TBA2 (chantier au 23 XII 2009) - Indulgence sollicitée



sollicitée
Mais le mieux de ce que j'ai en magasin c'est quand même mon bloc-notes, mon journal de bord, où s'accumulent jour après jour depuis douze ou treize ans [je ne parle ici tu l'as compris que du journal de bord électronique] tout ce que je note et conserve maniaquement, centaines de perles et pépites par kilos.

Un exemple, un seul : 
At 8:42 am +0100 14/10/02, Roland wrote:
Ta question et ma réponse rappellent irrésistiblement les circonstances dans lesquelles j'ai fait la connaissance de Th. Lhermitte.
Dans un magazine assez déjanté pour l'époque (7 à Paris, 1991), la journaliste lui demande :
 - avez-vous des perversions sexuelles ?
 - absolument pas. (À moins que vous n'appeliez perversions sexuelles la sodomisation de certains cadavres d'animaux, par exemple.)

Et là, je tombe par terre et je contacte immédiatement son agent. (Il avait aussi, dans cette interview, fait un commentaire fortement enthousiaste sur TBA.)

Je suis d'accord avec toi : ce mec est tip top.


Parlant subitement d'autre chose, suis en train de penser que mes étudiants de Sciences-Po -- j'en ai (c'est nouveau) -- seraient sans doute flattés de te compter parmi eux le 26 février.

Le sujet, le cadre et le contexte te passionneraient, j'en suis assez convaincu (esquisse plus bas, le programme proprement dit est en Pièce Jointe).

Durée : deux heures (rue St-Guillaume).

C'est Myriam Smadja qui a pris l'initiative de LA CONFÉRENCE ROLAND MORENO, voici bientôt trois ans, où les thèmes suivants ont été mis à l'ordre du jour :

Les étudiants ont beaucoup aimé les deux premières sessions (d'où la saturation immédiate des inscriptions pour le sujet 2010), et les mandarins de l'IEP sont paraît-il satisfaits.

At 9:55 am +0100 11/12/09, Myriam wrote:
Cher Roland,
Ta conférence est annoncée.
(Descriptif du cours, et Cours détaillé en fichiers joints).

A peine deux jours après la mise en ligne du cours, le plein d'étudiants a été fait : 20.

A bientôt
Myriam



Autre chose encore. Sur un millier de projets, je crois bien que j'atteins la performance suivante :


Le pire, c'est l'eau de boudin.

Je suis ces jours-ci  en plein là-dedans, car Julia a entrepris depuis quelques temps de créer une Fondation Moreno, qui regroupera (dans la perspective de mon inéluctable trépas) tout mon environnement IP.
Projet muséologique Julia : création d'une "Fondation Moreno" réunissant tous mes petits trucs.

Julia = ma fille cadette, 28 ans, historienne, histoire de l'art, MoMa, musées nationaux.
IP = Intellectual property

Si l'on regarde un peu le dossier qu'elle a déjà constitué, le fait est qu'on y trouve un maximum d'eau de boudin.

Pourquoi je te parle de ça ?
Parce qu'en dehors de mon IP, une des jolies pièces de ce musée est d'ores et déjà le gilet qu'un jour tu m'offris, après qu'Anémone te l'ait tricoté en 1979.

Le jour où l'on inaugurera la Fondation (fin 2010 ?), ta présence sera donc un must.

Roland
06 74 44 89 14


Un prof du lycée Montaigne



Nordmann, mon prof principal, s'avère très vite -- comme on ne disait pas encore (et vous verrez que je n'exagère pas) -- atypique.

Dès le mois de novembre un soir à 20h30 (sur l'unique chaîne de télévision), NOUS le voyons tous un soir à 20h30 : quand je dis nous je veux dire tous les élèves de la 6e A15, plus sans doute les élèves des autres classes qu'il avait, tous les parents d'élèves, le proviseur, le censeur, le surveillant général, les pions et la cohorte de ses collègues, bien sûr.

Nordmann est  effet au côté de Pierre Sabbagh, un animateur frais émoulu de son anonymat.


L'émission est un jeu, un jeu fédérateur comme de nos jours diraient les professionnels du marketing un jeu qui s'appelle La tête et les jambes.

Nordmann joue la tête.
Un comparse coureur à pied essaiera de battre un record au sprint, en cas d'échec de la tête.

À la question :  -  Quelle est votre profession ?, notre véritable icône de Professeur principal (français-latin) répond sans se démonter :  - musicien.

Lui Nordmann, lui qui signe notre carnet de correspondance avec les parents, lui MENT.

Et comme si ce mensonge éhonté ne suffisait pas, Nordmann exhibe une scie musicale, dont il affirme qu'elle est son instrument, et qu'il va pour plus de sincérité nous en administrer une démo. S'ensuivent alors cinq minutes de cauchemar sonore : la scie est un des plus pénibles instruments connus, tant par son répertoire (inexistant) que pour sa musicalité (redoutable).

Explication (donnée par nos parents) : un candidat à un jeu cérébral ne peut être professeur. Car un professeur ça sait TOUT. (Comme si une telle trahison de la Vérité suffisait, quand nous avons dix ans, à expliquer la vie !)

Le jeu fonctionne, les épreuves (tête et jambes) ont lieu. (Plus près de nos jours, Nordmann aurait sans doute fini par gagner son poids en rillettes.)

- - - -

Mais Nordmann persiste à vouloir se graver dans nos souvenirs. Quelques semaines plus tard, il nous dicte en classe de français un drôle de texte, un texte drôle de chez drôle, un texte d'aventures avec des policiers et des bagarres dont je remarque (et j'ai retenu) la phrase suivante :
 -  À l'issue d'un règlement de compte, il fut assassiné par des malfaiteurs et abandonné sur place ; quand il fut devenu mort et nauséabond, la police découvrit son corps (etc.) (etc.)

L'élève dénommé Moreno entend distinctement MORT ET NAUséabond.

Chaque élève (nous étions cinquante, ainsi que la photo de classe peut en témoigner) avait droit à un traitement du même acabit. (J'ai évidemment oublié les 49 autres.)

L'élaboration de ce texte avait dû mobiliser Nordmann pendant des jours et des jours, soustraits tous autant les uns que les autres aux compléments d'objet direct, aux imparfaits du subjonctif, au vocatif, à l'ablatif, à l'accusatif et aux stances, -- les chères stances des latinistes.

- - - -

Elle n'a peut-être pas l'air très fameuse, cette anecdote, mais on verra dans un instant qu'elle dépasse quand même un peu l'entendement. Patience.

- - - -

Cette classe de 6e (la 6eA15 très précisément) comptait, je l'ai dit, 50 élèves (dont une fille), c'est dire si nous étions à peine sortis de la guerre mondiale, la Shoah, Hiroshima, etc.
Un peu comme (vu d'aujourd'hui et mutatis mutandis) la dissolution de l'Assemblée par Chirac.

Nordmann en vient donc à nous raconter une anecdote piquante liée à la guerre qui vient juste de finir : partageant avec quelques autres une grange où dormir, ils sont tous capturés par une patrouille allemande chargée de représailles après un acte de terrorisme.

Tout simplement et sans fioritures inutiles, on les conduit au poteau d'exécution, situé à quelques kilomètres.

Ils marchent les mains en l'air, précédés et suivis par des soldats armés de mitrailleuses ; leur dernière heure est arrivée.

QUAND SOUDAIN le soldat schleuh chargé de pointer Nordmann repère dans le fossé une fraise, et se baisse pour la cueillir.

Vigilance suspendu, donc, Nordmann a le bon réflexe et prend ses jambes à son cou.
Mitraillades immédiates, tac-à-tac, piou, piouuuu, chasse à l'homme :  on le manque.

Et voilà comment onze ans après Yalta, devenu (ou redevenu) professeur de français, Nordmann est là pour nous raconter l'histoire.

Même à dix ans nous avons conscience que cette aventure est l'affaire de sa vie, mais je ne me souviens pas que nous ayions applaudi (trop jeunes) : mais enfin l'histoire s'est arrimée à nos mémoires , -- en tous cas la mienne.

- - - -

L'histoire de Nordmann semble à peu près terminée, mais grâce aux nombreuses années qui -- vous avez remarqué ? -- ne cessent de s'écouler, on va voir qu'elle peut continuer un peu.

- - - -

Un tiers de siècle plus tard j'habite un quartier mal fréquenté (les tapins du boulevard de Strasbourg), et je remarque à plusieurs reprises un piéton qui ressemble fort à mon cher et premier professeur de français.

Un jour, n'y tenant plus (mais rongé par le trac) je l'aborde et lui demande :
 -  Ne seriez-vous pas M. Roger Nordmann ?

Même s'il bégaye un tout petit peu, sa réponse est fulgurante :
 -  Oui Roland Moreno, je suis votre ancien professeur de français, et j'ai fait quand vous étiez en 6e une dictée où votre nom apparaissait de la façon suivante : -   il fut assassiné par des malfaiteurs et abandonné sur place ; quand il fut devenu mort et nauséabond, la police découvrit son corps (etc.) (etc.)


Stupeur est un mot un peu faible pour qualifier le sentiment qui m'envahit alors, devant cet éminent professeur qui avait évidemment eu des milliers et des milliers d'élèves, et auxquels il avait sûrement fait (pourquoi s'en serait-il privé ?) le coup de la dictée-surprise.

Trente années s'étaient en outre écoulées, je le répète, et il faut absolument savoir que je n'étais en rien un élève remarquable : dans la moyenne tout juste (10, 11, 8,5), plutôt mauvais en latin, discipliné sans plus, se tenant comme il faut sans se faire remarquer. Peu de punitions.
Nordmann n'avait donc aucune raison de se souvenir trente après ni de moi ni de ma mort nauséabonde.

J'ajoute qu'un charme supplémentaire apparut avec certaines des confidences qu'il nous fit, à ma femme et moi, étant monté prendre un café :
 -  je suis maintenant principal du lycée Rodin (ex-Montaigne), qui est toujours situé aux Gobelins ;
 -  j'ai l'habitude de pratiquer l'amour payant (aller aux putes, comme on dit), ce que je ne peux faire dans mon quartier, étant donné ma position éminente et certains parents d'élèves toujours prompts à sauter sur une occasion de critiquer le corps enseignant ;
 -  c'est ainsi je viens régulièrement à Strasbourg St-Denis, pour faire mon marché en quelque sorte. Voilà pourquoi vous me voyez souvent sur votre trottoir.

Afin de nous éloigner de ce terrain quelque peu glissant, je lui demandai alors des nouvelles de son fils, Jean-Thomas, qui fut mon condisciple en classe de 5e et qui a bien voulu nous faire l'amitié de représenter ce soir son père, trépassé depuis trois ans.
 -  Il s'est fait élire député européen, mais ça ne l'empêche pas d'accompagner mon activité de scie musicale
 -  ? ? ?
 - Je m'installe à un coin de rue bien fréquenté, je joue, et il fait la manche. Nous avons fait ça récemment à un carrefour situé près de la gare centrale d'Amsterdam. Mon autre fils m'aide aussi, parfois.
 -  Mais puisque vous dites être soucieux de votre réputation, faire la manche n'est-il pas problématique ?
 -  Un peu, vous avez raison, c'est pourquoi je m'installe plutôt à St-Germain des Prés, ou au Forum des Halles. Loin de la place d'Italie.
 -  Et les affaires sont-elles bonnes, votre casquette est-elle bien pleine ?
 -  Hélas non ! La scie musicale est un genre qui ne plaît pas trop, et les passants ne donnent pas grand chose.

L'histoire de Roger Nordmann finit par se terminer une dizaine d'années plus tard, avec un carton d'invitation comme celui que vous avez reçu : Nordmann était nommé [ou bien promu ?] dans l'ordre de la Légion d'honneur, et nous étions conviés au Ministère des affaires étrangères. (Mystère du circuit des décorations.)

