TBA2 (chantier au 23 XII 2009) - Indulgence sollicitée
- Date: Wed, 23 Dec 2009 19:46:15 +0100
sollicitée
Mais le mieux
de ce que j'ai en magasin c'est quand même mon bloc-notes, mon
journal de bord, où s'accumulent jour après jour depuis douze ou
treize ans [je ne parle ici tu l'as compris que du journal de bord
électronique] tout ce que je note et conserve maniaquement,
centaines de perles et pépites par kilos.
Un exemple, un
seul :
At 8:42 am +0100 14/10/02, Roland
wrote:
Ta question et ma réponse rappellent
irrésistiblement les circonstances dans lesquelles j'ai fait la
connaissance de Th. Lhermitte.
Dans un magazine assez
déjanté pour l'époque (7 à Paris, 1991), la journaliste
lui demande :
- avez-vous des
perversions sexuelles ?
- absolument
pas. (À moins que vous n'appeliez perversions sexuelles la
sodomisation de certains cadavres d'animaux, par
exemple.)
Et là, je tombe par terre et je contacte
immédiatement son agent. (Il avait aussi, dans cette interview, fait
un commentaire fortement enthousiaste sur TBA.)
Je
suis d'accord avec toi : ce mec est tip top.
Parlant
subitement d'autre chose, suis en train de penser que mes étudiants
de Sciences-Po -- j'en ai (c'est nouveau) -- seraient sans doute
flattés de te compter parmi eux le 26 février.
Le sujet, le
cadre et le contexte te passionneraient, j'en suis assez convaincu
(esquisse plus bas, le programme proprement dit est en Pièce
Jointe).
Durée :
deux heures (rue St-Guillaume).
C'est Myriam
Smadja qui a pris l'initiative de LA CONFÉRENCE ROLAND
MORENO, voici bientôt trois ans, où les thèmes
suivants ont été mis à l'ordre du jour :
- 2008 - pages
secrètes de la Théorie du Bordel Ambiant - les chemins de
l'innovation - irréversibilité - ce qui se peut et ne se peut pas
- 2009 - problématique de l'original en matière artistique -
plaidoyer pour un usage décomplexé des photocopies dans les
musées - cas particulier de Velasquez
- 2010 - un
phénomène de culture dans l'art
occidental : « Noir profond et silence intégral
»
Les
étudiants ont beaucoup aimé les deux premières sessions (d'où la
saturation immédiate des inscriptions pour le sujet 2010), et les
mandarins de l'IEP sont paraît-il satisfaits.
At 9:55 am +0100 11/12/09, Myriam
wrote:
Cher Roland,
Ta conférence est
annoncée.
(Descriptif du cours, et Cours détaillé
en fichiers joints).
A peine deux jours après la mise en
ligne du cours, le plein d'étudiants a été fait :
20.
A bientôt
Myriam
Autre chose
encore. Sur un millier de projets, je crois bien que j'atteins la
performance suivante :
- 1000 points de
départ
- 2 réussites
- 100 échecs
- 898 virages en eau de boudin.
Le pire, c'est
l'eau de boudin.
Je suis ces
jours-ci en plein là-dedans, car Julia a entrepris depuis
quelques temps de créer une Fondation Moreno, qui regroupera (dans
la perspective de mon inéluctable trépas) tout mon environnement
IP.
Projet
muséologique Julia : création d'une "Fondation Moreno"
réunissant tous mes petits trucs.
Julia = ma
fille cadette, 28 ans, historienne, histoire de l'art, MoMa, musées
nationaux.
IP =
Intellectual property
Si l'on
regarde un peu le dossier qu'elle a déjà constitué, le fait est
qu'on y trouve un maximum d'eau de boudin.
Pourquoi je te
parle de ça ?
Parce qu'en
dehors de mon IP, une des jolies pièces de ce musée est d'ores et
déjà le gilet qu'un jour tu m'offris, après qu'Anémone
te l'ait tricoté en 1979.
Le jour où
l'on inaugurera la Fondation (fin 2010 ?), ta
présence
sera donc un must.
Roland
06 74 44 89
14
Un prof du
lycée Montaigne
Nordmann, mon
prof principal, s'avère très vite -- comme on ne
disait pas encore (et vous verrez que je n'exagère pas) --
atypique.
Dès le mois de
novembre un soir à 20h30 (sur l'unique chaîne de télévision),
NOUS le voyons tous un soir à 20h30 : quand je dis nous je veux
dire tous les élèves de la 6e A15, plus sans doute les élèves
des autres classes qu'il avait, tous les parents d'élèves, le
proviseur, le censeur, le surveillant général, les pions et la
cohorte de ses collègues, bien sûr.
Nordmann est
effet au côté de Pierre Sabbagh, un animateur frais émoulu de
son anonymat.
L'émission est
un jeu, un jeu fédérateur comme de nos jours diraient les
professionnels du marketing un jeu qui s'appelle La tête et les
jambes.
Nordmann joue la
tête.
Un comparse
coureur à pied essaiera de battre un record au sprint, en cas
d'échec de la tête.
À la
question : - Quelle est votre
profession ?, notre véritable icône de Professeur
principal (français-latin) répond sans se démonter :
- musicien.
Lui Nordmann,
lui qui signe notre carnet de correspondance avec les parents, lui
MENT.
Et comme si ce
mensonge éhonté ne suffisait pas, Nordmann exhibe une scie
musicale, dont il affirme qu'elle est son instrument, et qu'il va pour
plus de sincérité nous en administrer une démo. S'ensuivent
alors cinq minutes de cauchemar sonore : la scie est un des plus
pénibles instruments connus, tant par son répertoire (inexistant)
que pour sa musicalité (redoutable).
Explication
(donnée par nos parents) : un candidat à un jeu cérébral ne
peut être professeur. Car un professeur ça sait TOUT.
(Comme si une telle trahison de la Vérité suffisait, quand nous
avons dix ans, à expliquer la vie !)
Le jeu
fonctionne, les épreuves (tête et jambes) ont lieu. (Plus près
de nos jours, Nordmann aurait sans doute fini par gagner son poids en
rillettes.)
- - -
-
Mais Nordmann
persiste à vouloir se graver dans nos souvenirs. Quelques semaines
plus tard, il nous dicte en classe de français un drôle de texte,
un texte drôle de chez drôle, un texte d'aventures avec des
policiers et des bagarres dont je remarque (et j'ai retenu) la phrase
suivante :
- À l'issue d'un règlement de
compte, il fut assassiné par des malfaiteurs et abandonné sur
place ; quand il fut devenu mort et nauséabond, la police
découvrit son corps (etc.) (etc.)
L'élève
dénommé Moreno entend distinctement MORT ET NAUséabond.
Chaque élève
(nous étions cinquante, ainsi que la photo de classe peut en
témoigner) avait droit à un traitement du même acabit. (J'ai
évidemment oublié les 49 autres.)
L'élaboration
de ce texte avait dû mobiliser Nordmann pendant des jours et des
jours, soustraits tous autant les uns que les autres aux compléments
d'objet direct, aux imparfaits du subjonctif, au vocatif, à
l'ablatif, à l'accusatif et aux stances, -- les chères
stances des latinistes.
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-
Elle n'a
peut-être pas l'air très fameuse, cette anecdote, mais on verra dans
un instant qu'elle dépasse quand même un peu l'entendement.
Patience.
- - -
-
Cette classe de
6e (la 6eA15 très précisément) comptait, je l'ai
dit,
50 élèves
(dont une fille), c'est dire si nous étions à peine sortis de la
guerre mondiale, la Shoah, Hiroshima, etc.
Un peu comme (vu
d'aujourd'hui et mutatis mutandis) la dissolution de
l'Assemblée par Chirac.
Nordmann en
vient donc à nous raconter une anecdote piquante liée à la
guerre qui vient juste de finir : partageant avec quelques autres
une grange où dormir, ils sont tous capturés par une patrouille
allemande chargée de représailles après un acte de
terrorisme.
Tout simplement
et sans fioritures inutiles, on les conduit au poteau d'exécution,
situé à quelques kilomètres.
Ils marchent les
mains en l'air, précédés et suivis par des soldats armés de
mitrailleuses ; leur dernière heure est arrivée.
QUAND SOUDAIN le
soldat schleuh chargé de pointer Nordmann repère dans le fossé
une fraise, et se baisse pour la cueillir.
Vigilance
suspendu, donc, Nordmann a le bon réflexe et prend ses jambes à
son cou.
Mitraillades
immédiates, tac-à-tac, piou, piouuuu, chasse à l'homme :
on le manque.
Et voilà
comment onze ans après Yalta, devenu (ou redevenu) professeur de
français, Nordmann est là pour nous raconter
l'histoire.
Même à dix
ans nous avons conscience que cette aventure est l'affaire de sa vie,
mais je ne me souviens pas que nous ayions applaudi (trop jeunes)
: mais enfin l'histoire s'est arrimée à nos
mémoires , -- en tous cas la mienne.
- - -
-
L'histoire de
Nordmann semble à peu près terminée, mais grâce aux nombreuses
années qui -- vous avez remarqué ? -- ne cessent de
s'écouler, on va voir qu'elle peut continuer un peu.
- - -
-
Un tiers de
siècle plus tard j'habite un quartier mal fréquenté (les tapins du
boulevard de Strasbourg), et je remarque à plusieurs reprises un
piéton qui ressemble fort à mon cher et premier professeur de
français.
Un jour, n'y
tenant plus (mais rongé par le trac) je l'aborde et lui
demande :
- Ne seriez-vous pas M. Roger
Nordmann ?
Même s'il
bégaye un tout petit peu, sa réponse est
fulgurante :
- Oui Roland Moreno, je suis votre
ancien professeur de français, et j'ai fait quand vous étiez en 6e
une dictée où votre nom apparaissait de la façon
suivante : - il fut assassiné par des
malfaiteurs et abandonné sur place ; quand il fut
devenu mort et
nauséabond, la police découvrit son corps
(etc.) (etc.)
Stupeur est un
mot un peu faible pour qualifier le sentiment qui m'envahit alors,
devant cet éminent professeur qui avait évidemment eu des milliers
et des milliers d'élèves, et auxquels il avait sûrement fait
(pourquoi s'en serait-il privé ?) le coup de la
dictée-surprise.
Trente années
s'étaient en outre écoulées, je le répète, et il faut
absolument savoir que je n'étais en rien un élève
remarquable : dans la moyenne tout juste (10, 11, 8,5), plutôt
mauvais en latin, discipliné sans plus, se tenant comme il faut sans
se faire remarquer. Peu de punitions.
Nordmann n'avait
donc aucune raison de se souvenir trente après ni de moi ni
de ma mort nauséabonde.
J'ajoute qu'un
charme supplémentaire apparut avec certaines des confidences qu'il
nous fit, à ma femme et moi, étant monté prendre un
café :
- je suis maintenant principal du
lycée Rodin (ex-Montaigne), qui est toujours situé aux
Gobelins ;
- j'ai l'habitude de pratiquer
l'amour payant (aller aux putes, comme on dit), ce que je ne peux
faire dans mon quartier, étant donné ma position éminente et
certains parents d'élèves toujours prompts à sauter sur une
occasion de critiquer le corps enseignant ;
- c'est ainsi je viens
régulièrement à Strasbourg St-Denis, pour faire mon marché en
quelque sorte. Voilà pourquoi vous me voyez souvent sur votre
trottoir.
Afin de nous
éloigner de ce terrain quelque peu glissant, je lui demandai alors des
nouvelles de son fils, Jean-Thomas, qui fut mon condisciple en classe
de 5e et qui a bien voulu nous faire l'amitié de représenter ce
soir son père, trépassé depuis trois ans.
- Il s'est fait élire député
européen, mais ça ne l'empêche pas d'accompagner mon activité
de scie musicale
- ? ? ?
- Je m'installe à un coin de rue bien
fréquenté, je joue, et il fait la manche. Nous avons fait ça
récemment à un carrefour situé près de la gare centrale
d'Amsterdam. Mon autre fils m'aide aussi, parfois.
- Mais puisque vous dites être
soucieux de votre réputation, faire la manche n'est-il pas
problématique ?
- Un peu, vous avez raison, c'est
pourquoi je m'installe plutôt à St-Germain des Prés, ou au Forum
des Halles. Loin de la place d'Italie.
- Et les affaires sont-elles bonnes,
votre casquette est-elle bien pleine ?
- Hélas non ! La scie musicale
est un genre qui ne plaît pas trop, et les passants ne donnent pas
grand chose.
L'histoire de
Roger Nordmann finit par se terminer une dizaine d'années plus tard,
avec un carton d'invitation comme celui que vous avez reçu :
Nordmann était nommé [ou bien promu ?] dans l'ordre de la
Légion d'honneur, et nous étions conviés au Ministère des
affaires étrangères. (Mystère du circuit des
décorations.)
Nous y sommes
allés bien sûr, quarante années donc après l'épisode de la
dictée : accolade, bien sûr, puis applaudissements très
Quai d'Orsay, sans commune mesure, à mes yeux, avec l'envergure du
personnage que ces gens avaient sous les yeux.
Je n'ai donc pas
pu m'empêcher d'interpeller mon professeur, et ce fut comme vous
l'avez sans doute deviné pour lui demander de raconter l'histoire du
peloton d'exécution.
Il fit un peu sa
chochotte (vraiment normal, cette anecdote était pour lui un grand
grand standard) mais il s'exécuta et du coup des applaudissements
nourris saluèrent comme elle le méritait
l'histoire
de
LA FRAISE.
Après ce
travail d'intense écriture, moi aussi j'ai commencé à adorer
le portrait de
* ce prof
qui ment à la France entière
* inaugure
un jeu télé, à une heure de grande écoute
* en
profitant pour y « jouer » de la « scie
musicale »
*
se livrant sur la littérature à des agressions rien moins
qu'oulipiennes
* profitant
lâchement d'une certaine veine poétique du soldat envahisseur
*
puis prenant ses habitudes avec les frangines du quartier
Strasbourg St Denis
*
sans cesser de se produire publiquement avec son improbable
instrument
*
muni d'une casquette pour mieux collecter la charité
publique
*
en
tant que
principal du lycée français le plus prestigieux, au moins par son nom
!
J'ai tenu à
vous raconter sans notes cette fabuleuse tranche de vie, mais pour
bien mettre au point mon topo, je me suis amusé à l'écrire.
(C'est vrai qu'en ce moment, je suis pris d'une sorte de frénésie
rédactionnelle.)
Alors pour ne
pas que ces 1747 mots soient perdus, je les ai imprimés et ceux
d'entre vous qui voudront conserver le souvenir de cette histoire dont
je vous ai offert pour de vrai l'exclusivité, trouveront près du
buffet une pile libre de droits.
J'ai tenu à vous raconter sans notes cette fabuleuse
tranche de vie, mais pour bien mettre au point mon topo, je me suis
amusé à l'écrire. (C'est vrai qu'en ce moment, je suis pris
d'une sorte de frénésie rédactionnelle.)
Alors pour ne pas que ces 1747 mots soient perdus, je les ai
imprimés et ceux d'entre vous qui voudront conserver le souvenir de
cette histoire dont je vous ai offert pour de vrai l'exclusivité,
trouveront près du buffet une pile libre de droits.
D'autres
profs du lycée Montaigne
À onze ans,
j'avais découvert à Choisy-le roi une véritable caverne
d'Ali-baba : un magasin de farces et attrapes.
Les
mystifications de toute nature devaient déjà me tarauder,
puisqu'il ne m'a pas fallu longtemps avant d'y faire ma première (et
unique) acquisition : une paire de boules puantes.
Dépourvu de
tout argent de poche comme je l'ai été jusqu'en classe de 4e, je
me demande d'ailleurs comment j'ai pu financer cet achat.
Tout fiérot,
j'ai amené la chose à Montaigne, et les copains ont commencé à
monter des projets d'application.
Il fut
finalement décidé que la classe cible serait celle d'un prof de
français nommé Dujardin, et que le complice Garant procéderait
au lancer, pendant la récré précédant le cours de
français.
Ce qui fut
fait.
Mais le degré
de scandale atteint par la chose n'avait pas été prévu du tout.
Une sorte de commission d'enquête fut diligentée par le management
du lycée (j'imagine censeur + surveillant général) et, surtout,
un prof se distingua en prenant la chose en main
personnellement.
C'était un
prof d'anglais du nom de Borel.
Borel nous prit
entre quatre zyeux les uns et les autres (notamment Garant et moi), en
nous faisant le serment que ce que nous indiquerions ne serait jamais
utilisé contre nous, ni même rapporté aux autorités
disciplinaires de Montaigne.
Devinez
quoi ? Nous l'avons cru, et tout révélé la bouche en coeur
au prof d'anglais !
Moyennant quoi
je fus aussitôt renvoyé deux jours du lycée, pour
« avoir introduit des boules puantes dans l'enceinte de
l'établissement », tandis que Garant en prenait quinze,
pour les avoir lancées.
Du côté des
parents, la répression que j'eus à subir fut sans nuances :
m'étant fait au même moment voler mon vélo pour avoir oublié
de cliquer l'antivol, je fus privé de bicyclette jusqu'à l'âge
de seize ans ; c'est dire si j'y regardai désormais à deux
fois avant d'introduire farces & attrapes dans l'enceinte de mon
lycée.
La chronique ne
dit pas si Jacques Borel sut par la suite soutenir le regard des
élèves ainsi trompés, mais cela ne l'empêcha pas de connaître,
dix ans plus tard, une grande célébrité avec le prix Goncourt
qu'il décrocha pour L'Adoration, un bouquin sur sa mère,
l'amour filial, etc. (Mort en 2002.)
Note
complémentaire concernant la victime.
Dujardin, au
lieu de s'en tenir à ses prérogatives de français-latin, nous
dressait un tableau du monde.
C'est lui, tout
particulièrement, qui nous conquit avec le communisme : le
régime soviétique plus précisément. (C'était l'année de
Budapest.)
Je me souviens
avec précision de ce qu'il expliquait :
1. depuis
1917 et jusqu'à la guerre, c'est la "dictature du
prolétariat" (_expression_ idiomatique incompréhensible à notre
âge) ;
2. depuis la guerre, et jusqu'en 1985, le
peuple russe est nourri selon son travail ;
3. à
partir de 1985 et jusqu'à la fin des temps, le peuple russe sera
nourri à chacun selon ses besoins.
J'étais très
impressionné par la précision de cette date, dans laquelle je
voyais sans nul doute la preuve que le marxisme était une
science.
Exactement au
même titre que la radio (on ne disait pas encore l'électronique),
avec ses indépassables règles :
* haute tension = fortes
étincelles
* grandes résistances = moins de
milliampères
etc.
Je voyais en
outre dans le caractère lointain de cette transition un gage de
l'honnêteté intellectuelle de celui qui nous endoctrinait :
il eût été si facile -- nous étions en 1957 -- de
nous faire miroiter cet âge d'or vers 1960 (avec davantage encore de
prudence : 1970).
Et moi, dans
tout cela ?
Je buvais du
petit lait.
Ma mère se
réclamait en effet du communisme, chaque fois qu'un micro lui était
tendu, conformément au schéma intellectuel et social dont elle se
disait issue :
- "intellectuelle" (elle avait une licence
d'anglais)
- prolétaire (secrétaire sous-payée d'un patron patronal, gras
à lard)
- moderne cosette (mère célibataire, confiant son enfant six
jours par semaine, à une famille échappée de
Zola :
- père conducteur d'autobus sur la
ligne Château de Vincennes - Pont de Créteil
- mère "receveuse" (sur
la même ligne), c'est à dire vérificatrice de titre de transport
par manipulation d'un moulin métallique complexe solennellement
accroché à son abdomen
- trois fils, véritable graine de
voyous étrangers au monde scolaire
- scènes de ménage façon
hyper-réaliste, le mari poursuivant son épouse autour de la table
familiale, armé d'un authentique tisonnier).
Acheteuse de
L'Humanité-dimanche sur les marchés du dimanche matin, de
mi-novembre à fin février, elle brandissait volontiers
L'Express et m'abonnait sans vergogne à
Vaillant.
J'épousais
donc volontiers ce que pensait et disait ma mère, a fortiori
mon professeur.
(Comment a
t'elle vécu Budapest, et que nous en a donc dit M. Dujardin ?
M'en souviens pas.)
Je buvais du
petit lait, dis-je, en recueillant les propos de M. Dujardin :
coïncidence de fait entre la doctrine maternelle et les
enseignements du propresseur principal, sympathie envers les pauvres,
les clochards, ceux qui invoquent la charité et s'humilient à
tendre la main. Le chômage n'avait pas encore été inventé. Il
était réservé aux ritals.
Et puis moi,
c'était je crois compliqué :
- une mère certes, nouvelle
passionaria, qui s'était enfuie d'Égypte pour la santé
(surtout : les bronches) de son fils unique ;
- un père, eh bien
non.
Quant à la
fortune familiale, quant au légendaire sens des affaires propre à
ces riches marchands égyptiens, juifs égyptiens s'entend,
parlons-en :
Mon grand-père
vivait chaque mois avec les bénéfices de son usine de
phénol ; clientèle attitrée dans l'industrie pharmaceutique,
joli statut de bienfaiteur. Il misa un jour le tout pour le tout sur
une cargaison d'oranges qu'il affrèta vers Marseille en vendant
corps et biens l'usine de phénol.
Plein comme un
oeuf, le cargo revendiqua une panne moteur à hauteur de la Sicile,
puis étant venu à bout du système de propulsion finit par
débarquer sur le Vieux-port 21.000 tonnes d'oranges
pourries.
Il fallut
surabondamment indemniser l'acheteur des oranges et même --
monde cruel ! -- l'armateur du navire.
Mon grand-père
reprit alors, et jusqu'à la fin de ses jours, un emploi de planton
au ministère des affaires agricoles, sic transit gloria
mundi.
Heureuse
élue du plus joli garçon du quartier, Charles (dont toutes les
soeurs étaient amoureuses), ma mère Fernande l'épousa et prit
aussitôt un amant tel que Victor, un pianiste classique pilier de la
colonie française au Caire. Mais pour autant, Fifi ne parvint jamais
à convaincre son mari de faire un choix entre sa mère et sa
femme : lorsque s'esquissa le projet de venir en France, Charles
ne supporta pas l'idée de s'éloigner de sa maman et refusa
l'option France.
Aujourd'hui
encore les membres de la dynastie Moreno se poussent du coude en me
voyant, comme en mai 2009 lorsqu'à l'intiative de Fernande Lando un
meeting mondial des Moreno fut convoqué :
- qu'en penses-tu, c'est le fils
de son père ou bien celui du pianiste ?
Elle quitta
finalement l'Égypte seule avec son petit garçon, pleinement
épanouie : le bac, la licence d'anglais, médaille d'argent en
plongeon de haut vol.
Traversée sur
un genre d'Exodus, arrivée à Marseille, à Paris Gare de l'Est
(rue des Vinaigriers), une premiere nourrice pour le garçonnet si
mal portant. (Bronco-pneumonie double à Cachan.)
Une seconde
nourrice, une troisième : puis enfin la bonne en 1948,
« mémé Roblin » (la receveuse RATP, voir plus
haut) à St-Maur des Fossés.
Un premier
"père", Michel Urutia, fonctionnaire au ministère de la
Marine qui ne m'aime pas et je le lui rends bien.
Un second
"père" -- ce sera le bon -- le patron de ma
mère (devenue secrétaire-sténo-dactylo), directeur technique d'une
usine chimique en banlieue parisienne : formaldéhyde, anhydride
phtalique, résines urée-formol, toluène, solvants et catalyseurs
au vanadium, tous ces mots firent un boucan terrible dans ma tête et
déterminèrent assurément ma future "carrière"
scientifique, presque celle d'un ingénieur.
Vite devenus
amants, aussitôt compagnons, ma mère et Eddie partagent un
adorable studio place Péreire et commencent une vie de lys et de
roses : pour eux, aussi pour les enfants. Restaurants, shopping,
pique-niques, excursions en vallée de Chevreuse, forêt de
Fontainebleau ou plus loin, baignade dans des torrents, voiture
voiture voiture.
La
confortable Frégate dans laquelle chacun s'installe, routes
de Rambouillet puis de la Normandie, autoroute de l'ouest,
stations-service, cadeaux ; Marcel le cousin germain et plus
proche copain, est souvent du voyage.
On chante à
tue-tête, à bord de la Frégate :
- Sont les filles de la
Rochelle,
Ont
armé, un bâtiment
Pour
aller faire la guerre
Sur les
mers du Levant (...)
Eddie tente de
donner le ton :
- Un pou, qui s'prom'nait dans la
rue,
Rencontra
en chemin faisant
(Chemin
faisant)
Une
araignée bonne enfant
Elle
était toute velue (...)
Ce qui suscite
les rires serviles des enfants, et l'indignation complaisante de
Fifi.
Jouer avec le courier
jfr, talbonjour, etc.
export amérique latine
chèque 5,25 au Service du téléphone
convention obsèques fred levy
marchands de copies de tableaux
salon du meuble
boutique à la bastille
Usurpation
d'identité
Puisque le pli
était pris de souscrire n'importe quel abonnement en cochant
simplement l'indispensable case :
- Je n'envoie pas d'argent maintenant,
je réglerai à réception de facture
plus n'était
besoin de se gêner, et la première de ces usurpations d'identité
affecta quelqu'un qui ne l'avait vraiment pas volé.