Nous y sommes allés bien sûr, quarante années donc après l'épisode de la dictée : accolade, bien sûr, puis applaudissements très Quai d'Orsay, sans commune mesure, à mes yeux, avec l'envergure du personnage que ces gens avaient sous les yeux.

Je n'ai donc pas pu m'empêcher d'interpeller mon professeur, et ce fut comme vous l'avez sans doute deviné pour lui demander de raconter l'histoire du peloton d'exécution.

Il fit un peu sa chochotte (vraiment normal, cette anecdote était pour lui un grand grand standard) mais il s'exécuta et du coup des applaudissements nourris saluèrent comme elle le méritait
l'histoire
de
LA FRAISE.





Après ce travail d'intense écriture, moi aussi j'ai commencé à adorer le portrait de
        *       ce prof qui ment à la France entière
    *       inaugure un jeu télé, à une heure de grande écoute
      *       en profitant pour y « jouer » de la « scie musicale »
   *       se livrant sur la littérature à des agressions rien moins qu'oulipiennes
        *       profitant lâchement d'une certaine veine poétique du soldat envahisseur
*       puis prenant ses habitudes avec les frangines du quartier Strasbourg St Denis
   *       sans cesser de se produire publiquement avec son improbable instrument
  *       muni d'une casquette pour mieux collecter la charité publique
   *       en tant que principal du lycée français le plus prestigieux, au moins par son nom !


J'ai tenu à vous raconter sans notes cette fabuleuse tranche de vie, mais pour bien mettre au point mon topo, je me suis amusé à l'écrire. (C'est vrai qu'en ce moment, je suis pris d'une sorte de frénésie rédactionnelle.)
Alors pour ne pas que ces 1747 mots soient perdus, je les ai imprimés et ceux d'entre vous qui voudront conserver le souvenir de cette histoire dont je vous ai offert pour de vrai l'exclusivité, trouveront près du buffet une pile libre de droits.

J'ai tenu à vous raconter sans notes cette fabuleuse tranche de vie, mais pour bien mettre au point mon topo, je me suis amusé à l'écrire. (C'est vrai qu'en ce moment, je suis pris d'une sorte de frénésie rédactionnelle.)
Alors pour ne pas que ces 1747 mots soient perdus, je les ai imprimés et ceux d'entre vous qui voudront conserver le souvenir de cette histoire dont je vous ai offert pour de vrai l'exclusivité, trouveront près du buffet une pile libre de droits.










D'autres profs du lycée Montaigne

À onze ans, j'avais découvert à Choisy-le roi une véritable caverne d'Ali-baba : un magasin de farces et attrapes.

Les mystifications de toute nature devaient déjà me tarauder, puisqu'il ne m'a pas fallu longtemps avant d'y faire ma première (et unique) acquisition : une paire de boules puantes.

Dépourvu de tout argent de poche comme je l'ai été jusqu'en classe de 4e, je me demande d'ailleurs comment j'ai pu financer cet achat.

Tout fiérot, j'ai amené la chose à Montaigne, et les copains ont commencé à monter des projets d'application.

Il fut finalement décidé que la classe cible serait celle d'un prof de français nommé Dujardin, et que le complice Garant procéderait au lancer, pendant la récré précédant le cours de français.

Ce qui fut fait.

Mais le degré de scandale atteint par la chose n'avait pas été prévu du tout. Une sorte de commission d'enquête fut diligentée par le management du lycée (j'imagine censeur + surveillant général) et, surtout, un prof se distingua en prenant la chose en main personnellement.

C'était un prof d'anglais du nom de Borel.

Borel nous prit entre quatre zyeux les uns et les autres (notamment Garant et moi), en nous faisant le serment que ce que nous indiquerions ne serait jamais utilisé contre nous, ni même rapporté aux autorités disciplinaires de Montaigne.

Devinez quoi ? Nous l'avons cru, et tout révélé la bouche en coeur au prof d'anglais !

Moyennant quoi je fus aussitôt renvoyé deux jours du lycée, pour « avoir introduit des boules puantes dans l'enceinte de l'établissement », tandis que Garant en prenait quinze, pour les avoir lancées.

Du côté des parents, la répression que j'eus à subir fut sans nuances : m'étant fait au même moment voler mon vélo pour avoir oublié de cliquer l'antivol, je fus privé de bicyclette jusqu'à l'âge de seize ans ; c'est dire si j'y regardai désormais à deux fois avant d'introduire farces & attrapes dans l'enceinte de mon lycée.

La chronique ne dit pas si Jacques Borel sut par la suite soutenir le regard des élèves ainsi trompés, mais cela ne l'empêcha pas de connaître, dix ans plus tard, une grande célébrité avec le prix Goncourt qu'il décrocha pour L'Adoration, un bouquin sur sa mère, l'amour filial, etc. (Mort en 2002.)



Note complémentaire concernant la victime.
Dujardin, au lieu de s'en tenir à ses prérogatives de français-latin, nous dressait un tableau du monde.

C'est lui, tout particulièrement, qui nous conquit avec le communisme : le régime soviétique plus précisément. (C'était l'année de Budapest.)

Je me souviens avec précision de ce qu'il expliquait :
1. depuis 1917 et jusqu'à la guerre, c'est la "dictature du prolétariat" (_expression_ idiomatique incompréhensible à notre âge) ;
2. depuis la guerre, et jusqu'en 1985, le peuple russe est nourri selon son travail ;
3. à partir de 1985 et jusqu'à la fin des temps, le peuple russe sera nourri à chacun selon ses besoins.

J'étais très impressionné par la précision de cette date, dans laquelle je voyais sans nul doute la preuve que le marxisme était une science.
Exactement au même titre que la radio (on ne disait pas encore l'électronique), avec ses indépassables règles :
* haute tension = fortes étincelles
* grandes résistances = moins de milliampères
etc.

Je voyais en outre dans le caractère lointain de cette transition un gage de l'honnêteté intellectuelle de celui qui nous endoctrinait : il eût été si facile -- nous étions en 1957 -- de nous faire miroiter cet âge d'or vers 1960 (avec davantage encore de prudence : 1970).

Et moi, dans tout cela ?

Je buvais du petit lait.
Ma mère se réclamait en effet du communisme, chaque fois qu'un micro lui était tendu, conformément au schéma intellectuel et social dont elle se disait issue :
 -  père conducteur d'autobus sur la ligne Château de Vincennes - Pont de Créteil
 -  mère "receveuse" (sur la même ligne), c'est à dire vérificatrice de titre de transport par manipulation d'un moulin métallique complexe solennellement accroché à son abdomen
 -  trois fils, véritable graine de voyous étrangers au monde scolaire
 -  scènes de ménage façon hyper-réaliste, le mari poursuivant son épouse autour de la table familiale, armé d'un authentique tisonnier).

Acheteuse de L'Humanité-dimanche sur les marchés du dimanche matin, de mi-novembre à fin février, elle brandissait volontiers L'Express et m'abonnait sans vergogne à Vaillant.
J'épousais donc volontiers ce que pensait et disait ma mère, a fortiori mon professeur.

(Comment a t'elle vécu Budapest, et que nous en a donc dit M. Dujardin ? M'en souviens pas.)

Je buvais du petit lait, dis-je, en recueillant les propos de M. Dujardin : coïncidence de fait entre la doctrine maternelle et les enseignements du propresseur principal, sympathie envers les pauvres, les clochards, ceux qui invoquent la charité et s'humilient à tendre la main. Le chômage n'avait pas encore été inventé. Il était réservé aux ritals.

Et puis moi, c'était je crois compliqué :
 -  une mère certes, nouvelle passionaria, qui s'était enfuie d'Égypte pour la santé (surtout : les bronches) de son fils unique ;
 -  un père, eh bien non.

Quant à la fortune familiale, quant au légendaire sens des affaires propre à ces riches marchands égyptiens, juifs égyptiens s'entend, parlons-en :
Mon grand-père vivait chaque mois avec les bénéfices de son usine de phénol ; clientèle attitrée dans l'industrie pharmaceutique, joli statut de bienfaiteur. Il misa un jour le tout pour le tout sur une cargaison d'oranges qu'il affrèta vers Marseille en vendant corps et biens l'usine de phénol.
Plein comme un oeuf, le cargo revendiqua une panne moteur à hauteur de la Sicile, puis étant venu à bout du système de propulsion finit par débarquer sur le Vieux-port 21.000 tonnes d'oranges pourries.
Il fallut surabondamment indemniser l'acheteur des oranges et même -- monde cruel ! -- l'armateur du navire.
Mon grand-père reprit alors, et jusqu'à la fin de ses jours, un emploi de planton au ministère des affaires agricoles, sic transit gloria mundi.

Heureuse élue du plus joli garçon du quartier, Charles (dont toutes les soeurs étaient amoureuses), ma mère Fernande l'épousa et prit aussitôt un amant tel que Victor, un pianiste classique pilier de la colonie française au Caire. Mais pour autant, Fifi ne parvint jamais à convaincre son mari de faire un choix entre sa mère et sa femme : lorsque s'esquissa le projet de venir en France, Charles ne supporta pas l'idée de s'éloigner de sa maman et refusa l'option France.

Aujourd'hui encore les membres de la dynastie Moreno se poussent du coude en me voyant, comme en mai 2009 lorsqu'à l'intiative de Fernande Lando un meeting mondial des Moreno fut convoqué :
 -  qu'en penses-tu, c'est le fils de son père ou bien celui du pianiste ?

Elle quitta finalement l'Égypte seule avec son petit garçon, pleinement épanouie : le bac, la licence d'anglais, médaille d'argent en plongeon de haut vol.
Traversée sur un genre d'Exodus, arrivée à Marseille, à Paris Gare de l'Est (rue des Vinaigriers), une premiere nourrice pour le garçonnet si mal portant. (Bronco-pneumonie double à Cachan.)
Une seconde nourrice, une troisième : puis enfin la bonne en 1948, « mémé Roblin » (la receveuse RATP, voir plus haut) à St-Maur des Fossés.

Un premier "père", Michel Urutia, fonctionnaire au ministère de la Marine qui ne m'aime pas et je le lui rends bien.

Un second "père" -- ce sera le bon -- le patron de ma mère (devenue secrétaire-sténo-dactylo), directeur technique d'une usine chimique en banlieue parisienne : formaldéhyde, anhydride phtalique, résines urée-formol, toluène, solvants et catalyseurs au vanadium, tous ces mots firent un boucan terrible dans ma tête et déterminèrent assurément ma future "carrière" scientifique, presque celle d'un ingénieur.



Vite devenus amants, aussitôt compagnons, ma mère et Eddie partagent un adorable studio place Péreire et commencent une vie de lys et de roses : pour eux, aussi pour les enfants. Restaurants, shopping, pique-niques, excursions en vallée de Chevreuse, forêt de Fontainebleau ou plus loin, baignade dans des torrents, voiture voiture voiture.
La confortable Frégate dans laquelle chacun s'installe, routes de Rambouillet puis de la Normandie, autoroute de l'ouest, stations-service, cadeaux ; Marcel le cousin germain et plus proche copain, est souvent du voyage.

On chante à tue-tête, à bord de la Frégate :
 -  Sont les filles de la Rochelle,
Ont armé, un bâtiment
Pour aller faire la guerre
Sur les mers du Levant (...)

Eddie tente de donner le ton :
 -  Un pou, qui s'prom'nait dans la rue,
Rencontra en chemin faisant
(Chemin faisant)
Une araignée bonne enfant
Elle était toute velue (...)

Ce qui suscite les rires serviles des enfants, et l'indignation complaisante de Fifi.



Jouer avec le courier
jfr, talbonjour, etc.
export amérique latine
chèque 5,25 au Service du téléphone


convention obsèques fred levy

marchands de copies de tableaux
salon du meuble
boutique à la bastille




Usurpation d'identité

Puisque le pli était pris de souscrire n'importe quel abonnement en cochant simplement l'indispensable case :
 - Je n'envoie pas d'argent maintenant, je réglerai à réception de facture
plus n'était besoin de se gêner, et la première de ces usurpations d'identité affecta quelqu'un qui ne l'avait vraiment pas volé.

Mailing signé de Philippe Ramond, directeur général du groupe Le Point (avec photo d'une caricature de cadre, du genre à qui on a envie de faire ingérer sa pochette) :
 -  Quelle ne fut pas ma surprise, cher M. Roland Moreno, en parcourant ce matin la liste de nos abonnés dans le IIe arrondissement : vous n'y figurez pas. Qu'un homme de votre qualité ne soit pas un de nos lecteurs, ...
Suivent deux feuillets d'arguments, la plupart tournant autour d'une « passion pour la vérité ».

Ils mentent donc, au Point. Ils n'ont parcouru aucune liste, et évidemment ils n'y ont pas cherché mon nom. Et ce qu'ils cherchent à nous vendre c'est de l'information. Mieux, de l'information vraie.

Alors aucun scrupule (comme si j'en avais jamais eu avec une telle engeance !), on va s'abonner.

Nom, prénom, adresse, signature.

Et là, on va inaugurer une variante nouvelle de la VPC Moreno :  puisque ce M. Ramond exhibe en bas de son tissu de mensonges, un paraphe parfaitement lisible : Philippe Ramond, eh bien on va signer Philippe Ramond.

Je parie que personne au service prospection abonnés ne s'apercevra de rien : en effet, bien que 'Roland Moreno' et 'Philippe Ramond' ne se ressemblent guère, graphiquement s'entend, mon bon de souscription passe comme une lettre à la poste et je recevrai Le Point, comme prévu, pendant une dizaine de semaines.

Cette histoire ne présenterait pas en soi un colossal intérêt, si elle ne m'avait été l'occasion d'élargir mon champ identitaire :
 -  écrire ce nom, quand celui-ci est lisible
 -  imiter graphiquement sa signature, dans le cas contraire.

Ceci n'a évidemment qu'un seul but : éviter que le vendeur ne puisse produire autre chose, en justice, qu'un bon de commande signé par lui-même.

Mais les bonnes idées empruntent parfois (c'est connu) un long chemin avant d'arriver à leur forme idéale. En l'espèce, il m'aura fallu plusieurs années avant de prendre conscience qu'une simple signature
suffisait dans tous les cas de figure.

C'est bien, c'est clair, c'est simple, c'est moins tarabiscoté que 'Philippe Ramond' et ça joue exactement le même rôle.

Procurez-vous l'intégrale de mes bons de commande (on trouve ça dans les archives de tous les bons vépécistes), vous vérifierez que Rocard et Lennon y sont omniprésents, que cela n'empêche pas la planète de tourner, etc.
Entretemps ça me prend quelques minutes par mois, je reçois hebdomadairement ou mensuellement maints journaux, parfois des cadeaux de bienvenue, du petit outillage, -- je sais bien qu'on peut qualifier ça en kleptomanie.

Quant à la moralité de telles conduites, on pourrait bien sûr épiloguer.
Je me souviens en fait du moment où cette manie m'a pris pour de bon. C'était en 1985 ou 1986, je venais de faire quelque chose de rarissime par rapport à mes habitudes de lecture, je venais de m'abonner au Monde.

Et en remplissant le coupon j'avais eu l'idée -- oui, c'est là que tout a commencé -- de m'inventer un escalier :
Moreno Roland
32 bd Strasbourg
Escalier ALM
75010 Paris

"ALM" était là pour servir de rappel :  Abonnement Le Monde.

Le service du Monde s'est parfaitement exécuté, la mention ALM ne jouant évidemment, auprès de ma concierge, pas le moindre rôle. J'aurais pu écrire escalier PTF ou villa jolie-fleur que le journal ne m'en serait pas moins parvenu chaque jour, à l'heure où les PTT me le livraient.
(Bien sûr j'ai joué et surjoué avec toutes ces variantes, plus tard, mais je raconterai cela plus loin.)

Surtout, surtout, je reçus bientôt (moins d'un mois plus tard) un mailing parfaitement commercial posté par un vendeur de chaussures de luxe, mon adresse étant ainsi libellée :
M. Roland Moreno
Escalier ALM
32 bd Strasbourg
75010 Paris

Le Spam venait donc d'être inventé. Le spam et surtout, la commercialisation de fichiers. On pouvait en effet observer deux traits pour caractériser ce qui venait d'arriver :
 1. dès réception de mon bon d'abonnement, Le Monde avait revendu mon adresse. Vendu à qui, mais à un chercheur de prospects haut-de-gamme pardi : un lecteur du Monde, qui plus est un abonné, n'est-ce pas (un qui payes d'avance), ça vaut plus cher que faire la queue chez Leader-price.)
 2. loin de l'informatique et de toutes ces complications science-futuristes, mon adresse avait bel et bien été saisie à la main :
M. Roland Moreno (au lieu de Moreno Roland)
Escalier ALM

Comme on peut voir, les idées qu'on se fait parfois sur l'éthique et toutes ces sortes de choses, y compris chez celles de nos icônes qui gouvernent à la pensée dominante et ne se privent jamais, à ce titre, de donner leçons (de morale) et consignes (de conduite), -- ces idées peuvent être approximatives.
Le Monde, belles godasses, même combat !

Et qu'est-ce que j'ai pu jouer ensuite, pendant toutes les 80's et même après, avec cette idée toute neuve !

Cour du joli bassin, Résidence des ormeaux, Villa Monséjour, Jardin des Églantines : aucun de ces attributs n'a jamais empêché un seul de ces magazines d'être acheminé, une seule de ces perceuses d'être livrée.

Inutile même de mentionner ici Escalier A, Aile B ou Bâtiment H.


Objectif n°1 : faire rire mon copain Jean-François. Lui faire des surprises, lui faire des niches.

Par correspondance bien sûr. Et à l'oeil, toujours.

Jean-François s'appelle Robert, il habite 50 rue Faidherbe, dans le 11e.
Il est, comme moi, un peu fondu de Jean-Sébastien Bach.

Il reçoit désormais L'Expansion à l'adresse suivante :
Monsieur Henri Mineur
Cité Robert, escalier Toccata
50 rue Faidherbe, 75011 Paris

'Cité' ? Pourquoi pas ?
Qu'il n'existe (évidemment) aucun Escalier Toccata dans l'immeuble sis 50 rue Faidherbe n'a pas la moindre importance, postalement s'entend.

Et qu'il n'existe chez M. Robert aucun locataire, pas le moindre squatter du nom de Mineur (prénommé Henri ou Jean-Marie-Gustave, peu importe).
La toccata en ri mineur en tous cas, il fallait oser : mais nous découvrons vite que cette adresse va faire des petits. Propagation des fichiers, saisie manuelle des adresses par des sans-papiers trop heureux d'être utiles à quelque chose, voilà comment une nouvelle amie de Jean-François prend racine chez lui, sous le (délicat) patronyme TROIQUILA-TIENN (prénom : Monique, bien sûr), tandis qu'il dépanne son ami AL ATIENNE (prénom : Étienne).

Viennent aussi les traits d'union, dissimulateurs d'un message codé.

Supposons que je veuille offrir à Jean-François un petit kit de couture, valeur 20 euros.
Bien sûr, il faut que le bon de commande comporte effectivement l'incantation magique :
 -  Je n'envoie pas d'argent maintenant, je réglerai à livraison, par chèque.

L'adresse devient
Résidence KADO
M. Jean-François Robert-DEROLAND
Bâtiment YARIEN,
50 rue Faidherbe-APAYER
75011 Paris

ce qui, correctement lu entre les lignes devient : Cadeau de Roland Il n'y a rien à payer.

Indication indispensable, on le voit, à ce qu'un ouvreur de porte au facteur, mal avisé et impressionné par la perspective fallacieuse d'un Kit de couture, sorte son porte-monnaie et acquitte les 20 euros.
D'où une légitime réprobation, étrangère à mon jeu.


C'est l'époque où Hello, la petite société que j'ai montée avec Frédéric et François dans le but de nous rapprocher d'Apple, notre terre promise (Hello est revendeur Apple), c'est l'époque ou Hello a besoin de développer son infrastructure téléphonique. Jeune constructeur de modems, il nous faut en effet des lignes individuelles pour pouvoir tester nos cartes et nos boîtiers. Des lignes individuelles s'entend, pas des lignes groupées.
Or les lignes individuelles sont attribuées au compte-gouttes par les PTT, exclusivement aux sociétés qui ont un besoin spécifique correspondant à une fonction de communication bien déterminée.
Pas de problème, réponds-je à l'opératrice, c'est pour notre service CONTENTIEUX.
OK, marché conclu, nous avons la ligne.
Comme il nous faut plusieurs lignes, je tente une nouvelle démarche, invoquant cette fois-ci le besoin de notre service EXPORT.

(Je précise, c'est indispensable, que nous sommes trois dans cette boîte qui fait vingt mètres carrés sous les combles du 1, rue de Metz, que nous n'avons aucun contentieux et que nous n'exportons jamais plus loin que le Val-de-Marne.)

Et comme ça marche encore, je ne vais plus me gêner :
 -  DIRECTION DES RESSOURCES HUMAINES
 -  DÉPARTEMENT DU MARKETING STRATÉGIQUE
 -  EXPORT AMÉRIQUE LATINE
 -  EXPORT MOYEN-ORIENT
 - EXPORT EUROPE DU NORD
 -  COMITÉ D'ENTREPRISE
 -  BUREAU DES MACHINES-OUTILS ET PONTS-ÉLÉVATEURS
 -  FUSIONS & ACQUISITIONS
L'employé des PTT reçoit toutes ces demandes sans ciller, sans suggérer qu'on ait à produire la moindre justification : par exemple nos statuts ou ne serait-ce qu'un prospectus commercial.

Et ce qui doit arriver finit par arriver : nous recevons d'abord des factures mensuelles, libellées à l'en-tête de nos divisions respectives ; puis en nombre de plus en plus grand, et surtout très vite, toutes ces branches se retrouvent inscrites à l'annuaire.
Certes en déforestation ça représente-t'il quelques innocents arbres d'Amazonie, mais là n'est pas le plus grave : les sociétés qui cherchent à commercer avec l'Amérique latine et/ou le moyen-orient, celles qui veulent vendre des ponts-élévateurs, toutes ces sociétés creusent l'annuaire des PTT et nous inondent de Spam avant la lettre.
Là encore, ce sont des petits boulots qui constituent à la main des "fichiers d'adresses", ceux-ci se vendant sous le manteau puisque -- théoriquement -- proscrits par la CNIL.

Je suis bien certain que chez ces vendeurs d'adresses, plusieurs rubriques ne sont occupées que par des branches de Hello : même avec une seule ligne, cela justifie quand même, et de flatteuse façon, la richesse du portefeuille.

J'insiste sur le côté purement manuel de ces travaux de saisie. Un reportage TV avait montré à l'époque une image que j'avais trouvée saisissante :

Puisqu'évidemment de tels fichiers étaient commercialement disponibles (et peut-être même vendus en sous-main par les PTT, carrément), le bénéfice qu'il y avait à refaire tout le process avec les yeux et les mains, laisse imaginer le taux horaire de l'ouvrier malgache.