Mailing signé
de Philippe Ramond, directeur général du groupe Le Point
(avec photo d'une caricature de cadre, du genre à qui on a envie de
faire ingérer sa pochette) :
- Quelle ne fut pas ma surprise,
cher M. Roland Moreno, en parcourant ce matin la liste de nos
abonnés dans le IIe arrondissement : vous n'y figurez pas. Qu'un
homme de votre qualité ne soit pas un de nos lecteurs,
...
Suivent deux
feuillets d'arguments, la plupart tournant autour d'une
« passion pour la vérité ».
Ils mentent
donc, au Point. Ils n'ont parcouru aucune liste, et
évidemment ils n'y ont pas cherché mon nom. Et ce qu'ils cherchent à
nous vendre c'est de l'information. Mieux, de l'information
vraie.
Alors aucun
scrupule (comme si j'en avais jamais eu avec une telle
engeance !), on va s'abonner.
Nom, prénom,
adresse, signature.
Et là, on va
inaugurer une variante nouvelle de la VPC Moreno : puisque
ce M. Ramond exhibe en bas de son tissu de mensonges, un paraphe
parfaitement lisible : Philippe Ramond, eh bien on va signer
Philippe Ramond.
Je parie que
personne au service prospection abonnés ne s'apercevra de
rien : en effet, bien que 'Roland Moreno' et 'Philippe Ramond' ne
se ressemblent guère, graphiquement s'entend, mon bon de
souscription passe comme une lettre à la poste et je recevrai Le
Point, comme prévu, pendant une dizaine de
semaines.
Cette histoire
ne présenterait pas en soi un colossal intérêt, si elle ne
m'avait été l'occasion d'élargir mon champ
identitaire :
- je commencerai
par signer, pendant des années et des années, en reproduisant la
'signature' du signataire du mailing :
- écrire ce nom, quand celui-ci est
lisible
- imiter graphiquement sa signature,
dans le cas contraire.
Ceci n'a
évidemment qu'un seul but : éviter que le vendeur ne puisse
produire autre chose, en justice, qu'un bon de commande signé par
lui-même.
Mais les bonnes
idées empruntent parfois (c'est connu) un long chemin avant
d'arriver à leur forme idéale. En l'espèce, il m'aura fallu
plusieurs années avant de prendre conscience qu'une simple
signature
- Michel Rocard
- John Lennon
suffisait dans
tous les cas de figure.
C'est bien,
c'est clair, c'est simple, c'est moins tarabiscoté que 'Philippe
Ramond' et ça joue exactement le même rôle.
Procurez-vous
l'intégrale de mes bons de commande (on trouve ça dans les
archives de tous les bons vépécistes), vous vérifierez que
Rocard et Lennon y sont omniprésents, que cela n'empêche pas la
planète de tourner, etc.
Entretemps ça
me prend quelques minutes par mois, je reçois hebdomadairement ou
mensuellement maints journaux, parfois des cadeaux de bienvenue, du
petit outillage, -- je sais bien qu'on peut qualifier ça en
kleptomanie.
Quant à la
moralité de telles conduites, on pourrait bien sûr
épiloguer.
Je me souviens en fait du moment où cette manie m'a pris pour de
bon. C'était en 1985 ou 1986, je venais de faire quelque chose de
rarissime par rapport à mes habitudes de lecture, je venais de
m'abonner au Monde.
Et en
remplissant le coupon j'avais eu l'idée -- oui, c'est là que
tout a commencé -- de m'inventer un
escalier :
Moreno
Roland
32 bd
Strasbourg
Escalier
ALM
75010
Paris
"ALM"
était là pour servir de rappel : Abonnement
Le Monde.
Le service du
Monde s'est parfaitement exécuté, la mention ALM ne jouant
évidemment, auprès de ma concierge, pas le moindre rôle. J'aurais
pu écrire escalier PTF ou villa jolie-fleur que le
journal ne m'en serait pas moins parvenu chaque jour, à l'heure où
les PTT me le livraient.
(Bien sûr j'ai
joué et surjoué avec toutes ces variantes, plus tard, mais je
raconterai cela plus loin.)
Surtout,
surtout, je reçus bientôt (moins d'un mois plus tard) un mailing
parfaitement commercial posté par un vendeur de chaussures de luxe,
mon adresse étant ainsi libellée :
M. Roland
Moreno
Escalier
ALM
32 bd
Strasbourg
75010
Paris
Le
Spam venait donc d'être inventé. Le spam et surtout, la
commercialisation de fichiers. On pouvait en effet observer deux
traits pour caractériser ce qui venait d'arriver :
1.
dès réception de mon bon d'abonnement, Le Monde avait
revendu mon adresse. Vendu à qui, mais à un chercheur de prospects
haut-de-gamme pardi : un lecteur du Monde, qui plus est un
abonné, n'est-ce pas (un qui payes d'avance), ça vaut plus cher
que faire la queue chez Leader-price.)
2.
loin de l'informatique et de toutes ces complications
science-futuristes, mon adresse avait bel et bien été saisie à
la main :
M. Roland
Moreno (au lieu de Moreno Roland)
Escalier
ALM
Comme on peut
voir, les idées qu'on se fait parfois sur l'éthique et toutes ces
sortes de choses, y compris chez celles de nos icônes qui gouvernent
à la pensée dominante et ne se privent jamais, à ce titre, de
donner leçons (de morale) et consignes (de conduite), -- ces
idées peuvent être approximatives.
Le Monde,
belles godasses, même combat !
Et qu'est-ce que
j'ai pu jouer ensuite, pendant toutes les 80's et même après, avec
cette idée toute neuve !
Cour du joli
bassin, Résidence des ormeaux, Villa Monséjour, Jardin des
Églantines : aucun de ces attributs n'a jamais empêché un
seul de ces magazines d'être acheminé, une seule de ces perceuses
d'être livrée.
Inutile même
de mentionner ici Escalier A, Aile B ou Bâtiment H.
Objectif n°1 :
faire rire mon copain Jean-François. Lui faire des surprises, lui
faire des niches.
Par
correspondance bien sûr. Et à l'oeil, toujours.
Jean-François
s'appelle Robert, il habite 50 rue Faidherbe, dans le
11e.
Il est, comme
moi, un peu fondu de Jean-Sébastien Bach.
Il reçoit
désormais L'Expansion à l'adresse
suivante :
Monsieur
Henri Mineur
Cité
Robert, escalier Toccata
50 rue
Faidherbe, 75011 Paris
'Cité' ?
Pourquoi pas ?
Qu'il n'existe
(évidemment) aucun Escalier Toccata dans l'immeuble sis 50 rue
Faidherbe n'a pas la moindre importance, postalement
s'entend.
Et qu'il
n'existe chez M. Robert aucun locataire, pas le moindre squatter du
nom de Mineur (prénommé Henri ou Jean-Marie-Gustave, peu
importe).
La toccata en ri
mineur en tous cas, il fallait oser : mais nous découvrons vite
que cette adresse va faire des petits. Propagation des fichiers,
saisie manuelle des adresses par des sans-papiers trop heureux
d'être utiles à quelque chose, voilà comment une nouvelle amie de
Jean-François prend racine chez lui, sous le (délicat) patronyme
TROIQUILA-TIENN (prénom : Monique, bien sûr), tandis qu'il
dépanne son ami AL ATIENNE (prénom : Étienne).
Viennent aussi
les traits d'union, dissimulateurs d'un message codé.
Supposons que je
veuille offrir à Jean-François un petit kit de couture, valeur 20
euros.
Bien sûr, il
faut que le bon de commande comporte effectivement l'incantation
magique :
- Je n'envoie pas d'argent
maintenant, je réglerai à livraison, par chèque.
L'adresse
devient
Résidence KADO
M.
Jean-François Robert-DEROLAND
Bâtiment YARIEN,
50 rue
Faidherbe-APAYER
75011
Paris
ce qui,
correctement lu entre les lignes devient : Cadeau de Roland Il n'y
a rien à payer.
Indication
indispensable, on le voit, à ce qu'un ouvreur de porte au facteur,
mal avisé et impressionné par la perspective fallacieuse d'un Kit
de couture, sorte son porte-monnaie et acquitte les 20
euros.
D'où une
légitime réprobation, étrangère à mon jeu.
C'est l'époque
où Hello, la petite société que j'ai montée avec Frédéric
et François dans le but de nous rapprocher d'Apple, notre terre
promise (Hello est revendeur Apple), c'est l'époque ou Hello a
besoin de développer son infrastructure téléphonique. Jeune
constructeur de modems, il nous faut en effet des lignes individuelles
pour pouvoir tester nos cartes et nos boîtiers. Des lignes
individuelles s'entend, pas des lignes groupées.
Or les lignes
individuelles sont attribuées au compte-gouttes par les PTT,
exclusivement aux sociétés qui ont un besoin spécifique
correspondant à une fonction de communication bien
déterminée.
Pas de
problème, réponds-je à l'opératrice, c'est pour notre service
CONTENTIEUX.
OK, marché
conclu, nous avons la ligne.
Comme il nous
faut plusieurs lignes, je tente une nouvelle démarche, invoquant
cette fois-ci le besoin de notre service EXPORT.
(Je précise,
c'est indispensable, que nous sommes trois dans cette boîte qui fait
vingt mètres carrés sous les combles du 1, rue de Metz, que nous
n'avons aucun contentieux et que nous n'exportons jamais plus loin que
le Val-de-Marne.)
Et comme ça
marche encore, je ne vais plus me gêner :
- DIRECTION DES RESSOURCES
HUMAINES
- DÉPARTEMENT DU MARKETING
STRATÉGIQUE
- EXPORT AMÉRIQUE
LATINE
- EXPORT MOYEN-ORIENT
- EXPORT EUROPE DU NORD
- COMITÉ D'ENTREPRISE
- BUREAU DES MACHINES-OUTILS ET
PONTS-ÉLÉVATEURS
- FUSIONS &
ACQUISITIONS
L'employé des
PTT reçoit toutes ces demandes sans ciller, sans suggérer qu'on
ait à produire la moindre justification : par exemple nos
statuts ou ne serait-ce qu'un prospectus commercial.
Et ce qui doit
arriver finit par arriver : nous recevons d'abord des factures
mensuelles, libellées à l'en-tête de nos divisions
respectives ; puis en nombre de plus en plus grand, et surtout
très vite, toutes ces branches se retrouvent inscrites à
l'annuaire.
Certes en
déforestation ça représente-t'il quelques innocents arbres
d'Amazonie, mais là n'est pas le plus grave : les sociétés
qui cherchent à commercer avec l'Amérique latine et/ou le
moyen-orient, celles qui veulent vendre des ponts-élévateurs,
toutes ces sociétés creusent l'annuaire des PTT et nous inondent
de Spam avant la lettre.
Là encore, ce
sont des petits boulots qui constituent à la main des "fichiers
d'adresses", ceux-ci se vendant sous le manteau puisque --
théoriquement -- proscrits par la CNIL.
Je suis bien
certain que chez ces vendeurs d'adresses, plusieurs rubriques ne sont
occupées que par des branches de Hello : même avec une seule
ligne, cela justifie quand même, et de flatteuse façon, la
richesse du portefeuille.
J'insiste sur le
côté purement manuel de ces travaux de saisie. Un reportage TV
avait montré à l'époque une image que j'avais trouvée
saisissante :
- on n'a pas le
droit de générer des fichiers par copie automatique de
données prélevées dans d'autres fichiers
- le mot important est AUTOMATIQUE
- l'ouvrier saisit donc sur un clavier (fichier de sortie) les
adresses qu'il recopie sur le minitel (annuaire électronique,
fichier d'entrée) avec ses yeux et ses petits doigts musclés
- nous sommes à Madagascar, l'ouvrier se contente de taper sur les
touches de son clavier dont le symbole ressemble au caractère vu sur
l'écran du minitel
- à onze heures du soir ce jour-là, l'écran affiche AJACCIO et
l'ouvrier est en train de recopier GARAGE CECCALDI.
Puisqu'évidemment de tels fichiers étaient
commercialement disponibles (et peut-être même vendus en sous-main
par les PTT, carrément), le bénéfice qu'il y avait à refaire
tout le process avec les yeux et les mains, laisse imaginer le taux
horaire de l'ouvrier malgache.
Avec l'arrivée
d'Internet, et la sempiternelle corvée d'identification (remplissage
détaillé de
questionnaires
ultra-fins commençant systématiquement par un mystérieux
"civilités" : M. Mme Mlle), sont apparus de nouvelles
contraintes :
- que répondre
quand les quatre questions sont posées :
Nom
Pseudo
Username
Login ?
- mot de passe,
code secret ou password ? (ces trois-là sont-ils bien
synonymes ?)
- État ? (le vendeur étant on l'a deviné, basé sur le
territoire américain et ignorant par conséquent l'existence même
d'autres pays sur cette planète)
- et son corollaire zipcode (on devine qu'il faut un zipcode
pertinent par rapport à l'État indiqué), dont rien n'indique
finalement qu'il soit équivalent à notre 'code
postal'.
Là, plusieurs
stratégies possibles :
1) la
première, toujours répondre Alabama.
S'il faut
en outre indiquer une ville, Birmingham marche très
bien.
2) New
York
Voulant
un jour acheter un iPhone sur la boutique en ligne d'Apple, mon
adresse de livraison (1 rue Danton, 75006 Paris) fut correctement
acceptée, mais le
logiciel insista pour
que soit indiquée une adresse de facturation inside
US.
La
solution finalement trouvée par moi consista finalement à
répondre 1 rue Danton 10011 New York (10011 = code postal de
Julia, new yorkaise à cette époque) et je n'eus jamais de
problème. Je ne reçus évidemment jamais la facture, dont je
n'avais nul besoin, et je laisse aux oisifs le soin de gamberger sur
le sort des administratifs d'Apple perdus en conjectures devant tel
client américain livré en France dont la facture revient en
échec postal. (Et qui ne s'en plaint pas.)
3) ma
préférée, la vérité.
* D'abord, plutôt que de faire le malin en
inventant des noms, des adresses et des dates, afin de
« déjouer le système qui nous opprime », et surtout de
« faire un bras d'honneur à big brother », répondre au
contraire, à chaque question, la stricte
vérité.
Immense
avantage : on s'en souvient tout le temps, et ça vient du
premier coup. D'où, gain de temps.
* Second avantage : dès que dans notre vie
auprès de ce site survient le premier incident type mot de passe
refusé, les questions fusent. Bien entendu, formulées
différemment à chaque étape, en tous cas différemment de
l'inscription :
- username ou
login ?
- nom ou pseudo ?
- password ou code confidentiel ?
- numéro de compte ou référence client ?
- customer account ou ID reference ?
etc.
* Troisième critère : le mot de passe.
Une seule recommandation de ma part, mais une double
recommandation :
A - toujours le même mot de
passe,
toujours
B - qu'il comporte 8 caractères et/ou
lettres (de nombreux sites paranoïaques l'exigent, alors autant
satisfaire d'avance à ce caprice, surtout compte-tenu de
l'exigence A.)
C'est
ainsi que mon mot de passe universel est
ESCABEAU :
- parce qu'il
comporte 8 caractères
- parce que c'est un mot simple, que je comprends quelles que soient
les substances (légales en Hollande) que j'ai pu
absorber.
Ne pas se
laisser impressionner par les logiciels imbéciles qui prétendent
compliquer la vie.
Pour
s'inscrire sur Paypal, par exemple, il est exigé un mot de passe
comportant
- au moins 8
chiffres et/ou lettres
- au moins un signe de ponctuation.
Comme
souvent dans la vie, ne pas se laisser faire. Faites comme moi, tapez
ESCABEAU
--
le logiciel hautement sécurisé ne s'aperçoit de
rien
--
ça marche très bien même trois ans après.
Lorsqu'on
a pris l'habitude de ne plus mentir, il est facile de constater que
les réponses viennent de façon plus naturelle, et qu'en tous cas
elles sont mieux acceptées par l'ordinateur qui dialogue avec
vous.
Alors une astuce
supplémentaire, bien utile lorsque le fournisseur est clairement sous
influence US. Outre votre zipcode, on vous demande parfois aussi
votre État, juste après le nom de la ville. Ça a l'air
bête, et on a très envie de mordre, mais il suffit de répondre IDF
et le logiciel comprend que Vincennes est situé dans un État,
celui de l'Île-de-France.
Là où
l'on est coincé, c'est s'il demande alors le nom du
gouverneur.
Enfin, vient le
redoutable moment du numéro de téléphone.
Deux cas à
distinguer tout d'abord :
-- la
réponse n'est à fournir que dans un long champ de saisie, à vous
donc de décider si vous assemblez les numéros par groupes de deux
ou de trois, ou bien si vous répondez un truc illisible, et qui en
tous cas se manifestera comme tel si vous tentez de le
vérifier : tout d'un coup, 320140463958.
-- des
petites cases sont prévues, où vous viendrez loger les
différents sous-numéros, en priant dieu pour que la largeur des
cases soit compatible avec votre format. Là, deux cas
encore :
- c'est vous qui
devez loger le curseur dans chacune des cases, l'ordinateur n'étant
même pas capable de deviner qu'au début du numéro, après avoir
entré 01, il est temps de passer à la case suivante
- au contraire, au fur et à mesure que vous tapez, le curseur va
se mettre dans la case suivante ; parfait (mais attention, une
fois sur cinq ça ne marche pas, le curseur se met au mauvais endroit
et dans ce cas vous avez TOUT PERDU : il faudra sans doute
recommencer le questionnaire depuis le début, voire changer de
fournisseur dans l'espoir de tomber sur un questionnaire
différent).
Mais le plus
critique (et le plus souvent : fatal), c'est le début du
numéro de téléphone :
- doit-on grouper
le country code avec l'area code ?
- faut-il mettre des parenthèses ?
- et surtout, surtout, faut-il mettre un ou des zéro(s), où
ça exactement ?
La réponse à
cette dernière question conditionnera à elle seule le
succès
- de votre
inscription
- de votre enregistrement
- de votre acquisition
- de votre réponse à cette série de 450 questions à laquelle
vous venez de consacrer votre soirée
- de la bonne réception de votre question si vous êtes sur une
FAQ
- de votre donation (pourquoi pas ?) si vous êtes
--
sur Wikipedia
--
d'humeur charitable ce jour-là.
Nous sommes
depuis pas mal de lignes avec les fantaisies Internet. Revenons aux
fantaisies postales, parce que le filon n'est pas encore tout à fait
épuisé.
Un mailing
stupéfiant tombe dans ma boîte aux lettres en 1990. C'est une
obscure (à l'époque) Norwich Union qui vient de détecter mon
franchissement d'une certaine tranche d'âge, or à quarante-cinq
balais un imminent trépas doit être envisagé.
Ce qu'ils
proposent (et qui est depuis devenu banal, sous forme de produit
d'assurances lambda) : une Convention obsèques, c'est à
dire un contrat par lequel dès le décès constaté et la
compagnie informée -- détail est capital dans le montage de
cette crapulerie -- la compagnie s'occupe des obsèques, du
capitonnage et des poignées du cercueil, tandis que la famille et
les proches, éplorés, l'esprit bien ailleurs, ne sauraient
d'ailleurs même pas par quel bout commencer.
Ici
incidente, il s'agit d'une petite arnaque qui en dit terriblement long
sur la noirceur de l'âme humaine.
Dans le
contexte d'un deuil soudain, la famille en effet éplorée se
demande s'il y a un testament, où sont les économies, s'il a été
dissimulé des enfants ou même des collatéraux, -- quand on
sonne à la porte.
C'est un
garçon livreur, avec sous le bras un costume plutôt chicos
qu'avait commandé le disparu trois semaines
avant.
Tous à
leur chagrin, la veuve, les enfants etc. règlent promptement la
facture du costard et congédient le coursier.
Qui
retourne prospecter aux alentours de la Mairie, lire les avis de
décès, relever les adresses, pour perpétuer ainsi son
épouvantable activité.
Une
idée universelle (encore une !) qui devait prospérer tout
pareil sous Jeanne d'Arc, Périclès ou Moïse.
Mériterait vraiment un brevet : simple, facile à
mettre en oeuvre, pas de frais sauf un vieux costume à tailler pour
chaque nouveau client, il n'y a pas mort d'homme, pas ou peu de
complices, qualification pénale minime.
Le tout est
d'être un mourant suffisamment organisé pour avoir signalé à ses
proches l'existence d'un tel contrat, et d'avoir fait ça assez bien
pour que Norwich Union puisse se mettre sur le coup immédiatement
tout de suite, dès le dernier soupir rendu : des obsèques,
ça n'attend pas.
Ça doit être
sur ce détail, on le suppose, qu'est basé le modèle économique
de la compagnie : au moins trois fois sur quatre (?) le disparu
n'a rien signalé à ses proches, ou bien on ne sait pas où est
passée la Convention, et donc pas de cercueil, pas d'obsèques, pas
de charges.
Juste des
recettes au bilan : celles des primes, car il s'agit ne
l'oublions pas d'une police d'assurance (on paye chaque mois en
attendant le risque, et si de risque il n'y a pas, finalement, cette
affaire n'aura rien coûté).
Détail ultime,
raffinement suprême, on peut essayer le produit.
On peut
essayer une garantie d'obsèques !
Pour une somme
risible (genre : 15 euros), on est assuré pendant trois mois.
(Souscrire à un tel contrat, c'est bien s'assurer,
non ?)
Quinze
euros ! À qui donc vais-je pouvoir consacrer le budget de ce
qui s'annonce comme une farce au mieux amusante ?
Le nom de
Frédéric me vient tout de suite à l'esprit, lui qui nous pourrit
tellement la vie, chaque jour, avec son esprit maladivement
défaitiste.
Les lois de
Murphy sont sa spécialité :
- Si quelque chose peut aller de
travers, ça ira de travers.
et sa devise est
d'ailleurs : - Rien ne profite
jamais.
Ici
incidente, il s'agit d'un détail sur le CV de
Frédéric.
Il
fréquentait en 1980 les Agences de l'informatique, les
Microtel club, et même les boutiques (telle celle de Luc
Pompidou, où je l'ai connu), bref tous les endroits où il pouvait
exploiter un Apple 2 puisque justement, à dix-huit ans il n'en
avait pas.
Devenu
ainsi une sorte d'expert dans le maniement de cet objet qui va changer
la face du monde (parfois, j'exagère avec les mots), il tomba dans
le prosélytisme et voulut y initier le reste du monde : La
découverte de l'Applesoft fut le titre qu'il donna bientôt à
un livre qui fut un grand succès, et dont les droits d'auteur
permirent, enfin, l'achat d'un exemplaire de cet ordinateur dont
Frédéric se présentait comme un programmeur
expérimenté.
Pas mal,
non, à dix-huit ans, comme inversion des rôles ? (Ça
rappelle ce dentiste, style très Lucky Luke, pouvant enfin aller en
faculté étudier son art, avec tout l'argent que lui ont rapporté
ses malheureux patients.)
Restons
sur la rencontre avec Frédéric Lévy. Il venait d'écrire le
soft d'une interface parallèle pour l'Apple 2, et ça m'avait
pas mal ébloui de la part d'une sorte de
condisciple (Frédéric est comme moi autodidacte) ; j'avais
eu l'impression que nos trajectoires se croiseraient à
nouveau.
En effet.
Occupé à farfouiller le rayon disques du Drugstore
Champs-Élysées, je fus abordé peu après par Claude Zidi qui me
tint à peu près ce langage :
- Je vous ai vu à la
télévision, quand Gérard Sire a fait sur vous ce film insensé
(dont Sautet a repris des dialogues pour Les choses de la vie,
avec Piccoli qui manipule aussi une machine loufoque servant à faire
sauter des allumettes en l'air. Alors avec tout ce que vous faites
comme objets délirants, ne pourriez-vous pas m'aider à créer un
décor pour le film que je suis en train de finir de tourner avec
Didier Kaminka : Les sous-doués en vacances ? J'ai
Galabru, Guy Marchand, pas mal d'autres dont Charlotte de Turkeim,
Grâce de Capitani et Maria Pacôme, plus un espoir sur qui je compte
beaucoup : Daniel Auteuil.
Je vous
préviens que c'est pas du Bergman.
La partie
du scénario qui vous concernerait est la suivante : dans une
agence de rencontres, on fait danser les amoureux entre eux, au
dessous d'une énorme poële à frire qui capte les rayonnements
émis par leur système émotionnel.
Le savant
fou qui a conçu cette machine surveille un écran, sur lequel des
étincelles jaillissent lorsque les danseurs sont incompatibles. Au
contraire s'ils sont faits l'un pour l'autre, ce sont de petits coeurs
qui se mettent à gigoter sur l'écran. (J'ai par la suite eu
souvent l'occasion de vérifier que Zidi avait pour les effets
visuels basés sur des machins électroniques, et pour tous les
trucs un peu techno, une véritable passion. Par exemple :
Inspecteur la bavure, Coluche, Depardieu.)