Avec l'arrivée d'Internet, et la sempiternelle corvée d'identification (remplissage détaillé de  questionnaires ultra-fins commençant systématiquement par un mystérieux "civilités" : M. Mme Mlle), sont apparus de nouvelles contraintes :
Nom 
Pseudo 
Username 
Login ?

Là, plusieurs stratégies possibles :
1) la première, toujours répondre Alabama.
S'il faut en outre indiquer une ville, Birmingham marche très bien.
2) New York
Voulant un jour acheter un iPhone sur la boutique en ligne d'Apple, mon adresse de livraison (1 rue Danton, 75006 Paris) fut correctement acceptée, mais le logiciel insista pour que soit indiquée une adresse de facturation inside US.
La solution finalement trouvée par moi consista finalement à répondre 1 rue Danton 10011 New York (10011 = code postal de Julia, new yorkaise à cette époque) et je n'eus jamais de problème. Je ne reçus évidemment jamais la facture, dont je n'avais nul besoin, et je laisse aux oisifs le soin de gamberger sur le sort des administratifs d'Apple perdus en conjectures devant tel client américain livré en France dont la facture revient en échec postal. (Et qui ne s'en plaint pas.)
3) ma préférée, la vérité.
* D'abord, plutôt que de faire le malin en inventant des noms, des adresses et des dates, afin de « déjouer le système qui nous opprime », et surtout de « faire un bras d'honneur à big brother », répondre au contraire, à chaque question, la stricte vérité.
Immense avantage : on s'en souvient tout le temps, et ça vient du premier coup. D'où, gain de temps.
* Second avantage : dès que dans notre vie auprès de ce site survient le premier incident type mot de passe refusé, les questions fusent. Bien entendu, formulées différemment à chaque étape, en tous cas différemment de l'inscription :
etc.
* Troisième critère : le mot de passe. Une seule recommandation de ma part, mais une double recommandation :
A - toujours le même mot de passe, toujours
B - qu'il comporte 8 caractères et/ou lettres (de nombreux sites paranoïaques l'exigent, alors autant satisfaire d'avance à ce caprice, surtout compte-tenu de l'exigence A.)
C'est ainsi que mon mot de passe universel est ESCABEAU :

Ne pas se laisser impressionner par les logiciels imbéciles qui prétendent compliquer la vie.
Pour s'inscrire sur Paypal, par exemple, il est exigé un mot de passe comportant

Comme souvent dans la vie, ne pas se laisser faire. Faites comme moi, tapez ESCABEAU
 -- le logiciel hautement sécurisé ne s'aperçoit de rien
 -- ça marche très bien même trois ans après.

Lorsqu'on a pris l'habitude de ne plus mentir, il est facile de constater que les réponses viennent de façon plus naturelle, et qu'en tous cas elles sont mieux acceptées par l'ordinateur qui dialogue avec vous.

Alors une astuce supplémentaire, bien utile lorsque le fournisseur est clairement sous influence US. Outre votre zipcode, on vous demande parfois aussi votre État, juste après le nom de la ville. Ça a l'air bête, et on a très envie de mordre, mais il suffit de répondre IDF et le logiciel comprend que Vincennes est situé dans un État, celui de l'Île-de-France.
Là où l'on est coincé, c'est s'il demande alors le nom du gouverneur.



Enfin, vient le redoutable moment du numéro de téléphone.
Deux cas à distinguer tout d'abord :
 -- la réponse n'est à fournir que dans un long champ de saisie, à vous donc de décider si vous assemblez les numéros par groupes de deux ou de trois, ou bien si vous répondez un truc illisible, et qui en tous cas se manifestera comme tel si vous tentez de le vérifier : tout d'un coup, 320140463958.
 -- des petites cases sont prévues, où vous viendrez loger les différents sous-numéros, en priant dieu pour que la largeur des cases soit compatible avec votre format. Là, deux cas encore :

Mais le plus critique (et le plus souvent : fatal), c'est le début du numéro de téléphone :

La réponse à cette dernière question conditionnera à elle seule le succès
 -- sur Wikipedia
 -- d'humeur charitable ce jour-là.


Nous sommes depuis pas mal de lignes avec les fantaisies Internet. Revenons aux fantaisies postales, parce que le filon n'est pas encore tout à fait épuisé.
Un mailing stupéfiant tombe dans ma boîte aux lettres en 1990. C'est une obscure (à l'époque) Norwich Union qui vient de détecter mon franchissement d'une certaine tranche d'âge, or à quarante-cinq balais un imminent trépas doit être envisagé.
Ce qu'ils proposent (et qui est depuis devenu banal, sous forme de produit d'assurances lambda) : une Convention obsèques, c'est à dire un contrat par lequel dès le décès constaté et la compagnie informée -- détail est capital dans le montage de cette crapulerie -- la compagnie s'occupe des obsèques, du capitonnage et des poignées du cercueil, tandis que la famille et les proches, éplorés, l'esprit bien ailleurs, ne sauraient d'ailleurs même pas par quel bout commencer.

Ici incidente, il s'agit d'une petite arnaque qui en dit terriblement long sur la noirceur de l'âme humaine.
Dans le contexte d'un deuil soudain, la famille en effet éplorée se demande s'il y a un testament, où sont les économies, s'il a été dissimulé des enfants ou même des collatéraux,  -- quand on sonne à la porte.
C'est un garçon livreur, avec sous le bras un costume plutôt chicos qu'avait commandé le disparu trois semaines avant.
Tous à leur chagrin, la veuve, les enfants etc. règlent promptement la facture du costard et congédient le coursier.
Qui retourne prospecter aux alentours de la Mairie, lire les avis de décès, relever les adresses, pour perpétuer ainsi son épouvantable activité.

Une idée universelle (encore une !) qui devait prospérer tout pareil sous Jeanne d'Arc, Périclès ou Moïse.
Mériterait vraiment un brevet : simple, facile à mettre en oeuvre, pas de frais sauf un vieux costume à tailler pour chaque nouveau client, il n'y a pas mort d'homme, pas ou peu de complices, qualification pénale minime.

Le tout est d'être un mourant suffisamment organisé pour avoir signalé à ses proches l'existence d'un tel contrat, et d'avoir fait ça assez bien pour que Norwich Union puisse se mettre sur le coup immédiatement tout de suite, dès le dernier soupir rendu : des obsèques, ça n'attend pas.

Ça doit être sur ce détail, on le suppose, qu'est basé le modèle économique de la compagnie : au moins trois fois sur quatre (?) le disparu n'a rien signalé à ses proches, ou bien on ne sait pas où est passée la Convention, et donc pas de cercueil, pas d'obsèques, pas de charges.
Juste des recettes au bilan : celles des primes, car il s'agit ne l'oublions pas d'une police d'assurance (on paye chaque mois en attendant le risque, et si de risque il n'y a pas, finalement, cette affaire n'aura rien coûté).

Détail ultime, raffinement suprême, on peut essayer le produit.
On peut essayer une garantie d'obsèques !
Pour une somme risible (genre : 15 euros), on est assuré pendant trois mois. (Souscrire à un tel contrat, c'est bien s'assurer, non ?)

Quinze euros ! À qui donc vais-je pouvoir consacrer le budget de ce qui s'annonce comme une farce au mieux amusante ?

Le nom de Frédéric me vient tout de suite à l'esprit, lui qui nous pourrit tellement la vie, chaque jour, avec son esprit maladivement défaitiste.
Les lois de Murphy sont sa spécialité :
 -  Si quelque chose peut aller de travers, ça ira de travers.
et sa devise est d'ailleurs :  -  Rien ne profite jamais.

Ici incidente, il s'agit d'un détail sur le CV de Frédéric.
Il fréquentait en 1980 les Agences de l'informatique, les Microtel club, et même les boutiques (telle celle de Luc Pompidou, où je l'ai connu), bref tous les endroits où il pouvait exploiter un Apple 2 puisque justement, à dix-huit ans il n'en avait pas.
Devenu ainsi une sorte d'expert dans le maniement de cet objet qui va changer la face du monde (parfois, j'exagère avec les mots), il tomba dans le prosélytisme et voulut y initier le reste du monde : La découverte de l'Applesoft fut le titre qu'il donna bientôt à un livre qui fut un grand succès, et dont les droits d'auteur permirent, enfin, l'achat d'un exemplaire de cet ordinateur dont Frédéric se présentait comme un programmeur expérimenté.

Pas mal, non, à dix-huit ans, comme inversion des rôles ? (Ça rappelle ce dentiste, style très Lucky Luke, pouvant enfin aller en faculté étudier son art, avec tout l'argent que lui ont rapporté ses malheureux patients.)


Restons sur la rencontre avec Frédéric Lévy. Il venait d'écrire le soft d'une interface parallèle pour l'Apple 2, et ça m'avait pas mal ébloui de la part d'une sorte de condisciple (Frédéric est comme moi autodidacte) ; j'avais eu l'impression que nos trajectoires se croiseraient à nouveau.

En effet. Occupé à farfouiller le rayon disques du Drugstore Champs-Élysées, je fus abordé peu après par Claude Zidi qui me tint à peu près ce langage :
 -  Je vous ai vu à la télévision, quand Gérard Sire a fait sur vous ce film insensé (dont Sautet a repris des dialogues pour Les choses de la vie, avec Piccoli qui manipule aussi une machine loufoque servant à faire sauter des allumettes en l'air. Alors avec tout ce que vous faites comme objets délirants, ne pourriez-vous pas m'aider à créer un décor pour le film que je suis en train de finir de tourner avec Didier Kaminka : Les sous-doués en vacances ? J'ai Galabru, Guy Marchand, pas mal d'autres dont Charlotte de Turkeim, Grâce de Capitani et Maria Pacôme, plus un espoir sur qui je compte beaucoup : Daniel Auteuil.
Je vous préviens que c'est pas du Bergman.

La partie du scénario qui vous concernerait est la suivante : dans une agence de rencontres, on fait danser les amoureux entre eux, au dessous d'une énorme poële à frire qui capte les rayonnements émis par leur système émotionnel.
Le savant fou qui a conçu cette machine surveille un écran, sur lequel des étincelles jaillissent lorsque les danseurs sont incompatibles. Au contraire s'ils sont faits l'un pour l'autre, ce sont de petits coeurs qui se mettent à gigoter sur l'écran. (J'ai par la suite eu souvent l'occasion de vérifier que Zidi avait pour les effets visuels basés sur des machins électroniques, et pour tous les trucs un peu techno, une véritable passion. Par exemple : Inspecteur la bavure, Coluche, Depardieu.)

Moi j'avais gardé un immense souvenir de la cinématographie grâce à Sautet, Piccoli, Romy Schneider et Les choses de la vie (exégèse complète dans la Théorie du Bordel Ambiant, chapitre 4) : je ne me fis donc pas prier pour réaliser le Love computer dont Zidi avait envie, je mobilisai Alain Maréchal (pour la programmation des écrans) et Frédéric se chargea du décodage des joysticks (ces ancêtres de la souris, que Stéphanie manipula pour simuler le mouvement des petits coeurs).
Zidi, muni d'une caméra en bois et sans aucun son, filmait plein écran le moniteur de l'Apple 2, sans se préoccuper du décor à savoir mon atelier dans notre appartement, boulevard de Strasbourg.


Je vais, c'est décidé, offrir une Convention obsèques à Frédéric.

Il suffit de bricoler un peu le coupon réponse, mettre son nom à la place du mien, joindre un chèque du bon montant et envoyer le tout à Norwich Union.

Frédéric Lévy-Convoi
1 rue de Metz, etc.

Ce sera chose faite, et Frédéric passera, effectivement, les trois suivants dans le confort permanent d'une garantie d'obsèques décentes.

À l'essai pendant trois mois, il a vu ce que c'était que vivre avec la certitude que les poignées du cercueil sont chic, le corbillard confortable, la housse capitonnée et la visite médicale facultative.



1964 AFIA tampons d'assurance, syndicats


1965, facétie postale

Ma toute première expérience avec le courrier postal date de 1965, et elle fut tellement catastrophique (tout compris) que n'importe quel individu normal et raisonnable aurait dû être découragé à jamais.
Au contraire, j'y ai rejoué dix fois, cent fois, notre cervelle obéit vraiment à d'incompréhensibles ressorts.

Je travaillais, pour un ou deux mois, au Centre National de Télé-Enseignement, où j'avais à bouger d'énormes piles de superbes bouquins : superbes parce que de géographie, d'histoire, de sciences, en tous cas ils m'épataient bien et j'en ramassais chaque jour plusieurs, sortant du bureau mon imperméable sous le bras (dans le pli duquel les volumes étaient, comme on l'aura deviné, habilement dissimulés).

J'écrivis un jour à mon copain de lycée François Fix (celui avec lequel je me perdais des heures et des jours durant, à contempler des plans d'amplis à lampes). Je lui donnai des nouvelles de mon boulot, lui parlai sans ambages des beaux bouquins, et même lui révélai avec une stupide fierté en avoir carotté les plus beaux spécimens.
1ère faute donc, et pas des moindres : avouer alors qu'on ne vous a rien demandé se livrer à un péché bien bien référencé : le vol.

J'ai encore honte quarante ans après d'avoir commis la seconde faute, qui absout purement et simplement la première : envoyer cette lettre non pas par la poste, mais via le service courrier de mon employeur (boîte 'départ'), histoire d'économiser un timbre.
Ceci, s'agissant d'un pli pas habituel du tout (format), à destination non pas d'un service, d'une administration ou d'un ministère mais d'un individu : tout, donc, pour susciter la curiosité d'un quelconque inspecteur qui ouvrirait l'enveloppe porteuse de confessions rien moins que pénales.

Mais c'est la 3e faute qui enfonce allègrement les deux premières.
Au lieu de rédiger mon enveloppe comme il se doit :
François Fix
21 rue du Lavoir
Argenteuil (Seine & Oise)

je rédigeai une pure et simple adresse destinée aux services postaux (émetteurs, récepteurs, transporteurs, tout le monde) :
 1) L'information la plus importante (Seine & Oise) est en queue
 2) juste avant dans cette espèce de hiérarchie, Argenteuil arrive avant-dernier alors que c'est quand même la ville de destination
 3) pour faire l'histoire courte observons enfin que le détail le moins significatif de cette adresse (François, le prénom du destinataire) arrive quand même en toute première position.

Aors qu'une composition telle que :
Seine & Oise
Argenteuil
rue du Lavoir
21
Fix
François
serait à l'évidence infiniment plus rationnelle.
(Au sens de la hiérarchie des informations, par laquelle j'étais déjà obsédé alors que eux ne s'étaient jamais arrêtés un instant sur cette question.)

L'adresse "rationnelle", ainsi que l'exposé technique occupaient toute la place disponible à la surface de l'enveloppe : avec une forte loupe donc, et infiniment de patience, un spécialiste postal pouvait décoder mon intention et acheminer l'enveloppe vers la bonne destination.


Ce qui se passa fut en fait le pire des scénarios. Je fus convoqué chez le responsable de l'établissement.

Je crois me souvenir qu'il me fit des reproches relativement à l'état des stocks.

Puis il téléphona à quelqu'un.

Les bribes que j'ai captées de cet entretien furent à peu près les suivantes :
 -  Le soir à six heures ?
 -  (...)
 -  Tous les jours ?
 -  (...)
 -  L'imperméable sous le bras ? Mmoui, merci.

J'étais bien trop jeune et inexpérimenté (c'était mon tout premier emploi) pour comprendre que ce qu'on m'infligea n'arrivait jamais, n'était jamais arrivé :

Totalement lucide aujourd'hui, j'admets ne pas l'avoir volé.









 


Un bond à L'Express, février 68.

Fernand Dronne, un des réviseurs, me fascine souvent avec ses souvenirs du stalag. D'autres que je connais ont sans doute connu la guerre, eux aussi : mais je peux passer de longues sessions de parlotte avec Fernand, entre deux courses ou bien si les morasses ne sont pas urgentes ce jour-là.

C'est ainsi qu'il me raconte l'histoire des noix.
Dans son pavillon, ils s'emmerdent tous tellement que toute activité autonome est recherchée comme une bénédiction, de la plus utile
à la plus provocatrice
C'est un nommé Dermuche [souvenir de Marcel Aymé] qui s'y attacha.

Son projet prit rapidement la forme suivante
 1. construire un circuit long et complexe (un peu comme ces 'dominos' que l'on voit si fréquemment sur YouTube)
 2. déposer au sommet, sur une plate-forme spéciale, la noix destinée à être éventrée
 3. provoquer, contrôler et maîtriser la trajectoire descendante de la noix, tout au long du circuit :
etc.
 4. à l'issue de quoi la noix intacte devait se stabiliser sur une platine finale, où elle serait démolie par un marteau étudié pour
 5. les débris de coquille étant automatiquement collectés, broyés, éliminés
 6. et les cerneaux réunis dans une impeccable coupelle

On peut juger si les prisonniers avaient évidemment du temps à perdre.

Pourquoi Fernand savait-il que cette histoire m'intéresserait tant ?
Parce que le casse-noix ne marchait pas, ne marchait jamais.

Après des jours et des semaines de mise au point fastidieuse, la noix finissait par suivre la bonne trajectoire, sans dérailler, sans se bloquer, sans cesser un instant de sauter au bon endroit et au bon moment, puis atteignait enfin la platine finale, sur laquelle elle se stabilisait. L'ensemble du luna-park ne mesurait pas moins d'un bon mètre.

Pendant toute la durée du circuit -- j'ai oublié de l'indiquer -- divers mécanismes concouraient à récupérer l'énergie cinétique de la noix, puis à transférer celle-ci, enfin, au marteau fatal.

Or celui-ci manquait toujours son coup, s'abattant systématiquement à côté de la noix (ou la frôlant), le tout dans un vacarme significatif.

Voilà pourquoi l'histoire du casse-noix me passionnait ; et, tel un enfant que j'avais presque encore l'âge d'être (23 ans), j'insistais auprès de Fernand pour qu'il me la raconte encore et encore.
Je le maudissais cordialement de n'avoir pas une seule photographie à me montrer du circuit de mes rêves mais il s'en sortait très bien, doté qu'il était d'un excellent coup de crayon.

(Lionel Duval, le collègue dont il partageait la table de travail, maudissait sincèrement cette fastidueuse chronique dont il connaissait chaque ressort, chaque rebondissement.)

Trouvant décidément cette noix manquée un gag supérieur, je me mis à caresser le rêve de la reconstruire et de la mener à bien, cette machine infernale : et quand je dis mener à bien je veux dire que bien sûr, mon marteau aussi échouerait et la noix sortirait intacte de l'épreuve.

Je me mis bientôt au travail avec mon matériau préféré, le balsa, et commençai par chercher à atteindre un objectif modeste à savoir : faire descendre non pas une noix mais une pièce de cinq centimes, non pas de un mètre mais de deux centimètres.

Après plus d'un mois d'effort, mon objectif était atteint :
1. on posait la pièce sur la platine supérieure
2. un mouvement de balancier s'enclenchait alors, provoquant la chute de la pièce dans une platine inférieure
3. après quoi tout se stabilisait, grâce à un ensemble de trombones, insérés aux bons endroits, contre-poids dont le rôle était de compenser les différentes masses en mouvement.

C'est alors que j'ai mesuré l'immensité du travail qu'il me fallait encore déployer pour atteindre le stade casse-noix : cela me frappa comme une évidence et décidai illico d'abandonner le projet en l'état.
Ça tombait plutôt bien : je venais juste d'avoir l'idée (sans aucun rapport) d'une machine à tirer à pile ou face.

À laquelle je me suis immédiatement attelé, avec le succès que (peut-être) l'on sait : quarante ans après la Machine À Tirer À Pile Ou Face existe encore, en parfait état de marche ; ayant notamment résisté à tous mes déménagements et toutes mes aventures psychédéliques : marijuana, LSD, tout cela est bien dangereux pour de si fragiles bricolages !

Mais le comble, c'est que le casse-noix avorté est encore là lui aussi, il fonctionne encore parfaitement et on peut même s'en offrir une séance sur le Web :
http://www.rolandmoreno.com/voir/clips/pieceomatic.html

Jean-Marie Monin et Sylvain Robert en ont fait une chouette petite vidéo, profitant de la circonstance pour renommer le machin : il s'agit désormais du Pièces o'Matic, ce qui sonne mieux compte-tenu de la fonction qui est désormaisdepuis 1968la sienne.




Cavanna

En hommage à François Cavanna, mon maître, qui a dessiné la couverture de la Théorie du Bordel Ambiant (Belfond, 1990)

En hommage à Pierre Belfond, éditeur de François Cavanna  (Les Yeux Plus Gros que le Ventre,1986), qui eut en 1988 l'idée de la Théorie du Bordel Ambiant.

Roland Moreno reconnaissant.

PROLOGUE

Trente-cinq ans. L'âge des ogresses qui rôdent, claquant des mâchoires. L'âge des mantes religieuses. Les redoutables divorcées de trente-cinq ans. Petit homme triste qui rêve d'un gros doux cul pour y poser la tête, petit homme triste, si tu en vois une à l'horizon, fuis à toutes jambes, fuis !

Sur leurs hauts talons pointus, belles mille fois plus qu'à dix-huit ans, et tendres, et juteuses, et malheureuses, et tellement, tellement, tellement compréhensives, elles t'auront jusqu'au trognon, petit homme triste, jusqu'au trognon.

Les refaiseuses de vie, les redémarreuses à zéro-mais-cette-fois-c'est-la-bonne? Elles sont pitié, petit homme, car il y va de leur peau. Fuis. Ou sois sans pitié toi-même. Si tu le peux. Mais si tu ne le peux pas, petit homme triste, tu ne le peux pas. Alors fuis, cours, vite et loin, sans te retourner.

À quarante-cinq ans, elles pleurent, elles se suicident, un peu, et le soir même elles dansent le rock, et se soûlent la gueule, et s'envoient un minet de consolation.  Vingt-cinq, elles partent sur le tand-stad d'un copain pour un rallye chez les pingouins. À trente-cinq, rien à faire. Tu es foutu.

Trente-cinq ans, c'est l'âge de la dernière chance. La ménopause se profile à l'horizon. À quarante-cinq, elles ont sinon passé le cap, du moins atteint son ombre, et se sont résignées.D'ailleurs, des gosses, elles en pondu leur content, ils ont entre douze et vingt ans, ils les font chier comme il est d'usage chez les enfants de divorcés (on leur a tellement dit que c'est eux  les plus à plaindre, pauvre petits, perturbés à tout jamais, ils le leur font payer, aux vieilles salopes), alors côté marmaille, elles n'ont plus d'illusions?

Mais pas à trente-cinq : leur ventre crie  famine, elles veulent un gosse de toi, tu es un distributeur automatique de spermatos, vite, vite, remplis-moi, il est encore temps mais juste temps, c'est le tout dernier carat pour le mettre au four si je veux être une maman-copain, une maman-complice, une maman de plain-pied avec l'adolescence. (Là aussi elles se préparent des larmes : le premier devoir d'une mère est d'être larguée, ringarde, plus dans le coup. Une mère DOIT appartenir et outrageusement, à la génération d'avant. Les mamans-grandes s¦ur font bien plus de dégâts parmi la jeunesse que les parents divorcés?)

L'homme, même s'il prétend le contraire, même s'il croit le contraire,
n'a pas cette pendule dans les entrailles.