Moi
j'avais gardé un immense souvenir de la cinématographie grâce à
Sautet, Piccoli, Romy Schneider et Les choses de la vie
(exégèse complète dans la Théorie du Bordel Ambiant,
chapitre 4) : je ne me fis donc pas prier pour réaliser
le Love computer dont Zidi avait envie, je mobilisai Alain
Maréchal (pour la programmation des écrans) et Frédéric se
chargea du décodage des joysticks (ces ancêtres de la souris, que
Stéphanie manipula pour simuler le mouvement des petits
coeurs).
Zidi,
muni d'une caméra en bois et sans aucun son, filmait plein écran
le moniteur de l'Apple 2, sans se préoccuper du décor à
savoir mon atelier dans notre appartement, boulevard de
Strasbourg.
Je vais, c'est
décidé, offrir une Convention obsèques à
Frédéric.
Il suffit de
bricoler un peu le coupon réponse, mettre son nom à la place du
mien, joindre un chèque du bon montant et envoyer le tout à
Norwich Union.
Frédéric Lévy-Convoi
1 rue de
Metz, etc.
Ce sera chose
faite, et Frédéric passera, effectivement, les trois suivants dans
le confort permanent d'une garantie d'obsèques
décentes.
À l'essai
pendant trois mois, il a vu ce que c'était que vivre
avec la certitude que les poignées du cercueil sont chic, le
corbillard confortable, la housse capitonnée et la visite médicale
facultative.
1964 AFIA tampons d'assurance, syndicats
1965,
facétie postale
Ma toute
première expérience avec le courrier postal date de 1965, et elle
fut tellement catastrophique (tout compris) que n'importe quel
individu normal et raisonnable aurait dû être découragé à
jamais.
Au contraire,
j'y ai rejoué dix fois, cent fois, notre cervelle obéit vraiment à
d'incompréhensibles ressorts.
Je travaillais,
pour un ou deux mois, au Centre National de Télé-Enseignement, où
j'avais à bouger d'énormes piles de superbes bouquins :
superbes parce que de géographie, d'histoire, de sciences, en tous
cas ils m'épataient bien et j'en ramassais chaque jour plusieurs,
sortant du bureau mon imperméable sous le bras (dans le pli duquel
les volumes étaient, comme on l'aura deviné, habilement
dissimulés).
J'écrivis un
jour à mon copain de lycée François Fix (celui avec lequel je me
perdais des heures et des jours durant, à contempler des plans
d'amplis à lampes). Je lui donnai des nouvelles de mon boulot, lui
parlai sans ambages des beaux bouquins, et même lui révélai avec
une stupide fierté en avoir carotté les plus beaux
spécimens.
1ère faute
donc, et pas des moindres : avouer alors qu'on ne vous a rien
demandé se livrer à un péché bien bien référencé :
le vol.
J'ai encore
honte quarante ans après d'avoir commis la seconde faute, qui absout
purement et simplement la première : envoyer cette lettre non
pas par la poste, mais via le service courrier de mon employeur
(boîte 'départ'), histoire d'économiser un timbre.
Ceci, s'agissant
d'un pli pas habituel du tout (format), à destination non pas d'un
service, d'une administration ou d'un ministère mais d'un
individu : tout, donc, pour susciter la curiosité d'un
quelconque inspecteur qui ouvrirait l'enveloppe porteuse de
confessions rien moins que pénales.
Mais c'est la 3e
faute qui enfonce allègrement les deux premières.
Au lieu de
rédiger mon enveloppe comme il se doit :
François Fix
21 rue du
Lavoir
Argenteuil (Seine & Oise)
je rédigeai
une pure et simple adresse destinée aux services postaux
(émetteurs, récepteurs, transporteurs, tout le
monde) :
1)
L'information la plus importante (Seine & Oise) est en
queue
2)
juste avant dans cette espèce de hiérarchie, Argenteuil arrive
avant-dernier alors que c'est quand même la ville de
destination
3) pour
faire l'histoire courte observons enfin que le détail le moins
significatif de cette adresse (François, le prénom du
destinataire) arrive quand même en toute première
position.
Aors qu'une
composition telle que :
Seine &
Oise
Argenteuil
rue du
Lavoir
21
Fix
François
serait à
l'évidence infiniment plus rationnelle.
(Au sens de la
hiérarchie des informations, par laquelle j'étais déjà
obsédé alors que eux ne s'étaient jamais arrêtés un instant
sur cette question.)
L'adresse
"rationnelle", ainsi que l'exposé technique occupaient
toute la place disponible à la surface de l'enveloppe : avec
une forte loupe donc, et infiniment de patience, un spécialiste
postal pouvait décoder mon intention et acheminer l'enveloppe vers
la bonne destination.
Ce qui se passa
fut en fait le pire des scénarios. Je fus convoqué chez le
responsable de l'établissement.
Je crois me
souvenir qu'il me fit des reproches relativement à l'état des
stocks.
Puis il
téléphona à quelqu'un.
Les bribes que
j'ai captées de cet entretien furent à peu près les
suivantes :
- Le soir à six
heures ?
- (...)
- Tous les jours ?
- (...)
- L'imperméable sous le bras ?
Mmoui, merci.
J'étais bien
trop jeune et inexpérimenté (c'était mon tout premier emploi)
pour comprendre que ce qu'on m'infligea n'arrivait jamais,
n'était jamais arrivé :
- moi, contractuel
de la fonction publique, on m'a instantanément
congédié.
Totalement
lucide aujourd'hui, j'admets ne pas l'avoir volé.
Un bond
à L'Express, février 68.
Fernand Dronne,
un des réviseurs, me fascine souvent avec ses souvenirs du stalag.
D'autres que je connais ont sans doute connu la guerre, eux
aussi : mais je peux passer de longues sessions de parlotte avec
Fernand, entre deux courses ou bien si les morasses ne sont pas
urgentes ce jour-là.
C'est ainsi
qu'il me raconte l'histoire des noix.
Dans son
pavillon, ils s'emmerdent tous tellement que toute activité autonome
est recherchée comme une bénédiction, de la plus
utile
- collationner
toutes les épingles, tous les boutons et toutes les allumettes
dispersées dans la chambrée
à la plus
provocatrice
- construire de
toutes pièces un casse-noix, chantier qui devrait prendre au moins
trois mois sinon rien.
C'est un nommé
Dermuche [souvenir de Marcel Aymé] qui s'y attacha.
Son projet prit
rapidement la forme suivante
1. construire un circuit long et complexe
(un peu comme ces 'dominos' que l'on voit si fréquemment sur
YouTube)
2.
déposer au sommet, sur une plate-forme spéciale, la noix destinée
à être éventrée
3. provoquer, contrôler et maîtriser la
trajectoire descendante de la noix, tout au long du
circuit :
- virages
- hésitations et reculades
- bonds et rebonds
- phénomènes aléatoires divers
etc.
4. à
l'issue de quoi la noix intacte devait se stabiliser sur une platine
finale, où elle serait démolie par un marteau étudié
pour
5. les débris de coquille étant
automatiquement collectés, broyés, éliminés
6. et
les cerneaux réunis dans une impeccable coupelle
On peut juger si
les prisonniers avaient évidemment du temps à perdre.
Pourquoi Fernand
savait-il que cette histoire m'intéresserait
tant ?
Parce que le
casse-noix ne marchait pas, ne marchait jamais.
Après des
jours et des semaines de mise au point fastidieuse, la noix finissait
par suivre la bonne trajectoire, sans dérailler, sans se bloquer,
sans cesser un instant de sauter au bon endroit et au bon moment, puis
atteignait enfin la platine finale, sur laquelle elle se stabilisait.
L'ensemble du luna-park ne mesurait pas moins d'un bon
mètre.
Pendant toute la
durée du circuit -- j'ai oublié de l'indiquer -- divers
mécanismes concouraient à récupérer l'énergie cinétique de
la noix, puis à transférer celle-ci, enfin, au marteau
fatal.
Or celui-ci
manquait toujours son coup, s'abattant systématiquement à côté
de la noix (ou la frôlant), le tout dans un vacarme
significatif.
Voilà pourquoi
l'histoire du casse-noix me passionnait ; et, tel un enfant que
j'avais presque encore l'âge d'être (23 ans), j'insistais auprès
de Fernand pour qu'il me la raconte encore et encore.
Je le maudissais
cordialement de n'avoir pas une seule photographie à me montrer du
circuit de mes rêves mais il s'en sortait très bien, doté qu'il
était d'un excellent coup de crayon.
(Lionel Duval,
le collègue dont il partageait la table de travail, maudissait
sincèrement cette fastidueuse chronique dont il connaissait chaque
ressort, chaque rebondissement.)
Trouvant
décidément cette noix manquée un gag supérieur, je me mis à
caresser le rêve de la reconstruire et de la mener à bien, cette
machine infernale : et quand je dis mener à bien je veux
dire que bien sûr, mon marteau aussi échouerait et la noix
sortirait intacte de l'épreuve.
Je me mis
bientôt au travail avec mon matériau préféré, le balsa, et
commençai par chercher à atteindre un objectif modeste à
savoir : faire descendre non pas une noix mais une pièce de
cinq centimes, non pas de un mètre mais de deux
centimètres.
Après plus
d'un mois d'effort, mon objectif était atteint :
1. on
posait la pièce sur la platine supérieure
2. un
mouvement de balancier s'enclenchait alors, provoquant la chute de la
pièce dans une platine inférieure
3. après quoi
tout se stabilisait, grâce à un ensemble de trombones, insérés
aux bons endroits, contre-poids dont le rôle était de compenser
les différentes masses en mouvement.
C'est alors que
j'ai mesuré l'immensité du travail qu'il me fallait encore
déployer pour atteindre le stade casse-noix : cela me frappa
comme une évidence et décidai illico d'abandonner le projet en
l'état.
Ça tombait
plutôt bien : je venais juste d'avoir l'idée (sans aucun
rapport) d'une machine à tirer à pile ou face.
À laquelle je
me suis immédiatement attelé, avec le succès que (peut-être)
l'on sait : quarante ans après la Machine À Tirer À Pile Ou Face existe encore, en parfait état de marche ;
ayant notamment résisté à tous mes déménagements et toutes
mes aventures psychédéliques : marijuana, LSD, tout cela est
bien dangereux pour de si fragiles bricolages !
Mais le comble,
c'est que le casse-noix avorté est encore là lui aussi, il
fonctionne encore parfaitement et on peut même s'en offrir une
séance sur le Web :
Jean-Marie Monin
et Sylvain Robert en ont fait une chouette petite vidéo, profitant
de la circonstance pour renommer le machin : il s'agit
désormais du Pièces o'Matic, ce qui sonne mieux compte-tenu
de la fonction qui est désormais
depuis 1968
la
sienne.
Cavanna
En hommage à
François Cavanna, mon maître, qui a dessiné la couverture de
la Théorie du Bordel Ambiant (Belfond, 1990)
En hommage à
Pierre Belfond, éditeur de François Cavanna (Les Yeux
Plus Gros que le Ventre,1986), qui eut en 1988 l'idée de la
Théorie du Bordel Ambiant.
Roland Moreno
reconnaissant.
PROLOGUE
Trente-cinq
ans. L'âge des ogresses qui rôdent, claquant des mâchoires.
L'âge des mantes religieuses. Les redoutables divorcées de
trente-cinq ans. Petit homme triste qui rêve d'un gros doux cul pour
y poser la tête, petit homme triste, si tu en vois une à
l'horizon, fuis à toutes jambes, fuis !
Sur leurs hauts talons pointus, belles mille fois plus qu'à dix-huit
ans, et tendres, et juteuses, et malheureuses, et tellement,
tellement, tellement compréhensives, elles t'auront jusqu'au
trognon, petit homme triste, jusqu'au trognon.
Les refaiseuses
de vie, les redémarreuses à zéro-mais-cette-fois-c'est-la-bonne?
Elles sont pitié, petit homme, car il y va de leur peau. Fuis. Ou
sois sans pitié toi-même. Si tu le peux. Mais si tu ne le peux
pas, petit homme triste, tu ne le peux pas. Alors fuis, cours, vite et
loin, sans te retourner.
À quarante-cinq ans, elles pleurent, elles se suicident, un peu, et
le soir même elles dansent le rock, et se soûlent la gueule, et
s'envoient un minet de consolation. Vingt-cinq, elles partent
sur le tand-stad d'un copain pour un rallye chez les pingouins. À
trente-cinq, rien à faire. Tu es foutu.
Trente-cinq ans, c'est l'âge de la dernière chance. La ménopause
se profile à l'horizon. À quarante-cinq, elles ont sinon passé
le cap, du moins atteint son ombre, et se sont
résignées.D'ailleurs, des gosses, elles en pondu leur content, ils ont
entre douze et vingt ans, ils les font chier comme il est d'usage chez
les enfants de divorcés (on leur a tellement dit que c'est eux
les plus à plaindre, pauvre petits, perturbés à tout jamais, ils
le leur font payer, aux vieilles salopes), alors côté marmaille,
elles n'ont plus d'illusions?
Mais pas à trente-cinq : leur ventre crie famine, elles
veulent un gosse de toi, tu es un distributeur automatique de
spermatos, vite, vite, remplis-moi, il est encore temps mais juste
temps, c'est le tout dernier carat pour le mettre au four si je veux
être une maman-copain, une maman-complice, une maman de plain-pied
avec l'adolescence. (Là aussi elles se préparent des larmes : le
premier devoir d'une mère est d'être larguée, ringarde, plus
dans le coup. Une mère DOIT appartenir et outrageusement, à la
génération d'avant. Les mamans-grandes s¦ur font bien plus de
dégâts parmi la jeunesse que les parents divorcés?)
L'homme, même s'il prétend le contraire,
même s'il croit le contraire, n'a pas cette pendule dans les
entrailles.
L'homme reste un vieux maraudeur qui veut
tirer son coup, et poser sa joue sur quelque chose de chaud et de
vivant, et pleurer en pesant à sa vie ratée. L'homme est un petit
homme triste.
Petit homme
triste, quand tu sors au crépuscule, si tu vois à l'horizon une
divorcée de trente-cinq balais, prends tes jambes à ton cou, petit
homme triste, et cours, cours, cours?
Vint
l'année du CM2
Le troisième
nourrice était bonne elle aussi, établie à la gare de Garches où
son mari travaillait comme le père et la mère Roblin dans les
transports. En l'occurrence il pilotait une draisine, c'est à
dire une petite motrice électrique destinée à la manoeuvre des
wagons et autres outils de chantier. (Il posa un jour son pied sur le
rail électrifié de la voie, sans avoir lâché la rambarde, et
les 750 V du réseau St-Lazare ont manqué de peu son
électrocution.)
J'étais
pensionnaire dans la -- monégasque -- famille
Eratosthène (outre M. et Mme, la fille de 13 ans : Mireille),
tandis que Marcel était en quelque sorte demi-pensionnaire :
ses parents habitaient Garches depuis toujours, et nous allions tous
deux à l'école communale (CM1, CM2).
Monaco, ai-je
dit. Le fait est que les fifties furent marquées, triomphalement,
par le mariage du prince avec la sublime Grace Kelly, héroïne de
Hitchcock (entre autres), et dont on ne parlait alors cent fois moins
que maintenant :
- parce que les médias n'existaient
pas encore
- parce qu'on n'avait pas inventé
la télévision.
Ou plutôt si,
quelques années avant, pour le couronnement d'Elizabeth II en
Angleterre : encore aujourd'hui, pour des millions et des
millions de vieillards, le plus bel événement télévisé,
ever.
J'ai résumé
il y a vingt ans (Théorie du Bordel Ambiant, Belfond) une
anecdote liée à cette brève période de mon enfance. Je
reprends, histoire de regarder mon nombril à nouveau mais aussi
parce que l'histoire vaut vraiment le coup.
Nous sommes dans
la voiture d'Eddie : Marcel, Mireille, moi, ma mère, et
celle-ci éprouve dieu sait pourquoi le besoin de narrer le film,
image par image, de ma naissance.
Comme on peut en
juger, les faits sont accablants :
- tu étais laid, épouvantablement
laid, me dit-elle, et à la maternité j'avais d'avance honte de
montrer à tout le monde, ma famille, mes soeurs, mes amis le bébé
hideux que j'avais fait alors que ma voisine de chambre, une femme
turque (endormie la plupart du temps), avait fait un enfant superbe,
un vrai bébé Cadum.
- un jour les sage-femmes, au retour
du bain, nous rendirent les bébés après s'être trompées dans
le petit bracelet qui marquait l'identité de chacun.
- ma voisine inconsciente ne
s'aperçut évidemment de rien, et j'eus la tentation de ne pas
signaler l'erreur.
- mais évidemment je ne l'ai pas
fait. Et ma voisine, une fois rétablie, a fini par rentrer dans son
pays. Et moi dans ma famille, avec mon petit singe sous le
bras.
Rigolade
générale des enfants dans la voiture :
- tu te rends compte ? Si ça
se trouve elle n'a rien signalé du tout et c'est Roland qui est
en ce moment en Turquie tandis que toi tu es le fils d'une femme
inconnue, turque de surcroît, malheureuse d'avoir un enfant si
laid !
Il faut dire
qu'entretemps le film d'Étienne Chatiliez a fait un malheur en 1987,
et nous nous souvenons tous avec précision de l'infirmière,
maîtresse enamourée de Daniel Gélin l'obstétricien alcoolique,
inversant par vengeance les bracelets de deux
nourrissons :
* une
petite Groseille
* un petit Le Quesnoy
c'est
évidemment de La vie est un long fleuve tranquille qu'il est
question.
L'infirmière,
les bracelets, et le drame qui s'en suit.
C'est là
qu'intervient mon ami Dov Rueff (petit-fils du célèbre
économiste, chouchou du général de Gaulle à l'époque du
nouveau franc), Dov qui en 2005 a fini par résoudre avec une grande
élégance le cas d'école que représente cette histoire de
maternité (turque) et de nourrisson (laid).
Je lui avais
raconté comment trente ans de ma vie, dont toute mon adolescence,
ont été pourries par un obsessionnel complexe de laideur :
dès mes 14 - 15 ans je me suis trouvé hideux, en tous cas bien trop
laid pour séduire une fille quelconque et c'est ainsi
que
- j'ai passé mon
temps, dans les fêtes, à m'occuper de la stéréo, et des
disques plutôt que d'attirer l'attention des filles
- j'ai repoussé avec pudeur, le reste du temps, les femmes qui
tentaient de me séduire (quand cela se produisait, -- pas si
souvent !), préférant décliner ces offres sans doute issues
de malentendus
- j'ai attendu 21 ans pour perdre ma virginité quand mes copains
s'étaient dépucelés à 16 ans, 15 ans, 14 ans.
Ayant lu et
gardé en mémoire ce passage de la Théorie du Bordel
Ambiant, Dov exposa à ma totale surprise une explication
imparable :
- c'est simple ; en hurlant que
tu es laid tu proclames J'EXISTE ! (Puisque, celui qui existe,
qui est là, dans son berceau avec son petit bracelet c'est le moche
et en même temps le vrai enfant.)
De passage dans
mon bureau hier matin, Dov prenait connaissance de ce passage où son
nom est cité. Il me fit part de son désaccord sur le souvenir de
cette anecdote. Dans son esprit, ce n'est pas que ma mère ait failli
ne pas signaler l'échange des bébés, le trait le plus
caractéristique de ce désolant fait-divers. Il me rappelle qu'il
venait juste de voir pour la première fois le film de huit minutes
que Gérard Sire avait fait sur moi, pour la télévision
française.
Et ce qui
l'avait frappé était autre : j'étais à cet âge là,
dit-il plutôt joli garçon.
Séduisant,
attirant je ne sais pas (et c'est d'ailleurs très embarrassant à
raconter, cette histoire.)
Mais le fait
est que certaines filles m'ont fait un peu de pince-mi pince-moi à
cette époque, le fait est que certaines (je confirme que ce
n'était pas si fréquent) ont tenté de me séduire, et c'est
ça que Dov avait trouvé amusant dans ce scénario : qu'un
garçon pas mal fait de sa personne, dont certaines nanas auraient
volontiers fait leur quatre heures, se laisse aller à un
invraisemblable "complexe" de laideur.
("On"
m'a parlé à cet égard de Jean-Luc Godard, et aussi de Kissinger
jeune)
Attenant au
cabanon qu'allouait au mari de ma nourrice la SNCF, un carré de
jardin nous donna un jour, mon cousin et moi, l'occasion
d'expérimenter l'engraissement naturel du plan de choux.
Je n'ai pas le
souvenir que nous ayions été punis d'avoir pissé sur les
légumes.
Moins innocente
activité, nous posions sur les rails qui couraient au bout du jardin
de forts morceaux de bois, que nous prenions plaisir à voir cassés
en deux par le premier train à rouler dessus. Cassés, mais surtout
projetés avec violence dans une direction aléatoire, par exemple
la nôtre.
(Bouts de bois,
choux, impunité : les boules puantes au lycée Montaigne
étaient mieux réprimées.)
Naufrage
Plutôt que de copier-coller un texte de 20 lignes
disponible sur le site rolandmoreno.com, je me suis laissé
aller à le réécrire cet après-midi.
Ça
donne un truc plus long, mais non dépourvu de considérants
artistiques.
(écrit mais non relu, merci de
signaler ce qui ne va pas.)
On m'a cent
mille fois demandé comment moi, autodidacte à dominante
littéraire, j'avais pu me retrouver (comme j'y suis bel et bien)
dans l'électronique.
Et ce, en
commençant à onze ans par couler un bateau à moteur que ma
mère venait de m'acheter.
Il y a au moins
deux sortes d'explication à ce truc.
L'une purement
anecdotique, tient un peu la route : on m'offre un kit de poste à
galène, je fais ce qu'il faut, ça finit par marcher, et j'y prends
goût. La suite viendra.
L'autre est un
peu plus flatteuse pour l'esprit. Suite à la péripétie
précédente on devient bricoleur de radio, donc bricoleur de son, et la
puberté arrive : ce sont des fêtes (des boums à
l'époque des sixties), dans les fêtes il y a de la musique, donc un
tourne-disque, un ampli, et pour frimer auprès des filles on bricole
son propre ampli.
La stéréo
vient juste d'être inventée alors il y a (et il faut) deux
haut-parleurs, on se lance dans la construction d'enceintes qui en
mettent plein la vue des gonzesses -- au passage on s'initie à
la menuiserie -- on ajoute la balance et surtout les graves et
les aigus (c'est les graves évidemment qui permettent de frimer un
maximum : on verra tout à l'heure le rôle du jazz et de la
contrebasse dans ce scénario).
Dix ans plus
tard et toujours pour épater les nanas on ajoutera de la lumière,
un chenillard, des stroboscopes aussi psychédéliques qu'exigé
par les premiers joints et surtout par le futur acide, bref le
côté social de la musique (c'est à dire de l'électronique)
éclate au grand jour.
En réalité,
le côté social de la musique consiste surtout, pour les plus
avisés, à dégrafer les soutiens-gorge à la fin de slows
habilement négociés, ou [mieux] à glisser la main sous la jupe
des filles plutôt qu'à les impressionner avec un préampli basse
impédance ; mais ça, c'est le bilan qu'on fera plus tard,
bien plus tard, quand il sera trop tard.
Et c'est là,
en tous cas, que l'électronique fait sa jonction avec la
musique.
Étape
capitale.
En quelques
années on pige que tout va à rebrousse-poil (d'où légitime
fierté d'avoir compris) : les heut-parleurs d'abord, puis
l'électronique et enfin, à la rigueur, la platine.
Les
basses : si on est jazz, c'est le rôle de la contrebasse, si
comme moi on est Bach, c'est l'orgue évidemment. (Début de la
Passacaille en ut mineur...)
Le comble de la
contrebasse ? Sans hésitation Slim Gaillard, celui qui en joue
à l'archet, tout en marmonnant ce qu'il joue : la grande
scène bop de Hellzapoppin, c'est lui !
Les aigus :
plaisir avec la cymbale des sections rythmiques, Art Blakey, Kenny
Klarke, Philly Joe Jones, Joe Morello, etc.
Suffit de
visiter aujourd'hui les rayons de la Fnac : qu'est-ce que la
musique, sinon une application (parmi pas mal d'autres) de
l'électronique ?
Eh bien la voilà
cette troisième explication au goût pour
l'électronique : la musique, sous toutes ses
formes.
Et quand je
dis toutes, je pèse mes mots : mes amis ont tous
vu mon tourne-disque (bien avant l'époque des CD et surtout de
iTunes), équipé par mes soins d'un potentiomètre chargé de
faire varier la vitesse de rotation du moteur.
Iconoclaste
j'étais, iconoclaste je reste : Dango Reinhardt à 35 t/min,
ça m'intéresse !
Le cinquième
concerto brandebourgeois à 30 tours, j'essaye. Et j'adopte
!
Les Variations
Goldberg (la 5e ou la 26e, ultra-rapides) en 16 tours, ça s'écoute
très bien. Et ça dure plus longtemps.
Yves Montand
chantant Les feuilles mortes en 33 tours (alors que le disque
était un 45 tours), c'était très bien, de même que Bella
ciao dans l'autre sens.
Par contre,
défendu de jouer avec le 78 tours, non pas parce que les disques
morflent (je m'en fous), mais parce que ça abîme le
diamant.
Et à propos de
disques, je crois encore avoir un 25 cm de la Guilde (genre : 1963)
auquel je reprochais l'ordre des plages : la toccata en ré
mineur (Jean-Sébastien) était placée en seconde position, juste
après Les ruines d'Athènes (Ludwig). Une soigneuse opération au
fer à souder customisa irréversiblement le disque : un
cauchemardesque sillon en PVC noir (3 mm de large et profond de 2)
conduisait automatiquement le bras de mon pick-up vers la deuxième
plage (au grand dam, certes, de la tête de lecture et du
saphir).
Je me souviens
que mes parents avaient réprouvé cette manip (s'agissant d'un
disque qui ne m'appartenait pas).
Et puis arriva
l'époque contemporaine, où la musique fut enfin disjointe du
médium électronique :
- le son provient
aujourd'hui de mon Macintosh exclusivement (iTunes gère mes 11.000
plages, soit 500 playlists)
- mon ampli (Sony, 700 euros) est rien moins que parfait : ni
graves ni aigus, 9 entrées soit 8 de trop
- j'ai 4 enceintes JMLab (400 euros pièce), qui remplissent
pleinement mon bureau
- plus de "platine", plus de lecteur CD, plus de
cassettophone, plus de Revox, à quoi bon ?
J'ajoute
aussitôt que je peux écouter la musique sur du matos de qualité
cinq fois inférieure, ou bien sur le petit transistor de ma salle de
bains, et que cela m'est profondément indifférent.
Si maintenanr on
me fait écouter les meilleurs morceaux du répertoire (Sympathy for
the devil, Magnificat, Hymne à la joie, Appassionata, Boléro,
Minor swing, Gare au gorille, etc.) sur une chaîne à 10.000 euros,
je ne constate aucun mieux.
J'ignore en
outre, dans le répertoire 'classique', les interprétations :
Gould, Horowitz, Richter, Menuhin, Heifetz, Grumiaux ou Tartempion
pour moi c'est pile-poil pareil. Du temps où j'achetais des disques
ou des CD, je faisais d'ailleurs mon choix, toujours, dans les
éditions les plus économiques, dirigées par l'orchestre
philarmonique de Thionville.
[Attention, ce
mépris ne s'applique ni au jazz ni aux 'variétés', à quelques
rares exceptions près : La Java du diable (Trenet) est
encore plus parfaite quand c'est Nougaro qui la chante et l'arrange,
tandis que AllIDreamIsDreamOfYou est bien plus intéressante
oar Chico (Marx) que par Debbie Reynolds.]
Alors enfin, le
top du top, les chefs d'orchestre, voilà vraiment quelque chose qui
jusqu'à la fin restera un mystère pour moi (je sens bien que je
vais me faire exécrer) :
- quelles nuances
existent t'elles entre leurs interprétations
- et surtout : à quoi servent-ils, au fond ?
(Variétés,
Jazz, classique même combat.)
Et il faut
éviter de mourir avant d'avoir vu/entendu Boulez diriger
Répons ou Le marteau sans maître.
Je sais qu'au
fond des abîmes où plonge mon caractère en faisant de telles
révélations (Karajan en 45 tours ou Pavarotti comme musique
d'attente au standard de la BNP), je vais m'attirer une réputation
de poujadiste -- au mieux -- ou de plouc (sans
doute).
Mais que rien de
tout cela ne m'empêche de finir la narration de mon bateau coulé
dans le grand bassin (d'où nous étions partis,
souvenez-vous).
Or donc
j'étais avec mon copain Mésségué, un jeudi après-midi, en
route vers le Luxembourg, sous le bras notre bateau (un genre de
vedette tropézienne) et des piles plein les poches (car nous les
avions achetées en route).
On s'installe
sur un banc près du bord, et nous harnachons l'esquif de six piles
de 4,5V, comme on les faisait dans ces années-là avec une grande
lame jaune pour le moins, et une plus petite pour le plus. (On les
aime et on les aimera ces piles, tellement elles prennent bien la
soudure : essayez un peu d'étamer une pile de 1,5V, ou de
3V !)
Nous ne nous
rendons pas compte -- enfants insouciants ! -- que le
bateau ainsi chargé pèse subitement une tonne.
Délicatement,
nous l'immergeons, avec d'infinies précautions quand même car le
tirant d'eau se confond un peu avec le pont-promenade.
Une fois à
l'eau nous n'y touchons plus car les clapotis du bassin ont une
nette tendance à surmonter le niveau des hublots.
Mais il faut
bien y toucher quand même : pour mettre le contact,
pardi !
Or le bouton
arrêt-marche est exactement le même que celui de ma lampe de
chevet : pour l'actionner il faut appuyer verticalement, très
fort. (Et refaire le même geste, malheureusement, si pris d'un
remords on décide subitement de différer la propulsion
électrique.)

J'appuie donc, à
la fois délicatement (c'est sur le bouton que je veux appuyer, pas
sur le bateau), et fermement quand même (j'ai ma lampe de chevet
bien en tête).
Alors, il
se passe ce que la mécanique des fluides a exactement prévu qu'il
se passe : le bateau s'enfonce verticalement d'un ou deux
centimètres, et l'eau en profite pour l'emplir entièrement,
immédiatement.
Notre jouet tout
neuf coule donc à pic, à l'endroit même de son lancement, soit à
30 cm du bord, certes, mais à 50 cm de la surface.
Et c'est avec
une certaine curiosité, quand même, que Mésségué et moi le
voyons faire le sous-marin : l'appui sur le
bouton-lampe-de-chevet a quand même fait démarrer le moteur, et
notre vedette rampe maintenant tout au fond du bassin ; où son
fantôme git encore sûrement, sauf si le dieu des enfants l'a au
bout d'un râteau récupéré un jour de grand
nettoyage.
Comme quoi,
l'électricité mène à tout :
- à des amplis,
donc à de la musique (et plus tard aux cartes de crédit)
- au fond du bassin, si les piles sont trop lourdes.
_____
Cette
historiette non dépourvue d'incidentes musicales a suscité chez
mon ami Yves Remords le commentaire
suivant :
At 10:46 pm +0100
16/12/09, Pierre Mounier wrote:
Bien d'accord pour passer les variations
Goldberg au ralenti et encore plus Patrick Bruel en
accéléré.
Pas du tout d'accord pour les
interprètes et les chefs d'orchestre. Tu préfères Yellow Submarine
par les Beatles, ou par Frank Pourcel* ?
Pierre
* Tenue correcte exigée
Commentaire auquel j'ai ainsi
répliqué :
Anecdote qui en
dit long.
Depuis une
dizaine d'années, j'ai toujours moi aussi adoré la musique
accompagnant la pub de la Caisse d'épargne.
Je l'ai bien
entendue voulue. Aussitôt.
Avant que Google
n'existe "on" m'a indiqué de Chostakovitch la valse n°2,
arrangée et dirigée par un inconnu au patronyme suspect :
André "Rieu".
J'ai aussitôt
conclu ce genre de transaction dont je me suis longtemps, avec maints
disquaires, fait une spécialité (en 1970 c'était par exemple
Carmina Burana), mais le look du CD m'a donné à penser que ce
chef inconnu devait être un nouveau Franck Pourcel [tenue correcte
exigée]*
Du coup je suis
retourné à la Fnac, et j'ai mis la main sur deux ou trois autres
versions de la seconde valse, dirigée par des chefs apparemment plus
académiques.
Cruelle
déconvenue ! Cette musique est une merde russe, début XXe
siècle, du genre à faire fureur au temps de Nicolas II, mais aucun
pouët-pouët et pas le moindre peps. On ne devine même plus la
Caisse d'épargne.
Mon
opiniâtreté a fait le reste : j'en ai essayé trois, puis
quatre, rien n'y a fait. Il fallait Franck Pourcel, il y a donc une
place précise pour la musique jouée par Franck
Pourcel.
Le Franck
Pourcel contemporain, André Rieu, n'exige d'ailleurs aucune tenue de
soirée pour prendre place au balcon : il s'est même fait une
spécialité de reprendre les grands airs du répertoire (les
très très grands airs, genre La dona mobile), son orchestre
est considérable et ce sont donc des centaines de musicos qui jouent
dans les rues d'une improbable toscane, par une magnifique nuit
d'été, tandis que des spectateurs dispersés par milliers dans les
rues et les ruelles chantent avec les larmes aux yeux, dans un
magnifique spectacle à vous faire aimer le genre
humain.
Sur une généreuse indulgence
At 9:29 am +0100
20/12/09, Jean-Luc wrote:
Bonjour Roland,
J'ai adoré l'épisode Des
facéties postales aux Sous doués en vacances.
Ce qui compte
c'est ça. Moi il me suffit d'UN truc réussi, ou fendard,
dans
- un sketch de
Bigard
- un monologue d'Anne Roumanoff
- un mauvais Woody Allen
pour
qu'aussitôt, et inconditionnellement, j'aime et j'adore Bigard,
Roumanoff, Allen.
C'est un effet
de ma reconnaisance : je leur suis d'une gratitude infinie de
m'avoir fait rire une fois pour absoudre tout le reste que j'ai, le
cas échéant, détesté.
Même chose
pour de la musique, de la chanson, du jazz ou de la
peinture.
Beethoven, que
j'exècre plutôt, me voit l'aimer de toutes les fibres de mon âme
pour son Hymne à la joie : alors qu'avec ses quatuors,
j'aimerais lui faire avaler et déglutir son
violoncelle.
Count Basie,
idem.
Claude
François (Comme d'habitude, idem).
Picasso
(Guernica, idem).
Les Rolling
Stones (Sympathy for the devil, tu sais bien),
idem.
J'ai des
exemples aussi en littérature, en BD, en vins.
Moins celui consacré à la musique
(software et hardware), mais c'est uniquement parce que je ne suis pas
vraiment d'accord avec toi sur ces sujets. Ce n'est pas vraiment
nouveau, et n'a bien sûr rien à voir avec la qualité du
récit.
J'attends le prochain
épisode...
Ci-joint une
dizaine, dont certains totalement inconnus de toi.
Voici ce me
m'écrit Xavier Niel, au même sujet que celui qui t'a fait
rire :
At 7:22 pm +0100
19/12/09, Xavier wrote:
Cher Roland,
J'adore comment vous pensez, je viens de
prendre 10 minutes de bon temps.
Je suis au ski, et je ne serai pas des
vôtres le 21, mais je le regrette, je pense que le moment va être
savoureux :-)
A bientôt,
Quelle
merveilleuse invention, la stéréo !
Qu'on s'imagine
un peu : chacun de par le monde a une radio, un tourne-disque,
une chaîne hi-hi.
Dans tous les
éléments de cette machinerie, comme dit Ray Ventura, « la
musique vient par ici, et s'en va par là. ».
Par exemple sur
le châssis d'un ampli, il y a une entrée. À l'autre bout, une
sortie.
La première
sert à transporter le son qui vient par exemple du tourne-disque,
l'autre sert à transporter ce son, un fois amplifié, corrigé,
ajusté, vers le haut-parleur.
Eh bien, dès
qu'on invente la stéréo, il faut tout doubler. Il n'y a plus une
sortie mais DEUX sorties. Il n'y a plus UN haut-parleur (enceinte,
baffle), il en faut DEUX.
Et dans le
détail maintenant : pour piloter chaque haut parleur il
faut un transfo (cher) dit transfo de sortie. Désormais DEUX
transfos de sortie.
Et que
transforment ces coûteux transformateurs ? Le signal délivré
par un push-pull de lampes de puissance. ON a compris qu'il faut
maintenant DEUX push-pull.
Pour les graves,
pour les aigus, pour le volume, ce sont des potentiomètres. À
partir du jour où l'on s'équipe en stéréo, ce sont des doubles
potentiomètres, presque deux fois plus chers.
Il faut bien
sûr un transfo d'alimentation pour alimenter tout ça, n'est-ce
pas ? Dans les amplis de luxe, on met deux transfos, et deux
circuits de redressement-filtrage.
Merveilleuse
invention, complètement inespérée. Pour un bénéfice
d'écoute relativement mineur, et malgré le risque omniprésent
de diaphonie (idiome inacessible au vulgum pecus :
le péché originel de la stéréo), on multiplie par deux presque
tout le matos, surtout les éléments les plus chers, les plus
empreints d'"image de marque", de snobisme
quoi :
- le push-pull de
puissance
- le transfo de sortie
- et surtout les enceintes, monstres complètement
hétérogènes faits de bois, de mousse, de tissus, de fibres, de
résines, de sable parfois, d'aimants, de bobines (mobiles, c'est à
dire aussi fragiles qu'irréparables), de chevilles de tenons et de
mortaises, de connecteurs au cuivre désoxygéné, de câbles
multibrins cuivre et argent, tout ça en double !
Quant aux vrais
puristes du son, eux ils équipent leur auditorium avec deux
amplis.
Du coup, plus du
tout de diaphonie possible ni même concevable.
À condition, à
condition toutefois de maîtriser les éléments en amont de
l'ampli et des enceintes :
- préampli
- equalizer
- tête de lecture, tuner, dvd.
Mais pour prix
de ce luxe, on a le privilège -- en l'occurrence :
l'obligation -- d'installer des câbles BF spéciaux, un pour
la gauche un pour la droite, en place des câbles stéréo qu'on
trouve chez le commun des mortels.
On a bien
tenté, quinze ans plus tard, de nous faire le même coup avec la
quadriphonie ; on a inventé aussi le home cinéma, où il
faut CINQ haut parleurs.
Mais tout cela
est resté marginal, et le miracle de 1958 ne s'est jamais
reproduit :
- Chef, je viens d'inventer un truc
qui devrait nous permettre de doubler nos ventes.
- Très bien, vous êtes nommé
directeur du marketing stratégique.
Je ne sais si
c'est pour prendre le contre-pied de ce mécanisme miraculeux, mais
j'ai inventé en 1987 un dispositif sonore mono, totalement
mono.
Sonore, mais
surtout audio-visuel : il se branche sur la sortie d'un
ampli ou de n'importe quelle source musicale, et deux bobines grosses
comme des noisettes se mettent à coulisser le long de deux tringles
verticales, en fonction de la musique.
En fonction
de, que signifie ce En fonction de la musique ? Eh
bien on ne sait pas. Personne ne sait. Même moi je ne sais
pas.
Tout ce que je
peux souligner c'est que selon le signal sonore, doux ou intense,
grave ou aigu, vif ou lent, rythmé ou pas, les bobines montent et
descendent le long des tiges d'une façon qui a l'air d'être liée
à la musique, sans que d'aucune façon on puise donner la priorité
au rythme, au volume, à la tonalité : simplement on sent bien
que ça a sans doute un rapport.
Un rapport
chiadé en tous cas, beaucoup beaucoup plus qu'un simple vu-mètre
par exemple.
Il n'y a là
dedans qu'un seul circuit intégré (mais de luxe : le TL084),
qui fait je crois intégrateur, -- en tous cas j'y ai mis des
diodes.
Il y a aussi les
inévitables 3055 pour piloter les deux bobines, et je n'oublie
surtout pas les condensateurs, mes chers condensateurs câblés avec
encore un peu de diodes, on ne sait jamais.
Deux
potentiomètres (mes chers et omniprésents potentiomètres !)
achèvent de rendre le circuit strictement inmaîtrisable :
impossible évidemment de repérer une fois pour toutes quelle bonne
combinaison des deux angles fait que l'appareil se comporte
idéalement à l'instant, et redeviendra parfaitement inerte dès
l'arrivée de mon visiteur. (Ou surtout de ma visiteuse, pour
séduire laquelle tout cela a été inventé -- voir plus haut,
chapitre Électronique & puberté tardive.)
"On" a
fini par appeler ça Le Danseur, et j'oublie que préciser
que ce sont deux énormes aimants fixés au pied des tiges qui
donnent au Danseur cette animation qui le caractérise :
aimants à la fois coûteux, dangereux, et extrêmement
fragiles.
J'oublie aussi
de mentionner les deux minuscules fils de Litz qui fournissent aux
bobines les électrons dont elles ont besoin pour que se
déclenchent les phénomènes électro-magnétiques gouvernant à
toute la machine : fils de la dimension d'un cheveu,
scandaleusement fragiles et qui d'ailleurs passent leur temps à se
rompre. Le danseur est ainsi hors service les trois quarts du temps,
ce qui n'enlève rien à la nocivité des deux aimants au
samarium-cobalt.
°
° °
Le modèle
économique de cet appareil est encore indéterminé à l'heure où
j'écris ces lignes : ne coûte pas bien cher à entretenir,
certes, mais il n'a jamais rapporté un rond.
Et dès que la
Fondation Moreno sera devenue dépositaire de ce trésor parmi
d'autres (maintenant que Julia a eu l'idée de s'atteler à cette
tâche), c'est notre compagnie d'assurances qui bel et bien s'arrachera
les cheveux.
Moyenne
Au début de
toutes ces aventures, j'en ai fait une tout seul, d'invention :
sans l'aide de quiconque (sauf de Catherine, un peu), et surtout en la
brevetant moi-même de A à Z, cripe contre la propriété
industrielle dont je fus cruellement puni.
Catherine et moi
avons 19 ans, elle habite porte de Versailles, rue du Hameau et moi
Herblay (Val d'Oise, perpète).
Chaque jour
j'emprunte à ma mère sa Dauphine de façon à ce que nous
puissions, le soir venu et chaque soir sans exception, roucouler comme
de fous amoureux sur ces inconfortables sièges pas faits pour ça
mais tous les amoureux du monde vous diront que ce crière n'en est
pas un.
Miraldaire
Ce mot en dit
long sur la frénésie médiatique, dès les début de l'aventure
de la carte à puce : sans aucun doute aucun une fortune à
conquérir, un monopole à établir, des royalties à faire
rentrer, à flots, tout pour établir une position, enfin,
indiscutée et indiscutable : celle de milliardaire. Que Julia
(qui n'avait encore que deux ans, alors que pas une seule royalty
n'était jamais entrée dans les caisses) adaptait en
miraldaire.
C'est dire si
dans le lexique des médias (et surtout de la TV) le mot était
omniprésent.
Incidente sur
l'argent facile.
Michel Rataboul
racontait volontiers le cas de ce
Ce mot avait une
origine précise, qu'il est utile de connaître avant de se lancer
dans les affaires.
À partir du
tout premier jour, au printemps 1974, il avait été question
que
- l'exploitant soit
Innovatron
- l'industriel soit Honeywell-Bull
L'exploitant
sans ateliers, sans usines, sans outils, fabless comme on dit.
(Sans fabrication)
L'industriel
avec ses usines (de terminaux) ses ateliers (de cartes) son réseau
(commercial dans cinquante pays).
Mais comme Bull
voulait absolument l'exclusivité, pour chaque territoire, cette
non-concurrence finissait par coûter très cher.
Au bout de
quinze ou vingt mois de négociations, on trouvait dans le châssis
du futur contrat des choses qui commençaient à fleurer le conte de
fées :
- Article VI -
Allemagne. Pour bénéficier de droits exclusifs,
le licencié, paiera préalablement la somme de 16 millions de
francs, somme qui ne viendra s'imputer sur aucun compte, et ne pourra
à ce titre faire l'objet d'aucun remboursement, même en cas
d'abandon de l'activité.
- Article IX -
Canada. 18 millions de francs
- Afrique du
nord. 22 millions
Sans parler des
USA, du Brésil, de l'Australie qui représentaient eux aussi un
nombre significatif de "milliards". À l'époque on
exprime encore les grosses sommes en anciens francs (millions c'est un
peu cheap, on croirait entendre Mistinguett en
1937 :
Je cherche
un millionnaire,
Un typ'
chic qui voudrait bien d'moi
Au moins
pour une fois par mois ).
Une fois signé
ce mirifique contrat, nous avons mes associés et moi fêté comme
il le méritait ce billet de mille qui venait de nous glisser sous le
pied.
Tout le monde
fut de la partie, à commencer par les négociateurs du contrat
(Philippe Hennequin, Jean-Pierre Gaben), le licencieur (Michel
Rataboul), l'ingénieur qui avait réalisé le prototype de la
machine à payer TMR (Take the Money & Run), Jean-Pierre Leroy,
ainsi que les deux de chez Bull qui avaient forgé les premières
cartes à circuit intégré : Karel Kurtzweil, Bernard
Badet.
Mais nous
étions le 6 septembre 1976, bientôt le 25, bientôt novembre et les
milliards ne montraient pas le bout de leur nez.
Le rare courrier
était morne comme une relance de syndic, aucune option ni aucune
extension ne venaient signaler un quelconque mouvement de Bull :
rien, ils ne faisaient rien, ce qu'il y avait de plus concret avait
été la nomination-surprise de leur négociateur, Jean Bréban,
comme chef du projet carte à mémoire.
Ça ne me
paraissait pas du tout une bonne idée : cet excellent homme,
redoutable négociateur comme nous l'avions appris à nos dépens
était un homme d'assemblées, de commissions, de délégations
internationales. À la Commission (Bruxelles) où il passait le plus
clair de son temps, il était connu pour communiquer avec ses
collègues en leur passant de petites notes écrites en
latin.
Je n'arrivais
pas à me représenter ce type comme un entrepreneur (et la suite
des évènements me donnera raison, amplement).
« Redoutable négociateur » ai-je
écrit : Plutôt, oui. En guise de petits papiers, Bréban avait
truffé le texte de notre contrat avec des SAUF, des NI, des DONC,
des ET et des OU, admirablement agencés pour que l'exécution du
contrat ne passe jamais par les cases
payantes.
Ainsi, sans
être malhonnête le moins du monde, et en faisant fonctionner le
contrat selon sa pure logique, CII-Honeywell-Bull n'avait nulle
occasion de payer un seul centime, tout en bénéficiant de
l'exclusivité de la licence !
Je ne suis pas
allé en justice pour me sortir de ce mauvais pas, c'est eux qui y
sont allés.
Cette iniquité
ne leur suffisait donc t'elle pas, voulaient-ils en plus que je leur
paye quelque chose, ou que je leur abandonne d'avance les droits de
mes futures inventions ?
Non, ce fut
encore la concurrence qui leur déplaisait. Coincé comme je
l'étais entre les mains d'un partenaire devenu déloyal (je
raconterai plus loin, c'est promis, la mémorable affaire Barjavel),
je n'eus de cesse de trouver un autre industriel plus regardant sur la
moralité des affaires.
Je le trouvai
avec Schlumberger, une multinationale de services pétroliers qui
venait de se diversifier profondément en faisant l'acquisition d'un
mastodonte des circuits intégrés :
Fairchild.
J'offris à
Schlumberger :
- une place autour
de ma table (23% du capital)
- une licence non-exclusive payante
- le bénéfice de mes conseils techniques.
Le sang de
CII-HB ne fit qu'un tour à une telle annonce. Un concurrent ?
Un industriel qui allait les concurrencer ? Et pourquoi pas,
offrir plus vite de meilleurs produits moins chers ?
Concurrence
déloyale, osa plaiderBull.
Il y eut à
tout cela une saine morale :
- Bull perdit son
procès (qu'ils avaient pourtant promis à Philips -- dont
CII-HB était inexplicablement le mentor -- de gagner)
- Schlumberger osa se baisser sur un projet méprisé par
Bull : la carte téléphone (ils y firent d'excellentes
affaires et me payèrent toujours ce qu'ils avaient à me payer,
rubis sur l'ongle)
- le succès de la carte téléphone entraîna celui de la
future vedette des cartes à puce, j'ai nommé GEMPLUS, mondialement
reconnue
- CII-HB apprit à être plus attentif aux questions touchant à
la libre concurrence, y compris dans domaine dominé par un brevet
(qui est par essence -- ça ne se sait pas assez -- un
monopole) : jusqu'à la fin du film, Bull paya désormais ses
royalties ponctuellement.
Petite
incidente dans le récit des milliards.
CII-HB,
donc, (plus tard Bull tout court), voyait d'un très mauvais oeil
toute forme de concurrence.
Innovatron était pour Bull quelque chose de
"stratégique" [voir plus loin le sens exact de ce
mot-à-la-mode], seule façon d'expliquer les pires extravagances
auxquelles se livra pendant vingt ans le constructeur national
d'informatique.
On vient,
avec les SAUF, les NI, etc. d'en voir une toute petite
manifestation.
(Toute
petite peut-être, mais extravagante quand
même.)
Avec le
procès contre Schlumberger, on est passé aux choses
sérieuses :
- même pour rire,
un procès public n'est jamais chose légère
- Schlumberger est quelqu'un qui joue un rôle très important sur
notre planète, qui croule sous les profits dans un des métiers les
plus nobles qui soient, Schlumberger doit être pris très au
sérieux.
Avec
l'investissement COFIP on va tomber dans le
délire :
Ceux de
mes associés avec qui j'ai démarré le projet (MM. Hennequin,
Gaben, etc.) ne se sont plus bien entendus avec moi à partir de
1976, et ont recommandé d'abandonner le projet.
Comme je
n'étais pas de cet avis, ils ont regroupé leurs participations
individuelles en une société d'investissement dite
COmpagnie Financière d'Investissement
Privé, et ont cherché à vendre cette
société.