L'homme reste un vieux maraudeur qui veut tirer son coup, et poser sa joue sur quelque chose de chaud et de vivant, et pleurer en pesant à sa vie ratée. L'homme est un petit homme triste.

Petit homme triste, quand tu sors au crépuscule, si tu vois à l'horizon une divorcée de trente-cinq balais, prends tes jambes à ton cou, petit homme triste, et cours, cours, cours?







Vint l'année du CM2


Le troisième nourrice était bonne elle aussi, établie à la gare de Garches où son mari travaillait comme le père et la mère Roblin dans les transports. En l'occurrence il pilotait une draisine, c'est à dire une petite motrice électrique destinée à la manoeuvre des wagons et autres outils de chantier. (Il posa un jour son pied sur le rail électrifié de la voie, sans avoir lâché la rambarde, et les 750 V du réseau St-Lazare ont manqué de peu son électrocution.)

J'étais pensionnaire dans la -- monégasque -- famille Eratosthène (outre M. et Mme, la fille de 13 ans : Mireille), tandis que Marcel était en quelque sorte demi-pensionnaire : ses parents habitaient Garches depuis toujours, et nous allions tous deux à l'école communale (CM1, CM2).

Monaco, ai-je dit. Le fait est que les fifties furent marquées, triomphalement, par le mariage du prince avec la sublime Grace Kelly, héroïne de Hitchcock (entre autres), et dont on ne parlait alors cent fois moins que maintenant :
 -  parce que les médias n'existaient pas encore
 -  parce qu'on n'avait pas inventé la télévision.
Ou plutôt si, quelques années avant, pour le couronnement d'Elizabeth II en Angleterre : encore aujourd'hui, pour des millions et des millions de vieillards, le plus bel événement télévisé, ever.

J'ai résumé il y a vingt ans (Théorie du Bordel Ambiant, Belfond) une anecdote liée à cette brève période de mon enfance. Je reprends, histoire de regarder mon nombril à nouveau mais aussi parce que l'histoire vaut vraiment le coup.

Nous sommes dans la voiture d'Eddie :  Marcel, Mireille, moi, ma mère, et celle-ci éprouve dieu sait pourquoi le besoin de narrer le film, image par image, de ma naissance.
Comme on peut en juger, les faits sont accablants :
 -  tu étais laid, épouvantablement laid, me dit-elle, et à la maternité j'avais d'avance honte de montrer à tout le monde, ma famille, mes soeurs, mes amis le bébé hideux que j'avais fait alors que ma voisine de chambre, une femme turque (endormie la plupart du temps), avait fait un enfant superbe, un vrai bébé Cadum.
 -  un jour les sage-femmes, au retour du bain, nous rendirent les bébés après s'être trompées dans le petit bracelet qui marquait l'identité de chacun.
 -  ma voisine inconsciente ne s'aperçut évidemment de rien, et j'eus la tentation de ne pas signaler l'erreur.
 -  mais évidemment je ne l'ai pas fait. Et ma voisine, une fois rétablie, a fini par rentrer dans son pays. Et moi dans ma famille, avec mon petit singe sous le bras.

Rigolade générale des enfants dans la voiture :
 -  tu te rends compte ? Si ça se trouve elle n'a rien signalé du tout et c'est Roland qui est en ce moment en Turquie tandis que toi tu es le fils d'une femme inconnue, turque de surcroît, malheureuse d'avoir un enfant si laid !

Il faut dire qu'entretemps le film d'Étienne Chatiliez a fait un malheur en 1987, et nous nous souvenons tous avec précision de l'infirmière, maîtresse enamourée de Daniel Gélin l'obstétricien alcoolique, inversant par vengeance les bracelets de deux nourrissons :
* une petite Groseille
* un petit Le Quesnoy
c'est évidemment de La vie est un long fleuve tranquille qu'il est question.

L'infirmière, les bracelets, et le drame qui s'en suit.

C'est là qu'intervient mon ami Dov Rueff (petit-fils du célèbre économiste, chouchou du général de Gaulle à l'époque du nouveau franc), Dov qui en 2005 a fini par résoudre avec une grande élégance le cas d'école que représente cette histoire de maternité (turque) et de nourrisson (laid).
Je lui avais raconté comment trente ans de ma vie, dont toute mon adolescence, ont été pourries par un obsessionnel complexe de laideur : dès mes 14 - 15 ans je me suis trouvé hideux, en tous cas bien trop laid pour séduire une fille quelconque et c'est ainsi que

Ayant lu et gardé en mémoire ce passage de la Théorie du Bordel Ambiant, Dov exposa à ma totale surprise une explication imparable :
 -  c'est simple ; en hurlant que tu es laid tu proclames J'EXISTE ! (Puisque, celui qui existe, qui est là, dans son berceau avec son petit bracelet c'est le moche et en même temps le vrai enfant.)

De passage dans mon bureau hier matin, Dov prenait connaissance de ce passage où son nom est cité. Il me fit part de son désaccord sur le souvenir de cette anecdote. Dans son esprit, ce n'est pas que ma mère ait failli ne pas signaler l'échange des bébés, le trait le plus caractéristique de ce désolant fait-divers. Il me rappelle qu'il venait juste de voir pour la première fois le film de huit minutes que Gérard Sire avait fait sur moi, pour la télévision française.
Et ce qui l'avait frappé était autre : j'étais à cet âge là, dit-il plutôt joli garçon.
Séduisant, attirant je ne sais pas (et c'est d'ailleurs très embarrassant à raconter, cette histoire.)
Mais le fait est que certaines filles m'ont fait un peu de pince-mi pince-moi à cette époque, le fait est que certaines (je confirme que ce n'était pas si fréquent) ont tenté de me séduire, et c'est ça que Dov avait trouvé amusant dans ce scénario : qu'un garçon pas mal fait de sa personne, dont certaines nanas auraient volontiers fait leur quatre heures, se laisse aller à un invraisemblable "complexe" de laideur.

("On" m'a parlé à cet égard de Jean-Luc Godard, et aussi de Kissinger jeune)

Attenant au cabanon qu'allouait au mari de ma nourrice la SNCF, un carré de jardin nous donna un jour, mon cousin et moi, l'occasion d'expérimenter l'engraissement naturel du plan de choux.
Je n'ai pas le souvenir que nous ayions été punis d'avoir pissé sur les légumes.

Moins innocente activité, nous posions sur les rails qui couraient au bout du jardin de forts morceaux de bois, que nous prenions plaisir à voir cassés en deux par le premier train à rouler dessus. Cassés, mais surtout projetés avec violence dans une direction aléatoire, par exemple la nôtre.

(Bouts de bois, choux, impunité : les boules puantes au lycée Montaigne étaient mieux réprimées.)



Naufrage


Plutôt que de copier-coller un texte de 20 lignes disponible sur le site rolandmoreno.com, je  me suis laissé aller à le réécrire cet après-midi.

Ça donne un truc plus long, mais non dépourvu de considérants artistiques.


(écrit mais non relu, merci de signaler ce qui ne va pas.)


On m'a cent mille fois demandé comment moi, autodidacte à dominante littéraire, j'avais pu me retrouver (comme j'y suis bel et bien) dans l'électronique.

Et ce, en commençant à onze ans par couler un bateau à moteur que ma mère venait de m'acheter.


Il y a au moins deux sortes d'explication à ce truc.

L'une purement anecdotique, tient un peu la route : on m'offre un kit de poste à galène, je fais ce qu'il faut, ça finit par marcher, et j'y prends goût. La suite viendra.

L'autre est un peu plus flatteuse pour l'esprit. Suite à la péripétie précédente on devient bricoleur de radio, donc bricoleur de son, et la puberté arrive : ce sont des fêtes (des boums à l'époque des sixties), dans les fêtes il y a de la musique, donc un tourne-disque, un ampli, et pour frimer auprès des filles on bricole son propre ampli.
La stéréo vient juste d'être inventée alors il y a (et il faut) deux haut-parleurs, on se lance dans la construction d'enceintes qui en mettent plein la vue des gonzesses -- au passage on s'initie à la menuiserie -- on ajoute la balance et surtout les graves et les aigus (c'est les graves évidemment qui permettent de frimer un maximum : on verra tout à l'heure le rôle du jazz et de la contrebasse dans ce scénario).

Dix ans plus tard et toujours pour épater les nanas on ajoutera de la lumière, un chenillard, des stroboscopes aussi psychédéliques qu'exigé par les premiers joints et surtout par le futur acide, bref le côté social de la musique (c'est à dire de l'électronique) éclate au grand jour.
En réalité, le côté social de la musique consiste surtout, pour les plus avisés, à dégrafer les soutiens-gorge à la fin de slows habilement négociés, ou [mieux] à glisser la main sous la jupe des filles plutôt qu'à les impressionner avec un préampli basse impédance ; mais ça, c'est le bilan qu'on fera plus tard, bien plus tard, quand il sera trop tard.
 
Et c'est là, en tous cas, que l'électronique fait sa jonction avec la musique.
Étape capitale.

En quelques années on pige que tout va à rebrousse-poil (d'où légitime fierté d'avoir compris) : les heut-parleurs d'abord, puis l'électronique et enfin, à la rigueur, la platine.

Les basses : si on est jazz, c'est le rôle de la contrebasse, si comme moi on est Bach, c'est l'orgue évidemment. (Début de la Passacaille en ut mineur...)
Le comble de la contrebasse ? Sans hésitation Slim Gaillard, celui qui en joue à l'archet, tout en marmonnant ce qu'il joue : la grande scène bop de Hellzapoppin, c'est lui !
Les aigus : plaisir avec la cymbale des sections rythmiques, Art Blakey, Kenny Klarke, Philly Joe Jones, Joe Morello, etc.

Suffit de visiter aujourd'hui les rayons de la Fnac : qu'est-ce que la musique, sinon une application (parmi pas mal d'autres) de l'électronique ?

Eh bien la voilà cette troisième explication au goût pour l'électronique : la musique, sous toutes ses formes.
Et quand je dis toutes, je pèse mes mots : mes amis ont tous vu mon tourne-disque (bien avant l'époque des CD et surtout de iTunes), équipé par mes soins d'un potentiomètre chargé de faire varier la vitesse de rotation du moteur.
Iconoclaste j'étais, iconoclaste je reste : Dango Reinhardt à 35 t/min, ça m'intéresse !
Le cinquième concerto brandebourgeois à 30 tours, j'essaye. Et j'adopte !

Les Variations Goldberg (la 5e ou la 26e, ultra-rapides) en 16 tours, ça s'écoute très bien. Et ça dure plus longtemps.
Yves Montand chantant Les feuilles mortes en 33 tours (alors que le disque était un 45 tours), c'était très bien, de même que Bella ciao dans l'autre sens.

Par contre, défendu de jouer avec le 78 tours, non pas parce que les disques morflent (je m'en fous), mais parce que ça abîme le diamant.

Et à propos de disques, je crois encore avoir un 25 cm de la Guilde (genre : 1963) auquel je reprochais l'ordre des plages : la toccata en ré mineur (Jean-Sébastien) était placée en seconde position, juste après Les ruines d'Athènes (Ludwig). Une soigneuse opération au fer à souder customisa irréversiblement le disque : un cauchemardesque sillon en PVC noir (3 mm de large et profond de 2) conduisait automatiquement le bras de mon pick-up vers la deuxième plage (au grand dam, certes, de la tête de lecture et du saphir).

Je me souviens que mes parents avaient réprouvé cette manip (s'agissant d'un disque qui ne m'appartenait pas).