C'était
là un coup habile, puisque je ne pouvais m'opposer à une reprise
par qui que ce soit fût-ce par le pire ennemi d'Innovatron ce que
justement Bull était en train de devenir. (Je
schématise.)
Une
clause d'agrément interdisait en effet dans les statuts, et fort
classiquement, que des actions soient cédées sans l'autorisation
d'Innovatron.
De fait,
je reçus bientôt (du côté de 1983 ?) une lettre
officielle m'informant que COFIP venait d'être cédée, en
totalité, à CII-Honeywell-Bull.
Je suis
bien certain que Bull a dû payer une fortune ce contournement de la
clause d'agrément, et justement ce fut pour
rien.
COFIP ne
réclama notamment pas un siège au Conseil (ce qui eût été la
contrepartie normale de son poids, une douzaine de %) et ce jour, en
effet, COFIP se contenta de venir ponctuellement assister aux
assemblées annuelles, sans y intervenir ou se manifester d'une
quelconque façon.
J'avais promis
une affaire Barjavel, la voici.
Au début de
l'aventure industrielle carte à puce, soit en 1977, CII-HB
commença à se singulariser d'une drôle de façon : d'abord,
en changeant l'intitulé du projet.
Ce ne serait
plus "projet Innovatron" ou "projet carte à
mémoire", mais "CP8".
Sans connaître
l'équivalent français de l'excellent anglais stands for,
disons que CP8 voulait signifier Circuit Portatif des
années 80.
Cet indice
aurait dû m'alarmer :
- j'attendais de
faire fortune, comme chacun me l'avait promis, dans les tout prochains
trimestres ; nous sommes au milieu des années 70, et cette
perspective sur les années 80 est (au mieux) décevante ;
- incidemment, et puisque Bull ne fera son premier chiffre
d'affaires avec cette carte qu'en 1991, c'est plutôt
CP9 qu'il aurait fallu nommer ce projet ; or se gourer de
dix ans dans le secteur électronique est souvent considéré comme
une faute lourde.
Or, dans toutes
les conférences, congrès, symposiums, l'orateur représentant
"CP8" commençait systématiquement son exposé par une
phrase du genre :
- « Il y avait, dans la
tribu des Gawahondas, une vieille coutume consistant à présenter
son doigt à une machine, en vue par exemple d'effectuer un paiement,
ou un retrait d'espèces, etc., grâce à la bague portée par le
doigt. »
Ladite phrase,
ou une phrase voisine mettant toujours en scène un doigt, une
machine, et de mystérieux Gawahondas, était extraite d'un livre
d'aventures publié en 1968 sous le titre La Nuit des temps,
signé par un écrivain nommé Barjavel.
La
réitération du phénomène, liée à l'obscurité tant du livre
que de l'écrivain, finit par m'intriguer. (Pour ceux les lecteurs
qui sont curieux de communication d'entreprise, précisons tout de
suite que, trente cinq ans plus tard, les descendants de CII Honeywell
Bull CP8 continuent à préfacer leurs conférences et leurs
écrits avec la même phrase exactement.)
Je compris que
le procédé relevait de la méchanceté et devait être analysé
de la façon suivante :
1 dans le tout premier des brevets
que j'ai déposé sur la carte à puce, je suggère l'utilisation
d'une chevalière ou d'une bague comme support du circuit
intégré
2 j'ai d'ailleurs précisément
suggéré cette forme de réalisation aux premiers banquiers à
qui j'ai exposé le projet, jusqu'à ce que le plus fort en gueule
d'entre eux, un nommé Michel Maincent, me rie au nez et me renvoie
sans appel à un support standard auquel tous les banquiers
sont habitués : une carte en plastique normalisé ; [Je
reviendrai plus loin sur la carrière terriblement particulière de
M. Maincent.]
3 tant que le projet n'eut pas chez
moi atteint une certaine crédibilité (quelques semaines),
il resta réuni sur mon bureau en un mince dossier rouge marqué BB
(pour "bague bancaire")
4
le roman cité a été publié en 1968, ce qui antériorise
l'idée d'une bague comme support de la puce.
Incidente
sur le Crédit Lyonnais
Lors de
la toute première réunion interbancaire convoquée (par moi) sur
le sujet de la future "mémoire", le délégué du
Crédit Lyonnais, nommé Maincent, se distingua tout de suite de la
cohorte plutôt discrète de ses confrères.
Sur un
sujet dont chacun ignorait tout, une élémentaire honnêteté
intellectuelle conduisait en effet à n'exprimer que des opinions
prudentes, à n'émettre que des jugements modérés, à
interroger plutôt qu'à affirmer.
Au
contraire M. Maincent plaida-t'il des causes fortes, dont les deux
suivantes apparemment contradictoires :
- vous nous importunez avec votre
bague, nous ne sommes pas en science-fiction mais en banque
contemporaine : parlez donc un langage que nous comprenons, une
carte plastique comme celle dont les américains tapissent leur
portefeuille. 55 millimètres de large sur 85 de haut, et 0,7 mm
d'épaisseur. Primo.
- comme ça, les hommes ne pourront
pas s'empêcher de mettre leur carte dans la poche revolver de leur
pantalon. Du coup, en s'asseyant sur un coin de table la carte
fléchira, ce qui cassera le circuit intégré. Et on pourra parler
d'autre chose.
- Troisio, vous nous cassez les
oreilles avec le discours anti-fraude que vous nous tenez. Vous
prétendez que votre invention résiste à la fraude et à la
contrefaçon. Mais la contrefaçon et la fraude sont des risques, et
contre les risques il y a des assurances. Un conseil : laissez
donc les banquiers gérer comme ils en ont l'habitude les risques et
la malveillance par des contrats d'assurance. Ça coûte un peu
d'argent à la fin, mais votre voiture n'est-elle pas
assurée ? Et votre maison ?
[Choquante, plutôt, cette idée que même
publique, une banque doit laisser le mal avoir lieu, du moment que
comptablement elle s'y retrouve. Non ?
Le
Crédit lyonnais ne pourrait-il pas, aussi, laisser trucider ses
guichetiers, du moment le coût de leur remplacement reste
inférieur au niveau des frais occasionnés par leur
enterrement ?]
Cette
hostilité profonde à la technique de la mémoire
("puce", "chip", etc.) se manifestera longtemps
chez les deux frères (l'un au Crédit Lyonnais, l'autre depuis sa
base à la Société générale) et prendra même une forme
extrêmement raffinée au début des années 80, quand l'ensemble
de la profession bancaire française décide de faire conjoindre ses
efforts en un double mouvement :
- techniquement et
industriellement, mise en observation de la carte à puce lancée
par les PTT pour le paiement des téléphones publics
- administrativement, lancement du "GIE Carte à mémoire"
représentant commun de toutes les banques françaises en vue du
lancement d'une carte de paiement universel.
Et à la
stupeur de toute cette profession, des pouvoir publics, des milieux
industriels, l'ennemi juré de cette technique, Michel Maincent, en
est institué comme chef absolu : patron du GIE Carte à
mémoire.
Moreno n'a donc
rien inventé du tout, et tout cela ressortit-il au domaine public,
fermez le ban CII-HB ne doit rien à personne.
Comme l'aventure
est strictement contemporaine de cette campagne menée par Bull à
cette époque en vue d'une gratuité pure et simple de cette licence
(voir plus haut : Miraldaire), et compte-tenu des chiffres
astronomiques complaisamment annoncés par Bull pour l'exploitation
future de cette technique, on comprend enfin que Barjavel soit pour
eux stratégique.
Misère
pathétique de l'industrie française (au moment même où Bill Gates
crée Microsoft et Sony le walkman)...
Et pourtant,
pourtant, ils n'étaient pas si loin d'une vérité un peu plus
substantielle, chez CII-HB : voir, un tout petit peu plus loin,
l'histoire, autrement plus excitante, de Croisière sans
escale.
Quelques temps
plus tard en effet, circonstances semblables, rebelotte
Barjavel.
Puis, cela se
généralisa, et Bull finit par associer toute communication relative
à la carte, aux incontournables Mahacondas. Le charabia devenait
donc limpide : ce Moreno dont on commençait à avoir entendu
parler, avait extrait de ce roman capital une idée adroitement
transformée en "brevet".
Double
bénéfice :
~ Moreno ne sert
à rien ;
~ en exergue
d'un exposé scientifique, citer le texte d'un des plus grands
auteurs contemporains.
"Généralisation", ce n'est pas par
exagération : que ce soit par oral ou par écrit, brochure,
dépliant, prospectus, -- le phénomène s'accéléra sans
cesse à partir du début des années quatre-vingt (et jusqu'à
aujourd'hui, inclusivement).
Le phénomène
s'accéléra donc, et s'amplifia : sauf que ça ne s'arrête pas
là, et quand Bull s'attaque à forte partie, ils font les choses en
grand. Une passerelle officielle est bientôt établie entre le
constructeur informatique (ainsi que ses rare alliés), et le
romancier : Bull se mit à entretenir une correspondance avec
René Barjavel puis, comme celui-ci répondait manuscritement à
leurs lettres, à reproduire dans sa documentation commerciale le
fac-similé des lettres de Barjavel (aussi précieux, vu par Bull,
qu'un codex de Léonard de Vinci).
Je n'avais pas
lu ce bouquin, dont j'ignorais (à l'époque) tout autant le titre
que l'auteur. (Ce nom me disait quelque chose, mais je
l'associais -- pourquoi donc ? -- à celui d'un animateur
de radio matinal, RTL je crois bien.)
La stratégie
de Bull était donc nulle, et même non avenue (c'est là que se
place le gag-dans-le-gag). Mes premières années de pratique
littéraire à l'âge adulte avaient en effet révélé,
rapidemment, trois allergies :
- les livres à
base d'amour,
- les romans policiers,
- la "S-F".
J'avais pourtant
aimé passionnément le plus célèbre des Huxley (Le Meilleur
des Mondes) et trouvé une certaine curiosité au Voyage
fantastique d'Asimov. Encouragé par ce que je croyais être de
premières pépites, j'en avais essayé d'autres (sur leur
réputation ou les conseils de mes amis, exclusivement) :
aussi bien H-G
Wells (La Machine à Explorer le Temps) que 1984
(Orwell), et que la plupart des Jules Vernes, tout simplement**, je
m'ennuyais, je n'y croyais pas, je ne croyais d'ailleurs à rien,
pénibles corvées suivies d'abandons précoces (bien avant la
cinquantième page). Je ne découvrirai que trente ans plus tard (et
ce grâce au chef-d'oeuvre de Kubrick, exclusivement), le
prodigieux 2001 d'Arthur Clarke.
Mais c'était
compter sans Marie-Christine Wittmer (Macha Serdetchny), une de mes
plus proches amies, qui m'imposa la lecture du chef-d'oeuvre --
elle était prof de lettres -- qu'elle venait de découvrir
: Croisière sans Escale, du britannique Brian Aldiss. Cette
proposition n'était pas négociable.
J'y eus d'autant
plus de mérite que les quatre-vingts premières pages me furent un
pensum, mais après ce volumineux prologue, Marie-Christine avait une
fois de plus raison : de façon vertigineuse, et jusqu'à la
dernière ligne, l'idée principale puis les innombrables
idées-dans-l'idée me tirèrent des frissons tellement elles
étaient grandioses ; le pauvre Huxley n'était qu'un
amateur.
[Incidemment, un
des principaux personnages portait au doigt une bizarre bague, grâce
à laquelle il pouvait desceller certains points de certaines
cloisons, pénétrant ainsi à volonté dans tels et tels lieux
connus comme inaccessibles. Bref, sa bague faisait clef -- et ce
détail ne joue d'ailleurs aucun rôle central, ni même
particulier.]
Le bonheur que
m'a procuré B. Aldiss ne fut pas éphémère : depuis 1969, je
relis Croisière... au mois une fois l'an ; comme la
version française du livre est épuisée, j'en fais acheter à
prix d'or plusieurs exemplaires supplémentaires au cas où je
perdrais tous les miens. À mon tour, j'en impose depuis trente ans
la lecture à tous mes proches (pour cela, aucun autre moyen que de
le prêter d'office).
Bref, si Bull
tenait à ce point à faire croire que mon mérite était nul,
puisque l'idée de la bague avait été publiée dans un --
et dans combien d'autres ? -- roman six ans avant mon
invention, ils s'étaient encore une fois trompés de cheval
:
- oui, j'avais lu
un livre de S-F,
- oui, il y avait une bague, mais c'était même dix ans
(1958) avant leur sacrée Nuit des Temps, ce qui aurait
pourtant été de nature à conforter leur pauvre
argumentation.
Incidemment, et
vingt ans plus tard (début XXIe siècle) j'ai profité d'une
corvée pour me déniaiser et découvrir enfin Barjavel (cinq jours
de "repos" dans un luxueux hôtel marocain) : l'idée
n'est d'ailleurs pas venue toute seule, le bouquin était tout
simplement en vente au Relais H de Roissy, à côté de
Biba, de Femme Pratique et de "Lycéennes en
chaleur".
Cinq jours de
chaise longue, dont deux en compagnie des Mahacondas : l'allergie
initiale (voir plus haut) reprenait du poil de la bête, et le livre
me tombait des mains, quelle que soit ma -- médiocre --
bonne volonté. Je n'ai jamais dépassé la page 20, avant de me
rabattre sur le newstand de l'hôtel qui, surprenemment, regorgeait
de nouveaux Desproges.
Cette affaire
(que je pardonne au lecteur de trouver beaucoup trop longue),
justifiant tardivement la note 52 (page 108 de La Carte à puce
- Histoire secrète), a eu pour moi un bénéfice
imprévu : lorsque je rencontre quelqu'un mentionnant Barjavel (ou
encore quand je lis "Analyses et Synthèses" où
notre grand auteur est omniprésent, jusque et y compris la
reproduction des lettres écrites par Barjavel à Bull !), je sais
avoir en face de moi quelqu'un d'endoctriné : anti-Schlumberger
sûrement, anti-Gemplus sans doute, en tout cas mortellement prévenu
contre Moreno-et-sa-bande. Bull est passé par là, laissant son
indélébile signature.
Innovatron,
exploitant de pure IP (intellectual property), sans équipements,
sans outils, fabless avant la lettre
L'influence
des indiens
Le CM2 marquait
la fin d'un cycle idyllique, celui de l'école pour les petits
enfants, et ouvrait une période redoutable : celle du
lycée.
La preuve, il
fallait affronter une épreuve, le fameux Examen d'entrée en
6e, pour changer de cycle.
Pétri de
culpabilité vis à vis de ma mère (qui se sacrifiait chaque jour
pour l'éducation de son enfant et incidemment payer le salaire des
nourrices), je me mis à flipper devant cette épreuve de fin
d'année, un "examen" comme je n'en avais jamais subi. Je
devinais comment pile et face étaient déjà l'issue du
jeu :
Il fallait
absolument que je ne rende pas ma mère malheureuse en échouant à
cet examen, il fallait absolument que je réussisse.
C'est comme ça
que m'est venue l'idée de mettre dieu de mon côté.
Je lisais à
cette époque un illustré ('BD' n'avait pas été inventé) qui
montrait clairement un petit indien, Hyawatta, priant au pied du totem
et concluant le rite en ces termes :
- Que la volonté du Grand
Manitou soit faite.
C'était ça,
l'incantation magique, celle qu'on ne m'avait pas apprise puisque,
juif, je n'avais pas connu le cathé.
Occidental que
j'étais, j'adaptai ce dialogue à mon cas.
Et voilà donc
comment je me mis donc à prier tous les soirs, au pied de mon
lit :
- Mon dieu, faites que je
réussisse à mon Examen d'entrée en 6e.
Incantation
qu'inspiré par Hyawatta je concluais aussitôt
ainsi :
- Que votre volonté soit
faite.
On observera
qu'à la différence de Hyawatta, je voussoyais dieu. Le petit
indien, plus banal dans son _expression_, se perdait entre des Ils, des
Elles, et autres infinitifs qui évitent d'avoir à prononcer Tu et
Vous :
- Il lui faudra une escalope dans
les 200g ?
- Il a pas la
monnaie ?
C'est donc ça
que j'avais inventé. Non pas la prière, mais
prier.
Exactement comme
on dit à son voisin : - Je vous prie de me
passer le sel,
j'avais inventé de
solliciter dieu : - Je vous prie de me faire
réussir à ce
examen.
En tous cas,
l'examen en question fut l'occasion d'une découverte de taille
puisque, même apparemment insignifiante, je m'en souviens
encore.
Gide
C'est une
dictée (quelques mois avant celle de Nordmann), c'est la dictée
d'André Gide.
Je résume. En
vacances dans le mas familial où il s'ennuie un peu, André observe
qu'une épaisse porte entre chambre et salon est caractérisée par
une grosse cavité, bien profonde, tout mystérieuse.
Pourquoi
mystérieuse ? Parce que personne ne sait, ni n'a d'ailleurs la
moindre idée, de ce qui s'entasse au fond de ce tunnel.
On a beau
enfoncer son petit doigt dans le trou, au plus profond qu'on puisse,
on ne sent rien, rien ne vient.
C'est
énervant.
Année après
année, vacance après vacance, on en parle aux uns et aux autres, à
la vieille cuisinière, au jardinier, personne ne sait rien et
d'ailleurs : tout le monde s'en fout.
Quand le jeune
André (quatorze ans peut-être ?) a un jour une idée :
il se laisse pousser l'ongle du petit doigt, évite soigneusement de
le couper et au bout de trois semaines l'ongle fait deux centimètres
de long.
André aborde
alors la deuxième phase de son plan : introduire le petit doigt
dans la cavité, enfoncer tout au fond bien bien, et ramener à la
surface ce qui fatalement remontera.
Ce qui
remonte ? Une petite bille métallique, harponnée par l'ongle
hypertrophié.
C'est
là -- pas avant -- que commence l'histoire : impatient
d'abord de se précipiter auprès du reste de la famille pour
montrer sa trouvaille, proclamer son triomphe, recueillir les
louanges, André se rend subitement compte que cette petite bille est
totalement dépourvue d'intérêt.
Une bille ?
Et alors ?
Le fond du trou
ancestral ? Quelle belle affaire !
Trois semaines
d'effort ? Pas de quoi être fier !
Et notre
narrateur fini par garder pour lui tout seul cette histoire avérée
creuse. Le mieux qu'il en fera c'est, vingt ans après, une
dictée.
À
Lionel :
Marche arrière toute
!
Je viens de survoler la zone judaïté
de ton texte Word, et instantanément je
flippe.
Je relève en effet qu'il y est
question (tout de suite et souvent) de Spinoza -- et même de
spinozisme.
On y parle du « regard de
l'autre ».
Enfin, la « communauté
juive » est également mentionnée.
Je déclare donc forfait : ce
n'est pas mon heure.
Je préfère
aborder sans plus attendre un cas (dans le domaine du beau) qui
m'enthousiasme depuis une quinzaine de jours.
Subject: Glasgow
(Écosse), 10/2007 - on a retrouvé le
Léonard disparu !
Eh
bien c'était pourtant simple : ils n'avaient qu'à se
procurer un livre (si possible beau) et arracher la page où
le tableau est reproduit pour l'agrafer à la place du tableau
disparu.
Et voilà qu'à
propos de Léonard je tombe au hasard de mon bloc-notes sur cette
magnifique image (où je veux voir Marianne et Antoine mais ma fibre
paternelle n'est pas convoquée, silence !) :
Il y a la
télévision sur mon géant Macintosh, un tuner branché en permanence
sur La Chaîne Parlementaire (Assemblée nationale / Sénat), un
autre sur Arte / La 5. C'est pratique ça parle tout le temps, et
ça parle en boucle. (En pleine nuit : la 2.) On peut enregistrer
des images ou des bouts de films et bien sûr, si l'on a manqué une
syllabe un mot ou une phrase, on peut revenir en arrière. (Si l'on y
tient absolument, on peut se dire qu'on remonte le
temps.)
Ici, donc,
quelques images d'un petit film sur Léonard de Vinci
D'ailleurs,
juste en dessous, un fragment de Mona Lisa m'enthousiasme tout
pareil : je ne connaissais pas l'expérience du recadrage
ET LE FAIT EST qu'ainsi cadrée, la Joconde est plus belle que
d'habitude.
(On se passe
volontiers de son buste et de ses mains, ainsi que du paysage
touristique lambda en arrière-plan tout au fond.)
Or, que
remarque-t'on, en commun sur ces deux détails captés sur la
TV numérique du Macintosh ? Le 2 de la télévision publique, pétant
d'indiscrétion, aussi moche que brutal, garant -- c'est son
rôle -- du droit d'auteur en cas de copie d'écran.
Et dans l'image
supérieure, celle avec le boutchou, ce 2 trouve même le moyen de niquer la bouche
du petit jésus : il va jusqu'à en fausser la joue (pourtant
joufflue).
Alors quelle va
donc être la réaction, naturelle, de l'amateur d'art exposé à
ÇA ?
Sûr et certain
qu'il va trouver intempestif ce 2.
Même, poussé
à admettre que le tout est quand même d'une bouleversante
beauté, il résumera sa pensée en concédant qu'il gêne,
le
2
de France_2.
Et sur le bout
de Joconde il gêne aussi ? Eh ben c'et pas grave, chochotte
!
Il gêne !
Ça gêne un peu, oui, mais nous avons la chance d'être dotés
d'un cerveau prodigieux, un cerveau qui filtre ce genre de
parasite.
Un coucher de
soleil, une boule rouge qui au fond d'un ciel limpide frôle
l'extrémité du monde, et le tout gâché par une grue de chantier
en plein dans le coup d'oeil -- pas de problème : le nerf
optique transmet au cerveau ce qu'il faut, et ce coucher de soleil il
est quand même superbe !
J'ai bien dit
chochotte : gosse de riche habitué au confort et aux
domestiques ; c'est justement le rôle des serviteurs que
d'enlever ce qui fait tache, corriger les faux plis, réduire le
désordre.
Ce qui nous
amène, le plus naturellement du monde, au point-clé de la question
finalement posée, ce lièvre qu'il faut absolument soulever :
toute l'industrie du Beau livre en dépend, et une bonne
partie de la muséographie.
Je veux
parler -- c'est ainsi -- de la qualité des reproduction
d'art :
- faut-il se
plaindre de la différence de luminosité entre 2 et 3 ?
- faut-il déplorer la petite dimension de 4 ?
- faut-il critiquer le cadrage de 1 ?
Autant fournir
tout de suite ma réponse à toutes ces questions. Je n'en ai qu'une
seule : NON !
-- certes
la Joconde (1) est cadrée très serré, mais ça présente
l'avantage de concentrer 100% du regard sur la bouche et le nez, tout
en escamotant le le morne paysage en arrière-plan
-- on ne
voit pas grand chose du chérubin (4), mais au moins le regard
n'est-il pas dispersé sur ses formes d'angelot
grassouillet
-- la
lumière sur l'image 3 est plus orthodoxe, on voit mieux la chevelure
et le buste de la madonne, mais le bois du cadre occupe une place
disproportionnée
-- on ne
voit pratiquement rien du paysage sur (2), mais le contraste est
favorisé, et on bénéficie d'un meilleur
éclairage.
Comme on peut le
voir, je bénéficie de conditions exceptionnellement favorables au
niveau du confort : TOUT me plaît, et le 2 de France Télévisions
ne me gêne en rien.
C'est dire si la
substitution d'une simple photocopie au tableau originel me serait
profondément indifférente.
Je parle ici,
pour plus de clarté, de peintures parmi celles que
j'aime :
Renoir, Les parapluies
Géricault, Le radeau de la
méduse
Van
Gogh, La nuit étoilée
La
Tour, Le tricheur
Cézanne, Joueurs de cartes
Velasquez, Los Borrachos
Poussin, Les bergers
d'Arcadie
Juan
Gris, Violon et guitare
Modigliani, Nu
Goya,
Les fusillés du 3 mai
Manet,
Bar aux folies Bergère
Dali,
Christ de St-Jean
Bosch,
Le Jardin des délices
Picasso, Guernica, Le
rêve
Léonard, L'Annonciation
Michel
Ange, La Sybille de Delphes
(plus une
cinquantaine d'autres ?)
(Non compris ici
Balthus, Münch, Chirico, Turner, Hopper, Bacon, Bruegel, etc. etc.
etc.)
Pour la même
raison exactement, pas question un seul instant d'aller au musée,
quel qu'il soit et à quelque mouvement qu'il soit rattaché.
Exception faite pour Beaubourg et le Moma, à cause des
gags.
Hésitant par
contre entre deux livres d'art, je choisirai sans doute la qualité
d'impression (du moins telle que celle-ci peut m'apparaître entre
les rayons de la Fnac, ainsi qu'évidemment le plus grand
format.
Et à propos de
musée, voyons un peu le cas de la vraie peinture.
Il m'est déjà
arrivé de faire hurler ceux de mes amis, plus amateurs d'art que moi
(c'est facile) et surtout authentiquement muséophiles, hurler à
l'écoute de tel ou tel propos franchement iconoclaste.
Deux
exemples :
1.
Los Borrachos
J'ai évoqué,
ailleurs dans cette édition, le cas du Velasquez. En voici les
principaux temps :
-- dans la
salle d'attente du dentiste, je feuillette un jour Marie-Claire
(que je préfère largement à Elle : moins de mode,
moins de pub) ;
-- je
commence par me concentrer sur l'horoscope, victime d'un phénomène
subliminal dont l'ingéniosité me frappe et que je m'en vais
raconter ici (sans aucun rapport avec Velasquez) :
*désolé par l'absence de toute attraction
rédactionnelle, je feuillette à toute vitesse, sans lire, les pages
du magazine
*d'un
grand coup de moelle épinière, je freine pile ce défilement des
pages : « manger des yaourts » est
entré dans un coin de mon oeil, et ça
m'intrigue
*je
reviens en arrière, feuille par feuille, balayant en diagonale
chacun des articles survolés
*ça
marche ! au milieu du Nième article, je reconnais
« manger des yaourts » ; je n'avais donc pas
été victime d'une hallucination
*et
c'est là que l'histoire devient amusante, ou plutôt
ingénieuse : « manger des yaourts » se situe en
plein milieu d'une page astrologique, parmi le texte suivant :
« cette semaine, faites de l'exercice et surtout n'oubliez pas
de manger des yaourts ».
*c'est
donc le rédacteur d'horoscope qui, habilement, glisse au milieu de
ses recommandations quelques formules sans conséquences, des
conseils qui ne mangent pas de pain en somme : à qui donc
pourrait-il être contre-indiqué de manger des
yaourts ? à personne ; chacun, donc, consultant son
horoscope, a ainsi l'occasion de trouver les conseils de celui-ci
particulièrement pertinent, et même peut-être, croit-il,
rédigés au cas par cas.
- faire de l'exercice
- prudence au volant
- manger des yaourts,
voilà
qui vous authentifie un horoscope aussi bien que si Mme Irma vous le
murmurait à l'oreille.
*on
peut d'ailleurs pousser le procédé plus loin : faire croire
que l'on a des informations de première main, et que le médecin de
Nicolas Sarkozy lui a justement prescrit, lors d'un récent check-up,
de forcer sur les yaourts.
etc.
* fin de l'incidente yaourts, qui nous a
distrait de la peinture baroque.
-- je
tombe en arrêt devant une image qui me fascine : des vagabonds
au bord d'une route, jouissant de la vie. Ça s'appelle Bacchus,
Los Borrachos, et c'est une toile de Velasquez ;
-- la
reproduction n'est pas bien grande (une dizaine de centimètres) mais
les couleurs viennent bien et le regard du vagabond principal est
assez fascinant ;
-- je fais
donc ce dont j'ai l'habitude en pareil cas : je déchire la page
et la fourre dans ma poche.
-- de
retour chez moi je découpe l'image proprement et cherche un endroit
où l'exposer ; appelé par d'autres urgences je finis par
coller l'image sur la porte de mon frigo, avec deux
magnets.
Et voilà, le
Velasquez y est encore. (En réalité, ayant entretemps déménagé
deux fois et changé de frigo, les magnets ont été greffés sur
de nouvelles surfaces blanches, et le bout de journal s'en est trouvé
un petit peu chiffoné.)
Ce tableau
continue à me plaire, comme au premier jour ; m'arrive de le
montrer à des visiteurs et d'ailleurs le voici :

http://avinglish.files.wordpress.com/2009/03/diego_velasquez_los_borrachos_the_feast_of_bacchus.jpg
En résumé,
et une fois pour toutes :
- J'AI un
Velasquez
Le fait
qu'il ne m'ait rien coûté n'a aucune importance : j'aurais pu
le découper, tout pareil, dans un livre d'art prestigieux, ou tout
simplement dans un Taschen
- si j'apprenais que ce tableau sera la semaine prochaine exposé
au musée d'Orsay, cela ne m'inciterait en rien à m'y transporter
pour voir l'original en vrai
- si dans un souci de diversification de mes émotions artistiques,
l'on déposait chez moi, pendant un mois, l'original des
Borrachos tel qu'exposé au musée du Prado, j'y accorderais
moins de curiosité qu'à une sosie de Pamela Anderson,
topless.
--
variante moins quadragénaire : Louise Bourgoin

Qu'est-ce à
dire ?
Que
l'émotion, terme clé dans la problématique générale de l'art
(notamment pictural, surtout classique) m'est un sentiment tout à
fait étranger. Cette insensibilité jouxte de très près
l'omniprésente question du prix des oeuvres d'art.
2. Bataille près d'une forteresse
Indépendamment
du montant souvent extravagant qui caractérise les plus visibles des
acquisitions (100 M$ pour De Kooning ou pour Van Gogh), il
convient selon moi de critiquer dans un même souci de salubrité
certaines transactions de second plan mobilisant à leur échelle
des moyens disproportionnés s'agissant de dépenses
publiques.
C'est ainsi que
la ville de Nancy a voté l'acquisition, pour 475.000 euros (soit 0,6
M$) d'un tableau du Lorrain : Bataille près d'une
forteresse.
Plutôt que
d'investir une telle somme, la ville de Nancy aurait pu
- doter 10 jeunes
créateurs pour un an (selon la proposition du conseiller de Paris
UDF)
acheter
deux perroquets vivants équipés d'un magnétophone, à l'instar
de la mairie de Paris
Quant au tableau
du Lorrain, le musée de Nancy aurait pu le remplacer par une
photocopie de bonne qualité, aux dimensions requises. En outre,
s'agissant de cette dernière mesure, celle-ci aurait pu être
l'occasion d'une moins-value sur le poste de gardiennage.
Comme
alternative au financement d'art moderne, la ville de Nancy aurait pu
financer
- dix appartements
en logement social
cent mille
repas tels qu'offerts par les Restos du coeur.
Vous ne
pouvez pas vous défendre face aux imprécations de ceux qui ont
faim, et qui vous maudissent.
MM. les tenants de l'art authentique, ce fait divers vous
accable.
(Prévoir une sévère
prise de bec avec Marie.)
_______________________________________________________________________
14/12 7h30 -
Interruption pour consolidation
Posté à
Lionel en l'état. Manquent
*
* beaux
livres
*
musées
controverse sur experts, paternité certaine
_______________________________________________________________________
De moins en
moins juifs
Donc, je n'avais pas fréquenté le catéchisme.
Il faut ici
raconter pourquoi et comment, puisqu'on l'a vu avec l'histoire du
petit indien : une certaine foi (ou du moins sa simulation) peut
aider à démerder un problème.
Dès le début de la classe de 6e, mon voisin de pupitre, un gros
garçon nommé Jacques Portal, me demanda à titre de confidence
quelle était ma religion.
Incapable de répondre à sa question, j'interrogeai ma mère à
l'heure du goûter.
Je crois me souvenir que sa réponse (ou ce qui en tint lieu) fut
emblématique de ce que j'ai toujours apprécié chez elle (ainsi
que chez mon père, d'ailleurs) : une profonde indifférence à
l'ensemble de ces questions, religion, foi, rite, spiritualité, etc.
etc.
Mon souvenir est donc qu'elle répondit : nous sommes juifs (ou
plutôt : je crois bien que nous sommes
juifs).
Ah ! Et qu'est-ce que ça veut dire, qu'est-ce que je dois
répondre à Portal ?
Là, elle ne
sut pas m'aider.
C'est, encore une fois, tout ce que j'ai toujours apprécié chez
elle : ne m'avoir jamais emmerdé avec kippa, bar-mitzvah,
circoncision, kippour, etc.
Elle ne savait pas vraiment si « nous » étions juifs,
et avouait ne pas vraiment savoir ce que ça voulait
dire.
Portal, destinataire de toute cette incertitude, exploita
immédiatement le filon :
1. Il
faut que tu deviennes catholique
2. pour
commencer, tu réciteras tous les soirs avant de t'endormir la
prière que voici
Le post-it n'ayant pas été inventé, c'est au dos d'une vieille
enveloppe que le copain avait calligraphié son
Notre-père :
Notre
père qui êtes aux cieux
Que votre
nom soit sanctifié
Que votre
règne arrive
Que votre
volonté soit faite sur la terre comme au ciel
(...).
Encore
reconnaissant à dieu d'avoir arrangé mes bidons s'agissant de
l'Examen réussi, je me mis au Notre père le soir
même.
Une fois la
lumière éteinte, sous les draps, c'est pas bien long il y en a
pour deux minutes.
Encouragé par
le succès de son initiative, Portal ne tarda pas à me fournir
le Je vous salue Marie :
Je vous
salue Marie
Pleine de
grâce
Le
seigneur est avec vous
Vous
êtes bénie entre toutes les femmes
Et
Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni
(...).
Au mois de mai
les élèves du lycée Montaigne déambulent dans la cour avec
leurs aubes (un détail du rite de la Communion), je ne suis pas
concerné mais Portal ne manque pas de me les
désigner.
Puis, les années se mettent à passer et mon souvenir devient
confus. Ce que je sais c'est qu'en classe de 3e je suis au Cours
Montaigne à Herblay (Val d'Oise, nord-ouest de Paris), ayant quitté
depuis deux ans le lycée Montaigne et Choisy-le-roi, plein sud de
Paris.
Ce que je sais aussi c'est que Portal n'a pas lâché le morceau et
le voilà qui vient parlementer avec le curé d'Herblay afin que
celui-ci me prenne en cours particuliers ; objectif baptême et
surtout communion au mois de juin, comme tout le monde.
Portal établit
à cette fin une liaison avec le copain que je me suis fait en
3e : Jean-Pierre Delalande (qui deviendra célèbre vingt ans
plus tard, une fois élu député RPR, avec un amendement
régissant les licenciements collectifs).
Pendant près d'un an, donc, je suis allé chaque soir chez le curé
d'Herblay qui m'a exposé l'ancien testament (plutôt rigolo) puis
le nouveau (ennuyeux à mourir).
[L'incessante actualité d'aujourd'hui oblige à préciser ici que
malgré ce contact rapproché avec un néophyte en pleine
puberté, le curé ne m'a jamais rien tripoté et son initiation à
la foi catholique fut de bout en bout menée en tout bien tout
honneur et les mains sur la table.]
Avril arriva, Delalande, Portal, mon père ma mère et ma tante
assistèrent à mon baptême. Aujourd'hui encore j'ai honte de ce
rite imbécile auquel je me suis prêté.
Puis, quelques jours après ce furent la communion, la confirmation,
puis la communion solennelle. (Ne suis plus certain de l'ordre de ces
festivités.)
Aujourd'hui bien sûr je me bafferais d'avoir ainsi, à quinze ans,
pataugé dans la chrétienté, au lieu d'aller draguer des
filles.
Portal et le curé pouvaient être contents, mission
accomplie : j'étais devenu un rat d'église.
Prières le
soir, confession le samedi, communion le dimanche, tout ça dura de
juin à août 1960.
Requinqué par les excellents enseignements (privés) dispensés au
Cours Montaigne, je réussis brillamment (je réussis) l'examen
d'entrée en seconde, voilà comment début septembre je deviens
élève de seconde C au lycée Condorcet.
[Mes copains licenciés ou diplômés ont en général fait le
collège d'Argenteuil ou le lycée de Saint-Cloud : moi,
autodidacte, c'est lycée Montaigne + lycée Condorcet.
Mérite une
discrète jalousie.]
Glissements progressifs de l'esprit critique, progrès de la
rationalité, puberté tardive ?
Un certain
dimanche de septembre à l'église d'Herblay, je fus pris d'un
fou-rire en observant le curé élever l'encensoir : voilà
qui fut fatal à ma foi toute neuve, athée je devins
instantanément comme aujourd'hui et comme si ça ne suffisait pas
j'embrassai aussi l'anti-cléricalisme, l'agnosticisme, la
libre-pensée.
Je conchie le pape (tous les papes), les rabbins, les imams, ,aussi
bien que le dalaï-lama. Et je souscris complètement à ce que
disait il y a quelques jours un people invité par Thierry
Ardisson : je déteste et je méprise toutes les fois, toutes
les religions.
[Fin de mon
idylle avec la religion catholique.]
À l'instant
même (décembre 2009), je ricane apprenant que pour satisfaire leur
clientèle musulmane, les restaurants QuickBurger vont désormais
servir de la viande halal. Ce qui fait ricaner ? C'est
d'apprendre en quoi une viande peut être certifiée halal :
c'est quand le boeuf a été égorgé le regard tourné vers la
Mecque.
Alors comment,
comment ai-je pu communier ?
La communion
c'est l'eucharistie, et ça consiste à ouvrir la bouche (avec
laquelle on n'a rien mangé depuis la communion, en général la
veille), et à recueillir sur sa langue une rondelle blanche en pain
non levé, puis à avaler la rondelle sans la mâcher.
Comment ai-je pu, moi qui ricane devant les couverts casher avec
lesquels on ne peut manger ni viande ni laitages ; ou bien ces
coussins en plastique remplis d'eau, sur lesquels s'assoir dans le
métro afin de ne pas enfreindre la loi judaïque proscrivant de ne
pas se déplacer, sauf sur l'eau, pendant shabbat.
Selon ma mère, donc, « nous » sommes juifs. C'est
qui, « nous » ? La
famille ?
Ce que
j'apprécie avec la mienne, c'est qu'eux non plus n'ont jamais invoqué
quelque détail rituel que ce soit. Ma mère a et avait six frères
et soeurs :
* aucun
de mes cousins n'a procédé à la moindre bar-mitzvah, aucune
montre n'a été offerte à aucun de leurs fils
* nulle
part sur le linteau d'aucune la porte on ne trouve de mezouzah
* nul ne
mange casher, les crustacés sont les bienvenus
*
nul ne va à la synagogue (jamais)
* nul ne
célèbre rosh hashanah (nouvel an juif), ni yom kippour
*
nul ne célèbre shabbat, vendredi et samedi sont des jours
comme les autres
* nul ne
parle hébreu ou yiddish
*
J'ajoute que les croyants dans cette famille (j'en prends le pari)
sont quasi-inexistants et ceci est plus délicat que nul n'a été
déporté pendant la seconde guerre.
Qu'est-ce qu'un croyant, incidemment ?
Je propose la
règle suivante :
- y a t'il un créateur de
l'univers, et que devenons-nous après la mort ?
Répondre NON
et UN PETIT TAS DE POUSSIÈRE trahit un non-croyant. Moi par
exemple.
Alors juifs, « nous » serions ?
Même pas
vrai !
Même pas (mai
2007) quand Patricia m'écrit ça :
Hier soir j'avais un
dîner à Los Angeles, je portais un " bracelet Déliro
" et à table un des invités
m'a dit : < ça c'est incroyable j'écoute justement cette
radio ! c'est un juif Fançais assez sympa !
>
Conclusion
provisoire de la démonstration qui va suivre :
* il faut
abandonner le mot juif, qui ne sert qu'à Hitler (et à lui
seul) lorsqu'il est question de génocider quelqu'un
* il faut
employer le mot israélien, pour qualifier un citoyen de l'état
d'Israël.
Et il faut conséquemment réhabiliter le mot
israélite,
qui désigne ceux dont la RELIGION est le judaïsme
(israélite est certes un peu vieilli, et ce mot n'est plus en
pratique utilisé que par certains esprits frileux craignant de
passer pour racistes en employant le mot juif).
Alors moi et ma famille « nous » serions
juifs ?
Toujours pas,
sauf si l'on se réfère (ce qui est défendu) à la définition
du judaïsme, que voici :
- est juif tout individu né
d'une mère juive.
Pourquoi donc
est-il défendu de professer une telle chose ?
- parce qu'elle procède de la
religion
- parce que profondément
foireuse : elle ne fonctionne pas, ainsi qu'on va en faire la
démonstration.
Religion : ici spiritualité 100%, rationalité 0%
Pour une simple
question de standing intellectuel , il faut absolument proscrire
de la conversation tous éléments prélevés dans le champ de la
religion, du spirituel (métaphysique, dogme, rite, etc.)
car :
- les religions
sont nombreuses (au moins trois ou quatre, histoire de rester entre
nous)
toutes
parfaitement contradictoires : au-delà (oui-non), péchés
(oui-non), valeurs (lesquelles), origines, culte, conversion,
oecuménisme, prosélytisme, etc.
Foireuse, allons-y : cette définition est auto-référente,
péché contre l'intelligence depuis longtemps
identifié.
Comment
s'évalue donc le judaïsme de la mère juive ? Eh bien,
c'est une
question fatale qui établit l'inanité de ce
problème.
Question fatale que je revendique avoir inventée.
Rappel sur une anecdote qui m'est chère.
En 2005, en
réunion privée avec 24 intellectuels du monde de l'édition, de
l'administration, des médias, etc, un invité de premier plan
(l'ambassadeur d'israël en France) mentionna les nombreuses
personnalités juives connues de la France récente, telles que
Blum, Mendès-France, Servan-Schreiber, Fabius, Attali, Elkabbach,
Anne Sinclair, etc.
Sans aller
l'embêter avec les chers disparus, je lui demandai s'il avait
vérifié
qu'Elkabbach était juif.
Comme on
devine, il fut incapable de répondre positivement. Et qu'il balaya
la question d'un éloquent revers du bras :
- Tout le monde sait cela. (Genre : ne pinaillez
pas, je vous en prie.)
L'ambassadeur n'a donc pas pris la peine de soutenir que la mère
d'Elkabbach était juive, et s'est (désinvoltement) limité à ce
qu'il faut bien appeler une rumeur.
Or la question est d'importance puisque, pour la majorité des
sensibilités [comme on dit], le judaïsme est peu ou prou une
race, ou une sorte de race. On dit par exemple : le peuple
élu.
On dit aussi les ashkenaz, pour désigner ceux des
« juifs » originaires d'Europe centrale, ou les
sépharades (à propos de ceux qui viennent de la
Méditerranée).
Mais cela fait
belle lurette qu'ethnologues (et anthopologues) ont éliminé la
notion de race chez l'homme. On retient je crois, dans certaines
conditions, les noirs et les jaunes.
Dans d'autres
contextes, la caractérisation religieuse est consubstantielle, sinon
exclusive.
Le
Monde titre par exemple un numéro spécial : Être
juif en France en 2008.
L'illustration
représente deux petits enfants, portant tous deux une
kippa :
- la kippa, attribut spécifiquement
RELIGIEUX (trait renforcé par l'interview d'un rabbin)
- les petits enfants signifiant une
naissance juive, donc une RACE.
Attribut
spécifiquement religieux ? Tous les gestes ne sont pas
porteurs de la même fonction :
* circoncision, opération pouvant être
considérée comme hygiénique
* kippa,
accessoire 100% religieux

Le président
du CRIF (Roger Cukierman, patron de la Compagnie Financière Edmond
de Rothschild) prend ainsi position, à propos d'un
assassinat :
- Si la victime de ce crime
horrible n'avait pas été juive, nous aurions appelé de la
même façon à descendre dans la rue.
À propos d'un
autre crime, l'Observatoire du communautarisme note que la
malheureuse victime n'était pas juive mais d'origine
bretonne : dans les deux cas, les juifs sont donc bien
des étrangers (ni bretons ni auvergnats), de véritables hors-venus
au passeport indéfinissable.
On conçoit facilement l'origine qui est celle de la définition du
judaïsme : c'est tout simplement la loi des maris cocus, cette
loi éternelle, universelle, qui veut qu'on peut être
raisonnablement sûr d'une maternité, tandis qu'on n'est jamais
certain -- jamais -- d'une paternité.
Ensuite, la mécanique même de cette définition est
fantaisiste : supposons que la mère même de Jean-Pierre
Elkabbach soit juive, carrément juive : naissance à
Jérusalem, shabbat, cacher, kippour, etc.
Comment pourrait-on affirmer que son
arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère (née aux
environs de 1790, ayant vécu sous le premier empire) n'a pas eu une
grossesse secrète, n'a pas enfanté clandestinement, ne s'est pas
attribué l'enfant d'une domestique, d'une voisine et que c'est
précisément d'une telle naissance irrégulière que descend
Jean-Pierre Elkabbach ?
Un tel raisonnement est insusceptible de faute, et si 1790 ne suffit
pas remontons à François 1er ou à Périclès : le
judaïsme date d'Abraham, ce serait bien le diable si aucune mère
fautive n'avait enrayé une lignée de 5300 ans.
Exemples
cités :
* J.
Attali, « 200 M juifs nécessaires à la sécurité
d'Israêl »
* C.
Lanzman, « 11 400 enfants juifs de France » (noter la
précision du recensement)
Notes sur
Wikipedia
Je voulais aussi vous demander un petit service, si cela ne
vous ennuie pas. Comme je vois que vous avez la plume alerte et
apparemment facile, est-ce que vous seriez d'accord pour raconter en
quelques lignes ce que vous aimez de
Wikipédia ? L'association Wikimédia France (je renonce
donc ici et maintenant à vous expliquer les subtilités, promis)
tient un blog axé, bien entendu, sur Wikipédia. Nos billets sont
le plus souvent informatifs, parfois un peu plus engagés sur la
diffusion de la culture, mais manquent cruellement d'expériences
racontées et d'avis "humains" venus d'autres personnes que
de notre équipe, qui a tellement le nez dans le guidon de
Wikipédia qu'il nous est parfois difficile de nous placer dans l'angle
de vue du visiteur ou d'un contributeur novice. Je crois qu'il serait
très sympathique d'avoir un retour d'une personne comme
vous...
Le blog est ici : http://blog.wikimedia.fr/
Si cela vous ennuie, dites le moi très simplement. Sinon, ça
serait vraiment un plaisir pour nous.
Pour les i , c'était parfait :-)
On les oublie trop souvent... Cela dit, je fais assez
régulièrement des fautes d'orthographe. Mais, atavisme d'ex-prof, je
vois toujours mieux celles des autres que les miennes, ce qui me
permet de pouvoir corriger assez facilement les textes sur
Wikipédia...
Amicalement,
C'est assez
simple, en somme.
Wikipedia
représente pour moi rien moins que l'inaccessible, le but ultime de
toutes choses auxquelles j'aurais rêvé de consacrer ma
vie.
- Un effort
collectif considérable
- le talent inouï d'avoir su faire converger toutes ces
générosités (ici : la générosité d'écrire)
- le talent et le mérite, non moins inouïs, d'avoir su organiser
ça en un projet d'encyclopédie, merveilleusement cohérent
- d'avoir, sur la durée, maintenu l'étincelle du bénévolat
- il n'y a pas que le bénévolat rédactionnel : il y a
aussi l'organisationnel et même et surtout -- disons le
mot -- informatique
- Wikipedia est une véritable
cathédrale du XXIe siècle (c'est de son fonctionnement
électronique que je parle ici) : la gestion de l'onglet HISTORIQUE
doit représenter quelques millions de lignes de code
- qui dit bénévole dit pas un
rond : ça, c'est le miracle
- que ça se puisse
- Wikipedia nous en
offre à chaque minute la parfaite démonstration
- que ça ne soit pas
éphémère
c'est
donc
utile (le
contraire de futile)
pérenne (je n'ai plus aucune inquiétude à ce
sujet)
et c'est
un
succès --
indiscutablement le mot est un peu faible !
À la beauté
et à l'intelligence, il faut absolument ajouter la gratuité,
encore plus belle que celle de Google : non-profit organization,
l'immarcescible Wikipedia n'a pas d'actionnaires à qui rendre des
comptes, de gouvernement chinois ou iranien devant qui s'incliner afin
que ne soient pas (justement !) contrariés lesdits
actionnaires.
À la
différence de Google (autre merveilleuse réalisation qui nous fait
aimer l'humanité), Wikipedia n'est pas une
cash-machine :
- aucune
circulation d'argent, pas le moindre dollar en profit ou en perte
- pas de factures, aucun chiffre d'affaires, ni Nasdaq ni
Wall-Street
- ni bonus, ni golden-parachutes, ni retraites-chapeau
- ne se répartit, de niveau en niveau, que le seul flux des
dons
- enfin, apothéose du génie humain devant laquelle finir par se
taire :
aucune publicité d'aucune sorte, ni in, ni out, ni
about, pas de Sponsored link, aucun souci de
référencement.
Ne subsistent
bavant mollement dans leurs coins que quelques grincheux, les
inévitables sceptiques-à-qui-on-ne-la-fait-pas, éructant d'une
voix de plus en plus inaudible que l'information de Wikipedia n'est
même pas vérifiée et qu'on ne peut d'ailleurs être sûr de
rien.
At 11:04 am +0100 12/12/09, Myriam Smadja
wrote:
Ce
texte est très intéressant (amusant, rapide, bien
écrit etc..)
Cependant, un texte plus ancien sur cet
épisode
(envoyé il y a environ un an), assez
laconique,
allait plus loin.
Si
je me souviens des détails, il évoquait une longue
préparation au baptême :
cinq ans : beaucoup pour un très
jeune.
Tu
lisais (je pense avec attention) de nombreux ouvrages sur la
question,
étais sensible à la musique d'orgue des églises
(comment ne pas résister ?)
Ces années décisives ont également été
celles où tu as commencé à inventer.