Et puis arriva l'époque contemporaine, où la musique fut enfin disjointe du médium électronique :


J'ajoute aussitôt que je peux écouter la musique sur du matos de qualité cinq fois inférieure, ou bien sur le petit transistor de ma salle de bains, et que cela m'est profondément indifférent.
Si maintenanr on me fait écouter les meilleurs morceaux du répertoire (Sympathy for the devil, Magnificat, Hymne à la joie, Appassionata, Boléro, Minor swing, Gare au gorille, etc.) sur une chaîne à 10.000 euros, je ne constate aucun mieux.

J'ignore en outre, dans le répertoire 'classique', les interprétations : Gould, Horowitz, Richter, Menuhin, Heifetz, Grumiaux ou Tartempion pour moi c'est pile-poil pareil. Du temps où j'achetais des disques ou des CD, je faisais d'ailleurs mon choix, toujours, dans les éditions les plus économiques, dirigées par l'orchestre philarmonique de Thionville.

[Attention, ce mépris ne s'applique ni au jazz ni aux 'variétés', à quelques rares exceptions près : La Java du diable (Trenet) est encore plus parfaite quand c'est Nougaro qui la chante et l'arrange, tandis que AllIDreamIsDreamOfYou est bien plus intéressante oar Chico (Marx) que par Debbie Reynolds.]

Alors enfin, le top du top, les chefs d'orchestre, voilà vraiment quelque chose qui jusqu'à la fin restera un mystère pour moi (je sens bien que je vais me faire exécrer) :
(Variétés, Jazz, classique même combat.)
Et il faut éviter de mourir avant d'avoir vu/entendu Boulez diriger Répons ou Le marteau sans maître.

Je sais qu'au fond des abîmes où plonge mon caractère en faisant de telles révélations (Karajan en 45 tours ou Pavarotti comme musique d'attente au standard de la BNP), je vais m'attirer une réputation  de poujadiste -- au mieux -- ou de plouc (sans doute).


Mais que rien de tout cela ne m'empêche de finir la narration de mon bateau coulé dans le grand bassin (d'où nous étions partis, souvenez-vous).

Or donc j'étais avec mon copain Mésségué, un jeudi après-midi, en route vers le Luxembourg, sous le bras notre bateau (un genre de vedette tropézienne) et des piles plein les poches (car nous les avions achetées en route).
On s'installe sur un banc près du bord, et nous harnachons l'esquif de six piles de 4,5V, comme on les faisait dans ces années-là avec une grande lame jaune pour le moins, et une plus petite pour le plus. (On les aime et on les aimera ces piles, tellement elles prennent bien la soudure : essayez un peu d'étamer une pile de 1,5V, ou de 3V !)

Nous ne nous rendons pas compte -- enfants insouciants ! -- que le bateau ainsi chargé pèse subitement une tonne.

Délicatement, nous l'immergeons, avec d'infinies précautions quand même car le tirant d'eau se confond un peu avec le pont-promenade.
Une fois à l'eau nous n'y touchons plus car les clapotis du bassin ont  une nette tendance à surmonter le niveau des hublots.

Mais il faut bien y toucher quand même : pour mettre le contact, pardi !

Or le bouton arrêt-marche est exactement le même que celui de ma lampe de chevet : pour l'actionner il faut appuyer verticalement, très fort. (Et refaire le même geste, malheureusement, si pris d'un remords on décide subitement de différer la propulsion électrique.)


J'appuie donc, à la fois délicatement (c'est sur le bouton que je veux appuyer, pas sur le bateau), et fermement quand même (j'ai ma lampe de chevet bien en tête).

Alors,  il se passe ce que la mécanique des fluides a exactement prévu qu'il se passe : le bateau s'enfonce verticalement d'un ou deux centimètres, et l'eau en profite pour l'emplir entièrement, immédiatement.

Notre jouet tout neuf coule donc à pic, à l'endroit même de son lancement, soit à 30 cm du bord, certes, mais à 50 cm de la surface.

Et c'est avec une certaine curiosité, quand même, que Mésségué et moi le voyons faire le sous-marin : l'appui sur le bouton-lampe-de-chevet a quand même fait démarrer le moteur, et notre vedette rampe maintenant tout au fond du bassin ; où son fantôme git encore sûrement, sauf si le dieu des enfants l'a au bout d'un râteau récupéré un jour de grand nettoyage.

Comme quoi, l'électricité mène à tout :

_____


Cette historiette non dépourvue d'incidentes musicales a suscité chez mon ami Yves Remords le commentaire suivant :

At 10:46 pm +0100 16/12/09, Pierre Mounier wrote:
Bien d'accord pour passer les variations Goldberg au ralenti et encore plus Patrick Bruel en accéléré.
Pas du tout d'accord pour les interprètes et les chefs d'orchestre. Tu préfères Yellow Submarine par les Beatles, ou par Frank Pourcel* ?

Pierre
* Tenue correcte exigée

Commentaire auquel j'ai ainsi répliqué :


Anecdote qui en dit long.

Depuis une dizaine d'années, j'ai toujours moi aussi adoré la musique accompagnant la pub de la Caisse d'épargne.
Je l'ai bien entendue voulue. Aussitôt.

Avant que Google n'existe "on" m'a indiqué de Chostakovitch la valse n°2, arrangée et dirigée par un inconnu au patronyme suspect : André "Rieu".

J'ai aussitôt conclu ce genre de transaction dont je me suis longtemps, avec maints disquaires, fait une spécialité (en 1970 c'était par exemple Carmina Burana), mais le look du CD m'a donné à penser que ce chef inconnu devait être un nouveau Franck Pourcel [tenue correcte exigée]*

Du coup je suis retourné à la Fnac, et j'ai mis la main sur deux ou trois autres versions de la seconde valse, dirigée par des chefs apparemment plus académiques.

Cruelle déconvenue ! Cette musique est une merde russe, début XXe siècle, du genre à faire fureur au temps de Nicolas II, mais aucun pouët-pouët et pas le moindre peps. On ne devine même plus la Caisse d'épargne.

Mon opiniâtreté a fait le reste : j'en ai essayé trois, puis quatre, rien n'y a fait. Il fallait Franck Pourcel, il y a donc une place précise pour la musique jouée par Franck Pourcel.

Le Franck Pourcel contemporain, André Rieu, n'exige d'ailleurs aucune tenue de soirée pour prendre place au balcon : il s'est même fait une spécialité de reprendre les grands airs du répertoire (les très très grands airs, genre La dona mobile), son orchestre est considérable et ce sont donc des centaines de musicos qui jouent dans les rues d'une improbable toscane, par une magnifique nuit d'été, tandis que des spectateurs dispersés par milliers dans les rues et les ruelles chantent avec les larmes aux yeux, dans un magnifique spectacle à vous faire aimer le genre humain.




Sur une généreuse indulgence

At 9:29 am +0100 20/12/09, Jean-Luc wrote:
Bonjour Roland,

J'ai adoré l'épisode Des facéties postales aux Sous doués en vacances.

Ce qui compte c'est ça. Moi il me suffit d'UN truc réussi, ou fendard, dans
pour qu'aussitôt, et inconditionnellement, j'aime et j'adore Bigard, Roumanoff, Allen.

C'est un effet de ma reconnaisance : je leur suis d'une gratitude infinie de m'avoir fait rire une fois pour absoudre tout le reste que j'ai, le cas échéant, détesté.

Même chose pour de la musique, de la chanson, du jazz ou de la peinture.

Beethoven, que j'exècre plutôt, me voit l'aimer de toutes les fibres de mon âme pour son Hymne à la joie : alors qu'avec ses quatuors, j'aimerais lui faire avaler et déglutir son violoncelle.

Count Basie, idem.

Claude François (Comme d'habitude, idem).

Picasso (Guernica, idem).

Les Rolling Stones (Sympathy for the devil, tu sais bien), idem.

J'ai des exemples aussi en littérature, en BD, en vins.
 
Moins celui consacré à la musique (software et hardware), mais c'est uniquement parce que je ne suis pas vraiment d'accord avec toi sur ces sujets. Ce n'est pas vraiment nouveau, et n'a bien sûr rien à voir avec la qualité du récit.

J'attends le prochain épisode...

Ci-joint une dizaine, dont certains totalement inconnus de toi.


Voici ce me m'écrit Xavier Niel, au même sujet que celui qui t'a fait rire :
At 7:22 pm +0100 19/12/09, Xavier wrote:
Cher Roland,

J'adore comment vous pensez, je viens de prendre 10 minutes de bon temps.
Je suis au ski, et je ne serai pas des vôtres le 21, mais je le regrette, je pense que le moment va être savoureux :-)

A bientôt,




Quelle merveilleuse invention, la stéréo !

Qu'on s'imagine un peu : chacun de par le monde a une radio, un tourne-disque, une chaîne hi-hi.
Dans tous les éléments de cette machinerie, comme dit Ray Ventura, « la musique vient par ici, et s'en va par là. ».
Par exemple sur le châssis d'un ampli, il y a une entrée. À l'autre bout, une sortie.
La première sert à transporter le son qui vient par exemple du tourne-disque, l'autre sert à transporter ce son, un fois amplifié, corrigé, ajusté, vers le haut-parleur.

Eh bien, dès qu'on invente la stéréo, il faut tout doubler. Il n'y a plus une sortie mais DEUX sorties. Il n'y a plus UN haut-parleur (enceinte, baffle), il en faut DEUX.

Et dans le détail maintenant :  pour piloter chaque haut parleur il faut un transfo (cher) dit transfo de sortie. Désormais DEUX transfos de sortie.
Et que transforment ces coûteux transformateurs ? Le signal délivré par un push-pull de lampes de puissance. ON a compris qu'il faut maintenant DEUX push-pull.
Pour les graves, pour les aigus, pour le volume, ce sont des potentiomètres. À partir du jour où l'on s'équipe en stéréo, ce sont des doubles potentiomètres, presque deux fois plus chers.

Il faut bien sûr un transfo d'alimentation pour alimenter tout ça, n'est-ce pas ? Dans les amplis de luxe, on met deux transfos, et deux circuits de redressement-filtrage.

Merveilleuse invention, complètement inespérée. Pour un bénéfice d'écoute relativement mineur, et malgré le risque omniprésent de diaphonie (idiome inacessible au vulgum pecus : le péché originel de la stéréo), on multiplie par deux presque tout le matos, surtout les éléments les plus chers, les plus empreints d'"image de marque", de snobisme quoi :

Quant aux vrais puristes du son, eux ils équipent leur auditorium avec deux amplis.
Du coup, plus du tout de diaphonie possible ni même concevable.
À condition, à condition toutefois de maîtriser les éléments en amont de l'ampli et des enceintes :
Mais pour prix de ce luxe, on a le privilège -- en l'occurrence : l'obligation -- d'installer des câbles BF spéciaux, un pour la gauche un pour la droite, en place des câbles stéréo qu'on trouve chez le commun des mortels.


On a bien tenté, quinze ans plus tard, de nous faire le même coup avec la quadriphonie ; on a inventé aussi le home cinéma, où il faut CINQ haut parleurs.
Mais tout cela est resté marginal, et le miracle de 1958 ne s'est jamais reproduit :
 -  Chef, je viens d'inventer un truc qui devrait nous permettre de doubler nos ventes.
 - Très bien, vous êtes nommé directeur du marketing stratégique.


Je ne sais si c'est pour prendre le contre-pied de ce mécanisme miraculeux, mais j'ai inventé en 1987 un dispositif sonore mono, totalement mono.
Sonore, mais surtout audio-visuel :  il se branche sur la sortie d'un ampli ou de n'importe quelle source musicale, et deux bobines grosses comme des noisettes se mettent à coulisser le long de deux tringles verticales, en fonction de la musique.
En fonction de, que signifie ce En fonction de la musique ? Eh bien on ne sait pas. Personne ne sait. Même moi je ne sais pas.
Tout ce que je peux souligner c'est que selon le signal sonore, doux ou intense, grave ou aigu, vif ou lent, rythmé ou pas, les bobines montent et descendent le long des tiges d'une façon qui a l'air d'être liée à la musique, sans que d'aucune façon on puise donner la priorité au rythme, au volume, à la tonalité : simplement on sent bien que ça a sans doute un rapport.
Un rapport chiadé en tous cas, beaucoup beaucoup plus qu'un simple vu-mètre par exemple.