Bref, une période centrale (à mon avis), très
riche,
dans laquelle le dénommé Portal, le
curé, les rites
ne
tenaient peut-être pas une place aussi prépondérante
qu'ici.
Mais, bon.
Der des der des
commentaires.
Après, bouche cousue.
Oui je vois de quoi tu parles, mais il y a certaines
confusions.
C'est vrai que l'ensemble de la période croyante va
du CM2 à la fin de la 3e.
(Dont trois moispas davantagede
bigoterie.)
Je n'ai lu qu'un seul ouvrage, j'en suis sûr : c'est l'ancien
testament (la bible ?) qui se lit effectivement comme un récit
d'aventures.
Mais je n'ai lu ni le nouveau testament ni les
évangiles, pénibles de chez pénible.
Je n'étais absolument pas sensible à la musique
d'orgue (Bach, à qui Dieu doit beaucoup, selon Cioran), à laquelle
je n'ai été initié que par Jean-Claude Guibert, classe de
Math-Elem (1963).
Je pourrai si ça s'avère utile revenir sur la
question musicale (étant donné mes relations extrêmes avec
Bach), mais ce sera surtout pour dire que je n'en apprécie
que la musique profane, aucune des cantates (75% de son oeuvre),
ce avec trois exceptions :
*
Magnificat
* Passion
St-Mathieu
*
Messe.

Date: Mon, 7
Dec 2009 07:32:43 +0100
Subject: Tordre le cou
Cc:
Copie
pour vous, chers amis, de quelques réflexions (ces derniers jours)
au sujet d'une de mes marottes que vous connaissez
bien.
La
rédaction proprement dite a pris moins de deux heures cette nuit,
soyez donc remerciés pour votre indulgence.
Tout
cela sera développé dans Le Retour de la Théorie du Bordel
Ambiant, actuellement à la rédaction, publication octobre
2010.
Ceux
que ça amuse peuvent obtenir un extrait du manuscrit, via FTP car un
peu gros (200 M) because les illustrations.
Roland
En pièce jointe La Chaîne parlementaire : on
félicite chaleureusement l'ex-ministre de la culture, J-J Aillagon,
pour avoir magnifiquement marié l'art contemporain et le château
de Versailles : expo Koons dont on parle encore.
Mais la question ne concerne pas la seule "peinture" (ou
arts plastiques / picturaux etc.). La preuve : John
Cage.
Ce compositeur américain de tout premier plan (Joachim Pissarro est
un de ses thuriféraires) nous est connu de différentes
façons :
* par sa
célèbre pièce (4 minutes 33 de silence)
* par ce
qu'en dit Rauschenberg
(on ne
s'attardera pas ici sur le concert de 639 ans, voir tout en
bas)
1) Commençons par 4'33''
Ce qui est
formidable (autant le dire tout de suite) c'est que rien de tout cela
n'est ni inventé ni exagéré ; plusieurs centaines de
versions sont disponibles sur YouTube, dont j'ai isolé (au hasard)
les quatre performances suivantes :
piano (by David Tudor) en 3 mouvements.
http://www.youtube.com/watch?v=HypmW4Yd7SY&feature=related
genre d'orgue (3
claviers)
http://www.youtube.com/watch?v=73ULw7RlNBE&feature=related
grand
orchestre
http://www.youtube.com/watch?v=hUJagb7hL0E
pédagogique
http://www.youtube.com/watch?v=8LJFJyvZA94&feature=related
- La première version pour piano est sous titrée
en japonais. Le pianiste commence par fermer le clapet de son
instrument.
- La seconde version (genre d'orgue à trois
claviers, aucun son) est banale. Rien à signaler.
- La version pour orchestre est particulièrement
spectaculaire :
* grosse
formation (~ 30 musiciens) assis ou debout les bras ballants (cordes,
vents, tymbales, etc.). Ils ne font rien pendant quatre minutes et
demi.
* quand
le chef (il y en a un) tourne les pages de la partition (blanche) pour
passer du 1er au 2nd mouvement, tous les musicos tournent la page de
leur partoche.
* copieux
applaudissements à la fin (il y a un important public), rappel du
chef qui salue.
- La version dite pédagogique est interprétée
par un jeune mec, équipé d'une pendulette (pour savoir quand c'est
fini). À noter cependant, deux incidents :
* au bout
d'une minute de silence environ, il frappe un fa dièse, et s'excuse
aussitôt
* plus
tard, il touche une autre note note, et s'excuse
derechef.
Il ne faut surtout pas croire que YouTube ne présente que QUATRE
films relatifs à cette oeuvre : il faut en réalité
dénombrer 280 vidéos, dont 240 relatives à la seule 4'33'' pour toutes sortes
d'instruments, dont la guitare classique, le cor, ainsi que maints
hommages :
Soit plus de dix
huit heures de silence sur le seul média YouTube.

NB Histoire
de réunir les mauvais entre eux, mentionnons ce jugement de Yoko Ono
(artiste conceptuelle, auteur notamment d'escaliers) :
« John Cage considérait que le silence devenait une véritable
musique ».
2) Rauschenberg maintenant
Selon une
anecdote complaisamment racontée, d'interview en interview, par ce
peintre-phare de l'art américain, John Cage l'avait hébergé chez
lui quelques temps.
Afin de le
remercier, Rauschenberg (qui travaillait alors sur ses Black
paintings) a repeint tous ses tableaux en noir.
Or, Cage
manifesta sa fureur : « On pouvait penser qu'il aimait
n'importe quoi, mais pas du tout. »
Enfin,
vous y avez aussi rencontré
le
compositeur John Cage,
qui
travailla notamment
sur la
notion de hasard.
Rauschenberg Effectivement. Il a
d'ailleurs
acheté un
de mes tableaux. Un
jour, je
lui ai fait une drôle de
faveur.
Alors que je séjournais
dans son
appartement pendant
son
absence, pour
le remercier -- j'étais
alors en
train de travailler
sur mes
Peintures noires -- , j'ai
repeint
tous ses tableaux en noir. Il
était
furieux. On pouvait penser
qu'il
aimait n'importe quoi, mais
pas du
tout.
7 août
2005, 20h44
Mais le
facétieux Rauschenberg ne s'en tient pas là : il aborde une
autre icône de la peinture américaine, De Kooning, et lui propose
d'effacer un de ses dessins. Devinez quoi ? De Kooning
« n'a pas aimé ce geste ».
Et, encore une
fois, YouTube atteste de ces délires :
http://www.youtube.com/watch?v=tpCWh3IFtDQ
Il est
particulièrement important de noter, à propos de ces deux
initiatives (J. Cage noirci, W. De Kooning effacé), que Rauschenberg
n'est pas une sorte de Noël Godin qui entarterait des trucs
criticables. Rauschenberg est au contraire sur la même ligne
que
*
Pollock
*
Rothko
*
Warhol
bien devant,
même, des gens comme Twombly, Hirst ou Koons (pourtant très très
cotés et/ou réputés) :
Hirst
Oeuvres en
vue :
* vache
tronçonnée dans le sens de la longueur, accompagnée de son
très jeune veau, le tout dans une caisse transparente [il faut quand même voir !] immergée de
formol
* crâne
serti de 8601 diamants, récemment acheté pour 110 M$.
Warhol
Sans aller
jusqu'à le présenter, il faut quand même mentionner l'une de ses
récentes performances commerciales :
- sérigraphie d'un plan sur lequel
sont collés 200 billets de 1 dollar ; notable sous un double
regard
* il s'agit
par nature d'un multiple (qui croirait-on vaut forcément moins cher, sur le
marché de l'art, que des oeuvres uniques) ; eh bien pas du
tout :
* vendu
100 M$, soit le même ordre de prix que l'immense majorité des
grands chefs d'oeuvre quels qu'ils soient (Untitled, De
Kooning, 140 M$) (Les iris, Van Gogh, 90 M$) (*)
De
Kooning
Le peintre, par
excellence, du n'importe quoi. Au contraire d'un Klein (bleu),
Soulages (noir), Ryman (blanc), ou encore de Pollock (une grande
quantité de peinture qui coule) voire Rothko (un carré flou
encadré par un carré flou plus grand, éventuellement de mêmes
couleurs). Richard Serra exclu également (plaques d'acier
monochromes de 30 tonnes, actuellement au Grand-Palais, une variante
de 100 tonnes à la défense).
Twombly
Gribouillages
stricts, voire monochromes (blanc)
À noter qu'on théorise souvent Pollock :
* Le
performatif pollockien : la reformulation de l'acte de peindre et
l'investissement du corps de l'artiste vont modifier la relation
artiste/oeuvre/spectateur.
* Le Body
art pris dans le performatif pollockien : le corps projeté
dans l'oeuvre, une relation convulsive et passionnée à son
public : Carolee Schneemann.
Ce qui, dans le
cas de Schneemann, aboutit à vomir la peinture, ou (Martin Creeds),
à la chier :
Ne jamais perdre
de vue l'avertissement de David Lodge, cité par Alain
Niverd :
"Rien ne pouvait mieux illustrer ma thèse
selon laquelle l'essentiel de l'art contemporain est soutenu par un
immense échafaudage de discours sans lequel il s'effondrerait tout
simplement et ne posséderait plus rien qui pût le distinguer des
détritus".
Tout cela nous
éloigne de la pure perfection du silence (4'33'') d'où l'on était
parti, et vive John Cage !
7/12/2009
__________________________________
(*) À propos de prix
et de ventes, savoir que toutes ces bêtises ne sont
propres
* ni à
la peinture (on l'a vu avec un compositeur méconnu : John Cage,
on va le voir avec la poésie),
* ni au
contemporain.
Car les
musées jouent un rôle indispensable : cette semaine à
Paris, une importante vente a dispersé divers éléments ayant
constitué l'environnement de Baudelaire. Pour 3.300 euros, une
facture de son tailleur a trouvé preneur.
(le lendemain de
ces « quelques réflexions »)
D'abord il n'
a pas que Warhol, Koons, Hirst, De Kooning, Rauschenberg, Serra,
Rothko, Klein, Soulages.
Il y a aussi
Balthus, Münch, Bacon, Chirico, Hopper.
Mais il y a
surtout Galliano, Ferré, Gaultier, Joyce, Lacan
Sans oublier
John Cage, élève de Schönberg.
J'espère qu'on l'a compris (avec le cas Baudelaire), il ne s'agit
pas de chanter une fois de plus : - Un enfant
de trois ans en ferait autant.
Ce dont il s'agit c'est de convaincre :
* de
l'omniprésence du « Paradoxe fondateur »
* de
l'impossibilité de s'y soustraire, pour cause de pensée
unique.
Un bref exemple, pour comprendre le processus
général :
- le grand créateur italien Ferré
présente sa collection, constituée de shorts blancs (en bas) et de
chambres à air de camion (en haut).

Est disqualifié
d'avance celui qui objecte au "vêtement impossible à
porter".
Critique typiquement plouque, juste autant que celles consistant à
critiquer :
* le
communisme, invivable pour cause de tyrannie (dictature du prolétariat)
* la
psychanalyse, inopérationnelle (car pas inventée ni pratiquée
pour
guérir)
* l'art
contemporain généralement moche (pas fait pour être décoratif)
Or toute la question, pour survivre en ce bas monde, consiste à ne
jamais être qualifié plouc. (Critère disqualificateur
Universel).
Ne pas être qualifié (de plouc), puisque dès la qualification
prononcée, le plouc est dispensé de participer plus avant à la
discussion : nous venons par sa faute d'être ramenés à une
discussion de bistrot (les brèves de comptoir ne vont pas tarder à
jaillir), fin du débat.
Je me souviens d'une étape dans une île italienne entre Elbe et
Corse, fin juillet 1982 avec Maryse par un merveilleux
après-midi : tous délicieusement vautrés sur le pont du
luxueux 22 mètres de mon oncle Jacques, un verre en main, rien
n'était plus beau au monde dans l'ordre de la marine de
plaisance.
On descend
tous dîner sur le port, retour en fin de soirée. À côté de
notre bateau, stationne maintenant un yacht de 90 mètres, avec
trente hommes d'équipage.
Le vaurien ne
notre oncle n'est plus qu'une chaloupe.
Les bateaux,
par nature, ça bouge, dit Jacques. Ça glisse, ça se
glisse : quel dommage (pour nous) que ces deux là se soient
raboutés !
Eh bien j'ai connu une expérience similaire, il y a peu, avec
Picasso et Vouet.
Vouet, c'est
une magnifique nana que j'avais épinglée un jour dans un journal,
format 5 * 8 cm, noir et blanc, belle à tomber par terre. (Une
Vierge au rameau de chêne, pour être précis.)
C'est un peu
comme pour Velasquez : ayant une fois pour toutes fixé avec des
magnets sur la porte de mon frigo Los Borrachos (un découpage
de 8 cm * 12 découpé dans Marie-Claire), je me rince l'oeil
chaque fois que je l'ouvre, cette porte, et ne me gêne pas pour
penser que j'ai un Velasquez. (Je pense, je ne dis pas.
Sauf à des gens de confiance.)
Il se trouve que par le jeu des copié-coller, ma Vierge s'est
trouvée un jour soudée avec un fragment cubiste de Picasso :
l'emblématique Dora Maar au chat. [Important de noter ici que
je ne suis pas fâché avec Pablo, et j'aime même plutôt
beaucoup certaines de ses expériences : le Rêve ou
le Nu au fauteuil noir (1932), par exemple (sans compter
Guernica).]
Eh bien
c'était le même phénomène pile-poil, que sur l'île italienne
avec le vaurien de 22 m amarré près du yacht : il ne fallait
pas les juxtaposer, ces deux images. La proximité est fatale à Picasso, on est bouche
bée, révolté, devant cette démonstration de laideur ;
vertigineux de penser que Pablo a pu aimer cette femme -- c'est
grâce au titre qu'on sait que c'est une femme -- qu'il ait pu
(nous dit la chronique) se passionner pour cette chose ; et
désolant de constater qu'il n'existe aucune Association des Amis de
Picasso, dont le rôle pourrait consister à planquer pour toujours,
tout au fond d'un trou et sous plusieurs bâches, un tel parti-pris
de mocheté.

Le Paradoxe
Fondateur frappe bien sûr encore, ici plus que jamais : Picasso
n'a sans doute pas prétendu faire quelque chose de joli, de beau, de
gracieux (Cf. Renoir) avec sa Dora Maar, et ce rapprochement
(fruit du seul hasard) est rigoureusement incongru.
Peut-être,
mais comme elle est belle, magnifique, somptueuse la
bonne femme de Simon Vouet !
Et toujours
aussi magnifique serait-elle, sans cette promiscuité
fâcheuse.
Et il faut alors rappeler cette importante définition, qu'on
n'hésitera pas à appeler par son nom, c'est la Loi de
Renoir :
« [un tableau] doit être une chose
aimable, joyeuse et jolie, oui jolie. »
Une loi
ignorée par le cubiste en 1941, et surtout conchiée par les
enchérisseurs qui, à New York l'ont élue au tarif standard des
chefs d'oeuvre [voir plus haut, épisode Warhol] : 95
M$.
Encore une
illustration, pour conclure provisoirement sur cette fatale
juxtaposition. On peut voir que, malheureusement pour Picasso, la
polychromie ne fait rien à l'affaire :
Quant à la Loi
de Renoir, surtout ne pas la confondre avec ce propos du même,
dont Déliro a fait son objet social :
« Je fais de mon mieux, je ne dessine pas
pour ennuyer les gens mais pour les amuser,
pour attirer leur attention sur ce qui vaut la
peine et qu'on ne voit pas toujours. »
8/12/09 @
13h12
Voir Ch.
Girard, à propos du perroquet contesté : fixer des limites à
l'art, c'est le début du fascisme.
Développer
* Richard
Serra
*
perroquet Christophe Girard
Pensée unique dans le cas de Richard Serra :
* lui
consacrer le Grand Palais
*
évènement annoncé à la Une du Monde (8/5/2008)
*
et développé en une pleine page intérieure
Richard Serra au Grand Palais, parafon au maximum
- dix plaques d'acier (couleur brute)
totalisant 375 tonnes
- impossible d'invoquer joli ou
décoratif
- est-ce
artistique ?
- profession de foi
anti-plouque : « fixer des limites à l'art c'est le
début du fascisme. »
Variante de
l'état plouc : l'état fasciste. (Ici : celui qui croit qu'on peut
fixer des limites à l'art, qu'on peut le délimiter.)
* une
'partition' supportant 4 minutes 33 secondes de silence est-ce de
l'art ?
* un
perroquet vivant juxtaposé à un magnétophone est-ce de
l'art ?
* dix
plaques d'acier (couleur brute) totalisant 375 tonnes est-ce de
l'art ?
* une
'partition' supportant un accord (la do fa dièse) tenu pendant 639
ans est-ce de l'art ?
* le fait
d'ajouter un second accord (sol dièse si) deux années après le
début, est-ce de l'art ?
*
Résumé sur
John Cage (accord tenu) :
1) création en
1985 pour piano (20 minutes)
* mais
l'oeuvre est falsifiée car un accord ne peut être tenu vingt
minutes au piano
2) transcription
en 1987 pour orgue (639 ans)
* des
poids sont chargés de maintenir enfoncées les deux notes de
l'orgue.
En faisant
l'impasse sur la phase de création (1985, piano, 20 minutes) :
le geste de transcrire pour orgue en précisant une durée de 639
ans, est-ce un geste artistique ?
Un accord tenu
(au piano) pendant 20 minutes, est un geste qu'on peut considérer
comme artistique (surtout si on le compare à la création d'une
séquence de silence d'une durée de 4 minutes 33 sec.).
Si la
transcription pour 639 ans n'est pas un geste
artistique, ce n'est donc pas de l'art.
Une limite à
l'art se situe donc entre 20 minutes (piano) et 639 ans
(orgue).
Le fait
d'établir ce constat procède d'une démarche fasciste (estimera le
délégué à la culture au Conseil de Paris).
___________________________________________
Discourir sur
l'art offre quasi-constamment une caractéristique embêtante :
on passe son temps à employer des mots tels que
« beau », « moche »,
« affreux », « ravissant », « d'une
beauté discutable », « d'une laideur
insoutenable », etc.
D'où l'imense
intérêt de Richard Serra et surtout de John Cage (1) et
(2).
Les mots beau ou
moche ne s'appliquent pas. Ils sont résolument hors sujet. (Ou
plutôt : impertinents.) Autant que
« pétrolifère », « râpé » ou
« général » par exemple.
Il est hors de
question de qualifier un morceau (?) qui dure 639
ans.
Qui plus est, un
morceau silencieux tel que Cage (1) ou quasi-silencieux (une note
tenue pendant plusieurs siècles ne relève pas du
son).
Un peu de même
façon, il n'y a rien à dire d'un ensemble de plaques de tôle
pesant 375 tonnes : vaguement identiques (il s'agit d'acier
brut), celles-ci ne sont en effet ni décorées ni même
colorées. (Pour autant, on ne peut parler à leur propos de
monochromes.)
Ces pourquoi
dans cette discussion Serra est beaucoup plus pertinent que Soulages,
Klein Ryman ou Twombly : il se trouvera toujours des
commentateurs pour juger que le noir de Soulages est profond,
que le blanc de Ryman est lumineux, ou que le bleu de Klein
est paradoxal.
À propos de
Serra, seul lourd et monumental s'appliquent.
Et, a
contrario, les 6,39 siècles de John Cage (2) ne sauraient à
peine de truisme être trouvés longs.
Il faut ici
rappeler l'importante jurisprudence qu'a constitué l'acquisition en
2002, par le Conseil de Paris, du perroquet Broodthaers.
L'oeuvre
n'a jamais été nommée, et n'est désignée en cas de
nécessité que comme « perroquet Broodthaers ». [À
rapprocher évidemment de tous les Untitled, Sans
titre, etc, d'artistes tels que Twombly, De Kooning, Pollock
Klein, etc.]
Tout de suite, à
consulter la chronologie, la question-clé que pose cette affaire
est-elle promptement balayée : l'artiste belge (Broodthaers)
est « le deuxième en importance après
Magritte », comme le scande aussitôt Christophe Girard,
véritable héraut de cette histoire :
* adjoint
à la culture au maire de Paris
*
militant vert
*
militant homosexuel acharné (on verra que détail n'est pas
étranger à la controverse)
* cadre
dirigeant du groupe de luxe Louis Vuitton Moët Hennessy
(idem)
Sans même
s'interroger sur ce rang particulier qui semble
caractériser
- Broodthaers (le second après
Magritte)
- autant que Magritte (le premier,
avant Broodthaers)
la cause est
entendue : le perroquet, c'est de l'art.
(Mais où
situe-t'on Béjart et Brel ?)
Perroquet de
Broodthaers = art conceptuel
En effet,
l'oeuvre est constituée
* d'un
perroquet (vivant ou empaillé)
* d'un
couple de palmiers factices
* d'un
magnétophone
et/ou d'une
feuille de papier.
Peinture
Il ne s'agit à
l'évidence pas d'une peinture.
Poésie
Malgré le
texte, lui-même incomplètement déterminé (« Moi je dis
moi je dis », « Dites partout que je l'ai
dit », « Ne dites pas que je ne l'ai pas
dit », censé être « lu par l'artiste avec à
chaque fois une intonation différente »), la
qualification de poésie semble inadaptée
Sculpture
Relativement à
la sculpture, la présence d'un magnétophone en fonctionnement
et/ou d'un animal vivant semblent en exclure cette
qualification.
La qualification la mieux appropriée semble donc être celle
d'INSTALLATION, le perroquet Broodthaers est donc une oeuvre d'ART
CONCEPTUEL (au sens que donne à ce terme un artiste tel que
Rauschenberg, par exemple).
Voir aussi R.
Jackson, Pump Pee Do (2004) :

ou X. Veilhan
Sans titre - Les policiers (1993) :

Il ne s'agit pas
en effet
* de
critiquer le choix d'un animal vivant pour être une oeuvre
d'art
* ni de
s'interroger sur le choix d'un perroquet (animal plus ou moins
parlant)
* ni de
mettre en question la cohabitation entre un perroquet et un
magnétophone
* ni de
contester la lecture automatique d'un 'poème'
intitulé
- « Moi je dis moi je
dis »
- « Dites partout que je
l'ai dit »
- « Ne dites pas que je ne
l'ai pas dit »
"lu par
l'artiste avec à chaque fois une intonation
différente".
Débat
gravement perturbé par une association de défense des animaux,
soutenant le combat d'un véritable chevalier blanc : la veuve
de l'artiste !
Il s'agit du
Groupement de Réflexion et d'Action Animal Libération, soutenu par
l'association nord-américaine PETA,
« indignée » :
*
l'oeuvre en question n'est pas l'oeuvre originale de
Broodthaers
*
celui-ci en effet aimait les animaux
* et
n'aurait par conséquent pu forcer un animal à jouer un rôle
contre son gré
*
l'oeuvre originale était donc un perroquet
EMPAILLÉ.
Pire
encore :
* la
promiscuité sonore avec un magnétophone lisant en boucle une bande
enregistrée constitue à l'évidence un élément
supplémentaire de mal-traitance envers un animal
* le
texte associé à l'oeuvre originellement n'était donc pas
enregistré mais imprimé.
Une matrice à
quatre cellules peut résumer la combinatoire propre à cette
oeuvre :
« L'esprit de l'artiste » est donc
totalement détourné, plaident-ils. Selon l'association
animalière, « l'oeuvre acquise par le musée d'Art moderne
de la ville de Paris est donc une composition hybride étrangère à ce
qu'a voulu l'artiste, et non l'oeuvre originale que Marcel Broodthaers
a créée voilà 35 ans ».
Ha ha !
nous y voilà : Ce qu'a voulu l'artiste.
Philippe Val
établit donc d'ailleurs un dangereux distinguo :
« Si l'artiste n'est pas capable de présenter l'enfermement
autrement qu'en enfermant réellement un être vivant contre son
gré, qu'a-t-il de plus que ceux qui ne sont pas
artiste ? »
Et insiste
pourtant : « les animaux encagés n'ont rien à
faire dans une ?uvre plastique, et c'est la négation de l'art que
d'ajouter de la crudité à la barbarie ».
* Quelle
opinion ont donc, sur ce point très précis, les
« professionnels du monde artistique » qui guident la
pensée de M. Toubon (ancien ministre de la culture).
Ce n'est pas
tant le hasard qui fait bien les choses maisincidemmentces gens
finissent par se recontrer : juste avant de penser à
Frédéric Mitterrand, Nicolas Sarkozy n'avait-il pas songé à
Christophe Girard pour siéger au ministère de la culture ?,
ce M. Girard, oui, « qui n'en finit pas d'être cité comme
future prise dans les filets sarkozystes de l'ouverture, à
l'occasion du remaniement gouvernemental qui se profile ? »
(Rue89, juin 2009).
Une composition étrangère à ce qu'a voulu
l'artiste ?
Ce qu'a voulu
l'artiste ! La voilà bien la pensée unique : si John
Cage a voulu transcrire pour orgue, sur 639 ans, une oeuvre qu'il
avait initialement conçue pour le piano (vingt minutes), ce
qu'il a voulu c'est 639 ans.
Peut-être un
mystificateur s'est-il glissé dans le circuit et a t'il spécifié
639 siècles, mais n'est pas ce qu'a voulu l'artiste : point de
geste artistique ici, seulement un canular.
Et si un
malfaiteur parvient à imposer pour un poids de 375 tonnes, des
plaques d'acier colorées en vert pistache, ce n'est pas non plus
(pas du tout) ce qu'a voulu Richard Serra.
Référons-nous a ce qui était dit à propos du
perroquet et répétons : une composition étrangère à ce qu'a
voulu l'artiste.
Il existe, comme le défend Toubon, « des professionnels du
monde artistique » dont la compétence permet de décider
si 200.000 euros correspond au prix du marché et surtout, si c'est
un magnétophone (plutôt qu'un post-it) qui a bien été
voulu par l'artiste.
À la fin,
Girard invoque justement cette volonté, celle de Broodthaers,
tellement forte qu'une immixtion dans les choix qui sont ceux de
l'artiste est
tout simplement « la porte ouverte au
fascisme. »
Voilà, le mot est lâché : sans que
rien dans cette controverse, ne puisse justifier une telle
référence (artistes ayant été contraints par Hitler, Mussolini ou
Franco), une efficace barrière est subitement posée, au-delà de
laquelle tout contradicteur sera automatiquement
positionné.
2) À mon sens, il y a confusion entre
"beau" et "art" ; de mon côté, je dirais et
argumenterais bien que "l'idée d'art a évolué" et qu'à
partir de la modernité, du XXe siècle -- siècle de la
critique où on renverse les canons dans bien des domaines --,
disons, l'art n'est plus nécessairement à la recherche du beau et
de l'harmonie.
L'art moderne
est évidemment de gauche, ne respecte pas l'ordre établi, repousse
les frontières : on pourrait même ajouter qu'à la portée
(technique) de tous, il ne procède d'aucun élitisme et met tous
les candidats artistes sur un pied d'égalité.
L'art moderne,
aussi, n'exige pas de matériaux nobles (marbre de carrare,
vermillon malgache, vernis vieux au lin pourpre, indispensables à
l'art classique conservateur par nature [sauf Bosch !]) :
selon Déliro hier au soir (n°3595), lui suffisent
détritus, urine, sang, papier-toilette, ongles rognés, quelques
ampoules tombant du plafond et attirant l'attention sur des détails
: une bouteille de vin abandonnée dans un coin ; une brèche
lacérant le mur ; du café, surtout, épandu sur le sol
At 2:11 pm +0100 18/12/09, Marie
wrote:
Tu vois, mon
Roland, il y a des trucs où je te rejoins dans l'art
contemporain. Les installations par exemple. C'était novateur il y a
40 ans et ce genre de "situation" comme il dit est nulle de
nulle ! Enfin on note qu'il ne veut pas laisser de trace dans
l'histoire de l'art. louons donc son réalisme...
Bisou
Marie
Dans le même
mouvement, exactement le même, il crève les yeux que les pédés
sont solidaires de l'art contemporain qui rabote les frontières,
amoindrit les distances, multiplie la diversité, fait accepter
l'inacceptable.
Ce n'est bien
sûr pas un hasard si Christophe Girard, cette véritable tante
justifiant sa présence sur cette terre parmi les futilités de chez
LVMH :
- veut installer au
Conseil de Paris un perroquet dadaïste coûtant 210.000 euros
- ainsi qu'une bibliothèque homosexuelle
Ainsi, à peine avait-il pris ses
fonctions à la mairie de Paris que le nouvel adjoint à la culture
proposa la création dans le bâtiment désaffecté du théâtre
de la Gaîté-Lyrique d'une bibliothèque dotée d'une section
gay et lesbienne. « Comme à San Francisco »,
précisa-t-il? Cette initiative suscita une levée de boucliers, y
compris parmi des relais habituels de la gauche qui s'offusquèrent
à l'idée que l'on puisse opérer un tri parmi les ¦uvres
littéraires en fonction des pratiques
sexuelles réelles ou supposées de leurs auteurs. L'affaire tournant au ridicule dès lors que
Christophe Girard promettait à ses contradicteurs, comme Delfeil de
Ton, auteur d'un éditorial irrévérencieux dans Le Nouvel
Observateur, qu'ils auraient affaire à
la police communautaire - Act-up Paris, SOS Homophobie -,
et affirmait sa détermination : face au tollé provoqué par
cette proposition, Girard persiste : « Je défendrai
la communauté à laquelle j'appartiens et qui a de grands besoins
dans ce domaine. »(1) Devant la dérive
« identitaire »de la position de Christophe Girard,
Bertrand Delanoë se vit contraint de désavouer son bouillant
adjoint.
- veut qu'aujourd'hui, nous nous parlions tous au féminin
Plus récemment, alors qu'il était
mis en cause par Le Perroquet libéré (2), une lettre
électronique satirique sur la vie politique parisienne qui pointe
notamment les complaisances et le soutien systématique que la Mairie
de Paris apporte aux associations communautaristes gay, Girard
n'hésita pas à l'accuser d'homophobie.
Pour Girard, en effet, l'homosexualité n'est pas une pratique, mais
une identité. Et quiconque s'avise de penser le contraire ne peut
être qu'« homophobe ».
ce n'est
pas par hasard s'il a été choisi comme bras droit par Delanoë,
qui s'affiche à la gay pride et délègue à Moscou un adjoint
pour participer à la « fierté »locale.
Une oeuvre d'art peut-elle être nourrie ? (perroquet
Broodthaers)
Une oeuvre
d'art peut-elle déféquer ? (M. Creeds,
perroquet)
Solidarité de principe, de la part des homos, avec le destin (un
peu) controversé de l'art contemporain, si possible le plus
extrême : le moins figuratif, le plus conceptuel, le plus
paradoxal.
Il s'agit en
effet de changer la société, changer le regard de la société
sur
* le
sexe ?
*
l'amour ?
* le
beau ?
(...)
Voici en effet
l'idée que défendent les prosélytes de Broodthaers :
« beaucoup de détracteurs de l'art contemporain se situent
très à droite, n'ayant toujours pas compris que l'idée même
de beauté a évolué depuis que Lautréamont a chanté
"[beau comme] la rencontre fortuite sur une table de dissection
d'une machine à coudre et d'un parapluie", ou depuis André
Breton annonçant que "la beauté sera convulsive ou ne sera
pas" »
Objection !
La réalité résiste solidement à cette démonstration du name
dropping le plus naïf : merde à Breton et
Lautéamont !
Aucun d'entre
eux n'a célébré la beauté d'un plateau de fruits de mer ni
celle -- magistrale -- du boulet de canon marqué à la
limite du hors-jeu.
Notes
brouillonnes
Le Grand-Palais
+ une pleine page du Monde 8/5/2008
"Slat", cinq
plaques d'acier de près de 20 tonnes chacune, d'une hauteur de 11
mètres, avait été graffitée, puis démontée. Elle vient
d'être réinstallée à la Défense. ANTONIN
LAINÉ/FÉDÉPHOTO
Ce qui est
intéressant avec Slat, c'est que le budget pour dé-graffiter,
démonter puis réinstaller est certainement très supérieur aux
210.000 euros du perroquet Broodthaers (mairie de Paris).
C'est à dire qu'une fois commis le premier péché
*
considérer le perroquet Broodthaers comme un geste artistique,
valeur 200. 000 euros
* la
pensée unique est capable de réitérer procédant à un autre
geste artistique :
* acheter
et installer Slat : 100 tonnes d'acier brutal, tout aussi
disjoints d'une démarche artistique que la composition (John Cage)
d'une pièce monotonique de 639 ans
*
puis procéder à un troisième geste artistique, en
dépensant une nouvelle forte somme destinée à perpétuer l'oeuvre
de Richard Serra.
Oeuvres monumentales. Ici trois champs d'_expression_ artistique
(peinture, sculpture, musique) :
* Jackson
Pollock Number 31 (14 m2) et Cy Twombly Bacchus series
Untitled VII (15 m2)
* Richard
Serra Slat (100 tonnes) et Grand Palais (375 tonnes)
* John
Cage ASAP (639 ans)
Twombly de base
:
C'est en raison
de ses dimensions que ce Twombly est le plus propre à enrichir notre
examen de l'art dégénéré : 3 mètres de large sur
5 de long, soit 15 m2.
Où, à
l'évidence 15 cm2 suffiraient : essai d'un stylo rouge sur une petite
surface jaune.
(La plupart des
humains confrontés à ce dessin croient qu'il s'agit
précisément de l'essai d'un stylo.)
Convergence
lumineuse entre Twombly et John Cage :
1. moyens
minimaux dans les deux cas :
* deux
couleurs
* deux
notes
2. dimensionnement
démesuré :
* quinze
mètre carrés, soit vingt fois plus que Les
Nymphéas
* six
cent quarante ans, soit cinq millions de fois la Passion selon
St-Mathieu
Une autre
convergence apparaît à l'examen, cette fois entre Twombly et
lui-même :
- Bacchus serie, Untitled
VII
- Untitled 2007
* tous
deux d'une surface de 15 m2
* tous
deux en tracé rouge sur fond jaune
Le premier
critère relève de la facilité avec laquelle des artistes tels que
Twombly créent des oeuvres monumentales, dont les extrêmes
dimensions sont évidemment comprises par les esprits les plus
simples comme un indice de mérite, à tout le moins de
performance.
* Ainsi
Richard Serra, et ses dix plaques d'acier totalisant 375
tonnes
Le second
critère, relève du support médiatique dont bénéficient ces
artistes : dans les médias les plus prestigieux, un travail
aussi simple que Untitled VII (petites betteraves sur fond
neutre, la peinture coulant en longues traînées rouges sur la
toile de couleur jaune) est ainsi présenté sur six colonnes
par le journal français le plus influent : « Twombly
explose de couleurs »

"
Untitled ", 2007, de Cy Twombly, acrylique sur bois, 252 ? 552
cm. AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE L'ARTISTE/GIORGIO
BENNI

Twombly explose de
couleurs
L'artiste
américain, qui s'expose peu,
a fait une
exception pour la collection Lambert à Avignon
L'Américain Cy Twombly
est un
artiste mythique
et
fait tout pour
l'être. Il
l'est par
son histoire personnelle :
né en 1928
en
Virginie, il
a été, dans les années
1950, l'ami
de Robert Rauschenberg
et de Jasper
Johns avant de
quitter les
Etats-Unis pour Rome,
où il a
longtemps vécu avant de
s'établir
à Gaète, cité elle-même
mythique,
fondée par les Grecs.
[?] héros
dont il inscrivait au crayon
les noms sur
la toile et le papier, de
son
inimitable écriture oblique et
tremblée.
- artiste
mythique
- ami de Rauschenberg et J.
Johns
- inimitable
écriture
Quelques
traits ou collages se rapportent au motif.
- "motif" (ça
s'appelle Untitled)
Une feuille
d'arbre, une
tache de
couleur qui fait songer au
sang ou au
vin, une coulure blanche
de sperme ou
d'écume, un
brouillard
de pastel écrasé et tout
autour le
vide pur de la feuille :
rien de
plus.
- une coulure blanche de
sperme
- le vide pur de la
feuille
Celui
d'aujourd'hui a conservé
quelques-unes de ces habitudes. Il
écrit
toujours, des haïkus du poète
Kikaku qui
célèbrent la splendeur
des pivoines
fleuries. Tel est le
sujet
désormais, qui rappelle
autant
l'impressionnisme que le
japonisme :
des fleurs, rouges sur
fond jaune,
blanches sur fond vert
clair. Elles
sont énormes, sur des
panneaux de
plusieurs mètres de
haut et de
long.
- énormes
- panneaux de plusieurs
mètres
Le voici du
côté de Joan Mitchell
et de Sam
Francis, avec le
même
goût pour les grands formats et
pour les
rapports chromatiques
très
intenses.
- rapports chromatiques très
intenses
La peinture,
très fluide, a coulé
et tracé
de très fines lignes, tels les
plis d'une
draperie soulevée par
un
souffle.
- les plis d'une draperie soulevée
par un souffle
La couleur,
que Twombly
employait
jadis avec tant de
parcimonie,
éclate en explosions,
- la couleur
éclate
comme les
pétales des pivoines.
L'accord
entre le motif et la peinture
- "le motif" (ça
s'appelle Untitled)
s'affirme
sans équivoque, comme [...]
(Le Monde,
25/6/07)
Baiser de Twombly
restaurations
(Fontaine, Twombly), indemnisations
contexte
légal : experts, avocats
perroquet
vivant, magnétophone : fixer des les limites à l'art, c'est le
début du fascisme
« Je
méprise toutes les croyances et toutes les religions. »
(Ph Starck
chez Ardisson, 5/12/09)
S'étant
converti au catholicisme après avoir quitté le pouvoir, l'ancien
chef de gouvernement [Tony Blair] a par ailleurs assuré que sa
nouvelle religion n'avait pas eu d'influence sa décision : «Je
pense que les gens croient parfois que ma foi a joué un rôle
direct dans certaines de ces décisions. Cela n'a réellement pas
été le cas».
At 9:55 am +0100 11/12/09, Myriam Sewane
wrote:
Cher Roland,
Ta conférence est
annoncée.
(Descriptif du cours, et Cours détaillé
en fichiers joints).
A peine deux jours après la mise en
ligne du cours, le plein d'étudiants a été fait :
20.
A bientôt
Myriam
Puisque
tu ne cesses de m'escagasser avec tes commentaires incessants
relativement à ce que je t'envoie depuis quinze jours, voici un
petit (?) rab tout spécialement orienté vers certaines questions
artistiques. (Je sais que -- pour de bon -- ça te fait parfois
soulever une paupière, la preuve c'est toi qui m'as enseigné la
règle fatale de David Lodge.)
Presque
tout dans ce texte est neuf (inédit), et/ou profondément corrigé
et/ou remanié depuis quarante-huit heures.
Ton
indubitable réponse me permettra d'ouvrir, aux côtés du dossier
Jean-Luc, du dossier Myriam, du dossier Julia et du dossier Lionel, un
dossier Niverd qui s'enrichira bientôt (c'est ce que j'espère) de
contributions plus substantielles que les notules de 3 lignes dont tu
m'honores habituellement.
Si ton
PC professionnel le permet (ce dont je doute), tu pourras consulter ce
mail confortablement installé dans un de ces Paris - Thionville dont
tu as le secret, sans déranger les autres voyageurs avec tes
questions.
Roland
Voici un mail un peu long, que
je te conseille de regarder dans l'avion ou le
train.
Tiens Thierry,
je me suis mis depuis quelques jours au Retour de la Vengeance de
la Théorie du Bordel Ambiant (ou Vingt ans après, TBA
tome 2)
Peut-être
seras-tu amusé par la genèse de sa suite, puisque ce bouquin --
l'opus de ma vie -- t'avait intéressé il y a vingt ans. C'est
d'ailleurs grâce à cette lecture que nous nous sommes connus,
étant donné les gentilles choses que tu en avais dites dans 7 à
Paris en 1991.
[À propos de
notre rencontre : je te rappelle qu'en septembre 68 nous
partagions déjà une même scène de télévision française.
Tu apparais brièvement (moi : longuement) à partir de 6'42''
dans ce mémorable film tourné par Gérard Sire et
disponible sur
YouTube.]
Comme point de
départ du manuscrit, j'ai décidé de recycler mon discours de
réception (ce speech que je vais devoir prononcer
le 21 décembre au musée des Arts & métiers en
réponse à André Santini).
Santini, le merveilleux Santini --
trouves-lui UN concurrent dans la classe politique
française ! -- qui a commencé par décliner la demande que je
lui faisais, s'agissant d'une promotion au rang d'Officier de la
Légion d'honneur, et lui-même n'étant que Chevalier. Finalement,
il a choisi de faire valoir son statut (tout provisoire) d'Ancien
ministre : ayant quitté le gouvernement en juin dernier, le 22,
c'est donc ainsi qu'a été fixée pour cette cérémonie la date
du 21 décembre 2010. Ouf.
Merci Boby
Lapointe, je type le topo que avec une histoire tout-à-fait
exclusive (Circuit de La Fraise sur le chemin du Bourreau), mais tu
verras que les anecdotes en enchaînent d'autres, et que je suis
finalement en train de compiler des souvenirs. (Je crois pouvoir
annoncer que ce ne sera pas à l'eau de rose.)
Cette compil,
tu peux en parcourir un brouillon en téléchargeant l'adresse
suivante :
Tu pourras
légitimement être indigné par le volume de ce doc (environ 1600
notes), mais ça se parcourt très vite, il suffit d'appuyer sans
arrêt sur la flèche DOWN de ton clavier.
marron
et orange facultatifs
Où je
découvre les musées scientifiques
Toute la
légitimité de ce lieu.
Vous allez
croire que j'ai fait les choses en grand, que rien n'est
décidément trop spectaculaire pour célébrer l'invention de la
carte à puce que vous savez.
Eh bien vous
vous trompez.
Notre premier
projet consistait à organiser cette petite cérémonie à la
mairie du VIe (dont l'édile UMP ne dissimule pas sa fierté
d'héberger le centre historique de cette carte universelle, dont
chacun a paraît-il au moins un exemplaire dans sa poche, y compris
les habitants du VIe).
Il y a certes
d'autres objets universels, je veux dire dont le succès semble
comparable à celui de ma petite carte :
- le hula-hoop
- le post-it
- le tire-bouchon
mais ce n'est
qu'une apparence : d'aucun on n'a fabriqué, cette
année, cinq milliards d'exemplaires, qui plus est dispersés sous
toutes les longitudes ou aux quatre coins de cette boule qui nous sert
de planète :
- une carte vitale
par français, bientôt par européen
- une carte SIM par terrien (y compris nos ennemis
héréditaires : l'Amérique).
Et puis Claude à
eu l'idée des Arts & Métiers : quelle bonne et bonne
idée, s'agissant de l'établissement qui a permis en 1935 à un
certain garçon de café de prendre des cours du soir et de faire
marcher l'ascenseur social en devenant ingénieur
chimiste.
Finalement,
c'est en négociant finement avec l'intendance du musée que nous
avons appris ce qui légitimise ce lieu, et qui me comble de
fierté : depuis peu, mon invention est illustrée dans cette
même salle (ou dans celle d'à côté) par un enregistrement sonore
de la voix de votre serviteur exposant gravement, à la fin du
siècle précédent, ce qu'est la carte à puce et comment m'en est
venue l'idée.
On chausse un
écouteur, on appuie sur le bouton Moreno, et un témoignage vocal
authentique vous jaillit dans les oreiles : il paraît que je
suis le 2e inventeur à bénéficier d'un mécanisme aussi
multimédiatique.
(Mieux que
YouTube, pas besoin de souris, les non-voyants peuvent en
profiter.)
Alors n'est-ce
pas, pour ceux qui doutaient de la légitimité des Arts &
Métiers pour qu'André Santini promeuve l'inventeur de la puce (comme
on dit) : on peut dire que la mairie du VIe est bel et bien dans
les choux. (Alors que j'ai une tendresse de principe pour cette
municipalité : c'est là qu'en juin dernier j'ai marié Julia
(ici présente) et Alexandre. Le reste du temps, c'est là que je
réside.) Et que s'épanouit la carte à puce du futur (j'ai nommé
la carte sans contact, dite aussi : RFID, représentée
ce soir par François et Frédéric : pour une invention née
dans le Sentier, adolescente gare de l'est et adulte à Strasbourg
St-Denis, quelle promotion !
Cette histoire
de musée me rappelle quand même une visite mémorable que je fis
il y a une dizaine d'années au Deutsches Museum, le musée
allemand des sciences et techniques : je me souviens qu'une
vitrine particulièrement réussie montrait, éclaté, un produit
vedette de l'industrie électronique allemande : un
magnétoscope Grundig.
Une vue
éclatée ça veut dire qu'on voit le bloc des moteurs, le bloc RF
(celui qui reçoit les ondes), le bloc d'alimentation, ET PUIS la
carte mère : celle où il y a tout le reste (affichage,
boutons, avance rapide, pause, etc.). Le magnétoscope, c'est
elle.
Et c'est là
que se situe le gag : cette énorme plaque bourrée de
composants, de transfos, de circuits, de connecteurs -- le
magnétoscope, c'est elle -- on lit nettement et en gros
caractères PANASONIC.
Eh oui, le
produit emblématique de l'industrie électronique allemande est
made in Japan, simplement dans un musée ceux qui choisissent les
objets à montrer ne sont pas les mêmes que ceux qui décident de
la façon dont on les montre.
Dominique, qui
m'accompagnait à Münich lors de cette visite, se souvient
sûrement de cette spectaculaire bavure de communication, certainement
invisible du plus grand nombre (sauf moi), sachant q'un simple morceau
de ruban vert eût suffi à masquer la marque
infâmante.
Puisque vous
n'avez pas, Cher André, suffisamment insisté sur les qualités
propres de mon invention, c'est à moi de le faire : sans aucune
modestie (ce n'est ni le jour ni le lieu), reprenant en l'occurence
une typologie établie il y a peu par un journal.
D'abord, cet
article me crédite de plusieurs créations là où, bêtement,
je croyais n'en avoir fait qu'une : celle du 28 janvier 1974
(vous savez, la fameuse DATE dont je parlais tout à l'heure, celle
qui me poursuit et me poursuivra), l'idée de la puce,
quoi.
Ils font
apparaître la carte de paiement, la carte de santé, la carte
d'accès aux transports en commun (en France, connue sous le nom
'Navigo'), et enfin la carte d'abonnement au téléphone mobile, la
fameuse SIM : la seule carte à puce carrément mondiale
!
Et ces objets,
poursuit le journal, se distinguent de nombreuses innovations
portées par la mode et parfois aussi futiles qu'éphémères par
trois traits caractéristiques :
- la pérennité (la carte bancaire par
exemple est utilisée depuis plus de vingt ans)
- l'utilité (ces cartes apportent à
leurs usagers une fonction aux antipodes de la
futilité, - moi qui ai horreur des jeux de mots en voilà
un comac)
- le succès industriel et
commercial : à ce jour près de huit milliards de cartes
produites et exploitées aux neuf dixièmes hors de France, pays
natal. Ne serait-ce qu'en France, près de 15.000
emplois.
À propos du
pays natal, on me demande souvent si ma carte aurait eu le même
succès si je n'avais pas été citoyen français, par exemple
italien ou portugais. Et la réponse est : non.
Avec le recul,
je suis certain en effet que je n'aurais pas bénéficié des
même aides de la part du gouvernement et des différents agents
officiels s'ils avaient eu à juger d'une invention étrangère. Le
cocorico a donc bien joué son rôle, même s'agissant de
l'invention d'un juif né en Égypte d'un père apatride :
ministère de l'Industrie, ministère des Finances, Banque de
France, Direction générale des télécommunications (ancêtre
de France-Télécom), Agence de valorisation de la recherche, tous
ont bien eu à coeur de promouvoir une invention
fran-çaise.
J'eusse été
suisse ou polonais, leur intérêt pour ce projet technique aurait
été considérablement amoindri, voire annulé. (Dans le cas de
l'Anvar, par exemple.)
Bon alors
pourquoi André Santini me décore-t'il officier, est-ce que
la légion d'honneur ça ne suffisait pas ? Je crois que j'ai
la réponse : c'est à cause de l'opiniâtreté.
Ça c'est le
trait qu'on me reconnaît.
Et attention,
ça ne veut pas dire têtu, buté. Simplement, qui met en oeuvre tous
les moyens qui lui sont accessibles et qui ne se laisse pas
décourager.
Ceux ici qui
connaissent la chronique de mes relations avec les digicodes peuvent
en témoigner. Ce n'est qu'un exemple.
Et c'est cette
opiniâtreté qui fait que c'est moi l'inventeur, et non pas tel
brevet IBM, déposé deux ans avant le mien, tel japonais, tel
allemand, tel californien.
Eux n'ont pas eu
l'occasion de la démontrer, leur volonté d'innover pour de bon, de
transformer en réalité un bout d'idée mal griffonné sur un
papier officiel.
En tous cas,
merci à André Santini pour les commentaires qu'il a bien voulu
faire, et qui me rajeunissent.
Car c'est ça
le propre de l'inventeur : toute sa vie, il trimballe une
date.
Alors que si
vous comparez avec un homme politique, un chanteur ou un cheval de
course, leur carrière n'est pas spécialement associée à une
date.
Moi c'est 1974,
ce mémorable 21 janvier où initié à une substance (légale en
Hollande) j'ai eu l'idée d'enchâsser une puce dans une bague,
d'enfiler la bague sur un doigt et puis pour payer il suffit de poser
la main sur le terminal du commerçant. Un geste de la main,
quoi.
Chronique
entendue, vue, lue, captée sous toutes ses formes à la télé et
à la radio, en direct et en différé, en fa dièse et en si
bémol ; le comble étant qu'à chaque fois le journaliste
raconte l'histoire comme si c'était une exclusivité.
Alors
justement ! En exclu pour les 150 invités à notre petite
cérémonie, voici l'histoire de mon professeur de français-latin à
Montaigne, Roger Nordmann, quand j'était en 6e, une histoire vous le
verrez qui n'a aucun rapport avec ma
carte à
puce.