Il n'y a là dedans qu'un seul circuit intégré (mais de luxe : le TL084), qui fait je crois intégrateur, -- en tous cas j'y ai mis des diodes.
Il y a aussi les inévitables 3055 pour piloter les deux bobines, et je n'oublie surtout pas les condensateurs, mes chers condensateurs câblés avec encore un peu de diodes, on ne sait jamais.
Deux potentiomètres (mes chers et omniprésents potentiomètres !) achèvent de rendre le circuit strictement inmaîtrisable : impossible évidemment de repérer une fois pour toutes quelle bonne combinaison des deux angles fait que l'appareil se comporte idéalement à l'instant, et redeviendra parfaitement inerte dès l'arrivée de mon visiteur. (Ou surtout de ma visiteuse, pour séduire laquelle tout cela a été inventé -- voir plus haut, chapitre Électronique & puberté tardive.)



"On" a fini par appeler ça Le Danseur, et j'oublie que préciser que ce sont deux énormes aimants fixés au pied des tiges qui donnent au Danseur cette animation qui le caractérise : aimants à la fois coûteux, dangereux, et extrêmement fragiles.
J'oublie aussi de mentionner les deux minuscules fils de Litz qui fournissent aux bobines les électrons dont elles ont besoin pour que se déclenchent les phénomènes électro-magnétiques gouvernant à toute la machine : fils de la dimension d'un cheveu, scandaleusement fragiles et qui d'ailleurs passent leur temps à se rompre. Le danseur est ainsi hors service les trois quarts du temps, ce qui n'enlève rien à la nocivité des deux aimants au samarium-cobalt.

°
°  °

Le modèle économique de cet appareil est encore indéterminé à l'heure où j'écris ces lignes : ne coûte pas bien cher à entretenir, certes, mais il n'a jamais rapporté un rond.

Et dès que la Fondation Moreno sera devenue dépositaire de ce trésor parmi d'autres (maintenant que Julia a eu l'idée de s'atteler à cette tâche), c'est notre compagnie d'assurances qui bel et bien s'arrachera les cheveux.




Moyenne

Au début de toutes ces aventures, j'en ai fait une tout seul, d'invention : sans l'aide de quiconque (sauf de Catherine, un peu), et surtout en la brevetant moi-même de A à Z, cripe contre la propriété industrielle dont je fus cruellement puni.

Catherine et moi avons 19 ans, elle habite porte de Versailles, rue du Hameau et moi Herblay (Val d'Oise, perpète).
Chaque jour j'emprunte à ma mère sa Dauphine de façon à ce que nous puissions, le soir venu et chaque soir sans exception, roucouler comme de fous amoureux sur ces inconfortables sièges pas faits pour ça mais tous les amoureux du monde vous diront que ce crière n'en est pas un.


 



Miraldaire

Ce mot en dit long sur la frénésie médiatique, dès les début de l'aventure de la carte à puce : sans aucun doute aucun une fortune à conquérir, un monopole à établir, des royalties à faire rentrer, à flots, tout pour établir une position, enfin, indiscutée et indiscutable : celle de milliardaire. Que Julia (qui n'avait encore que deux ans, alors que pas une seule royalty n'était jamais entrée dans les caisses) adaptait en miraldaire.
C'est dire si dans le lexique des médias (et surtout de la TV) le mot était omniprésent.

Incidente sur l'argent facile.
Michel Rataboul racontait volontiers le cas de ce
Ce mot avait une origine précise, qu'il est utile de connaître avant de se lancer dans les affaires.

À partir du tout premier jour, au printemps 1974, il avait été question que
L'exploitant sans ateliers, sans usines, sans outils, fabless comme on dit. (Sans fabrication)
L'industriel avec ses usines (de terminaux) ses ateliers (de cartes) son réseau (commercial dans cinquante pays).

Mais comme Bull voulait absolument l'exclusivité, pour chaque territoire, cette non-concurrence finissait par coûter très cher.

Au bout de quinze ou vingt mois de négociations, on trouvait dans le châssis du futur contrat des choses qui commençaient à fleurer le conte de fées :






Sans parler des USA, du Brésil, de l'Australie qui représentaient eux aussi un nombre significatif de "milliards". À l'époque on exprime encore les grosses sommes en anciens francs (millions c'est un peu cheap, on croirait entendre Mistinguett en 1937 :
Je cherche un millionnaire,
Un typ' chic qui voudrait bien d'moi
Au moins pour une fois par mois ).

Une fois signé ce mirifique contrat, nous avons mes associés et moi fêté comme il le méritait ce billet de mille qui venait de nous glisser sous le pied.
Tout le monde fut de la partie, à commencer par les négociateurs du contrat (Philippe Hennequin, Jean-Pierre Gaben), le licencieur (Michel Rataboul), l'ingénieur qui avait réalisé le prototype de la machine à payer TMR (Take the Money & Run), Jean-Pierre Leroy, ainsi que les deux de chez Bull qui avaient forgé les premières cartes à circuit intégré : Karel Kurtzweil, Bernard Badet.
Mais nous étions le 6 septembre 1976, bientôt le 25, bientôt novembre et les milliards ne montraient pas le bout de leur nez.
Le rare courrier était morne comme une relance de syndic, aucune option ni aucune extension ne venaient signaler un quelconque mouvement de Bull : rien, ils ne faisaient rien, ce qu'il y avait de plus concret avait été la nomination-surprise de leur négociateur, Jean Bréban, comme chef du projet carte à mémoire.
Ça ne me paraissait pas du tout une bonne idée : cet excellent homme, redoutable négociateur comme nous l'avions appris à nos dépens était un homme d'assemblées, de commissions, de délégations internationales. À la Commission (Bruxelles) où il passait le plus clair de son temps, il était connu pour communiquer avec ses collègues en leur passant de petites notes écrites en latin.
Je n'arrivais pas à me représenter ce type comme un entrepreneur (et la suite des évènements me donnera raison, amplement).

« Redoutable négociateur » ai-je écrit : Plutôt, oui. En guise de petits papiers, Bréban avait truffé le texte de notre contrat avec des SAUF, des NI, des DONC, des ET et des OU, admirablement agencés pour que l'exécution du contrat ne passe jamais par les cases payantes.
Ainsi, sans être malhonnête le moins du monde, et en faisant fonctionner le contrat selon sa pure logique, CII-Honeywell-Bull n'avait nulle occasion de payer un seul centime, tout en bénéficiant de l'exclusivité de la licence !

Je ne suis pas allé en justice pour me sortir de ce mauvais pas, c'est eux qui y sont allés.

Cette iniquité ne leur suffisait donc t'elle pas, voulaient-ils en plus que je leur paye quelque chose, ou que je leur abandonne d'avance les droits de mes futures inventions ?

Non, ce fut encore la concurrence qui leur déplaisait. Coincé comme je l'étais entre les mains d'un partenaire devenu déloyal (je raconterai plus loin, c'est promis, la mémorable affaire Barjavel), je n'eus de cesse de trouver un autre industriel plus regardant sur la moralité des affaires.
Je le trouvai avec Schlumberger, une multinationale de services pétroliers qui venait de se diversifier profondément en faisant l'acquisition d'un mastodonte des circuits intégrés :  Fairchild.

J'offris à Schlumberger :

Le sang de CII-HB ne fit qu'un tour à une telle annonce. Un concurrent ? Un industriel qui allait les concurrencer ? Et pourquoi pas, offrir plus vite de meilleurs produits moins chers ?

Concurrence déloyale, osa plaiderBull.

Il y eut à tout cela une saine morale :



Petite incidente dans le récit des milliards.

CII-HB, donc, (plus tard Bull tout court), voyait d'un très mauvais oeil toute forme de concurrence.

Innovatron était pour Bull quelque chose de "stratégique" [voir plus loin le sens exact de ce mot-à-la-mode], seule façon d'expliquer les pires extravagances auxquelles se livra pendant vingt ans le constructeur national d'informatique.

On vient, avec les SAUF, les NI, etc. d'en voir une toute petite manifestation.
(Toute petite peut-être, mais extravagante quand même.)

Avec le procès contre Schlumberger, on est passé aux choses sérieuses :

Avec l'investissement COFIP on va tomber dans le délire :

Ceux de mes associés avec qui j'ai démarré le projet (MM. Hennequin, Gaben, etc.) ne se sont plus bien entendus avec moi à partir de 1976, et ont recommandé d'abandonner le projet.

Comme je n'étais pas de cet avis, ils ont regroupé leurs participations individuelles en une société d'investissement dite COmpagnie Financière d'Investissement Privé, et ont cherché à vendre cette société.

C'était là un coup habile, puisque je ne pouvais m'opposer à une reprise par qui que ce soit fût-ce par le pire ennemi d'Innovatron ce que justement Bull était en train de devenir. (Je schématise.)
Une clause d'agrément interdisait en effet dans les statuts, et fort classiquement, que des actions soient cédées sans l'autorisation d'Innovatron.

De fait, je reçus bientôt (du côté de 1983 ?) une lettre officielle m'informant que COFIP venait d'être cédée, en totalité, à CII-Honeywell-Bull.

Je suis bien certain que Bull a dû payer une fortune ce contournement de la clause d'agrément, et justement ce fut pour rien.

COFIP ne réclama notamment pas un siège au Conseil (ce qui eût été la contrepartie normale de son poids, une douzaine de %) et ce jour, en effet, COFIP se contenta de venir ponctuellement assister aux assemblées annuelles, sans y intervenir ou se manifester d'une quelconque façon.



J'avais promis une affaire Barjavel, la voici.

Au début de l'aventure industrielle carte à puce, soit en 1977, CII-HB commença à se singulariser d'une drôle de façon : d'abord, en changeant l'intitulé du projet.
Ce ne serait plus "projet Innovatron" ou "projet carte à mémoire", mais "CP8".

Sans connaître l'équivalent français de l'excellent anglais stands for, disons que CP8 voulait signifier Circuit Portatif des années 80.

Cet indice aurait dû m'alarmer :

Or, dans toutes les conférences, congrès, symposiums, l'orateur représentant "CP8" commençait systématiquement son exposé par une phrase du genre :
 -  « Il y avait, dans la tribu des Gawahondas, une vieille coutume consistant à présenter son doigt à une machine, en vue par exemple d'effectuer un paiement, ou un retrait d'espèces, etc., grâce à la bague portée par le doigt. »
Ladite phrase, ou une phrase voisine mettant toujours en scène un doigt, une machine, et de mystérieux Gawahondas, était extraite d'un livre d'aventures publié en 1968 sous le titre La Nuit des temps, signé par un écrivain nommé Barjavel.


La réitération du phénomène, liée à l'obscurité tant du livre que de l'écrivain, finit par m'intriguer. (Pour ceux les lecteurs qui sont curieux de communication d'entreprise, précisons tout de suite que, trente cinq ans plus tard, les descendants de CII Honeywell Bull CP8 continuent à préfacer leurs conférences et leurs écrits avec la même phrase exactement.)

Je compris que le procédé relevait de la méchanceté et devait être analysé de la façon suivante :
 1 dans le tout premier des brevets que j'ai déposé sur la carte à puce, je suggère l'utilisation d'une chevalière ou d'une bague comme support du circuit intégré
 2 j'ai d'ailleurs précisément suggéré cette forme de réalisation aux premiers banquiers à qui j'ai exposé le projet, jusqu'à ce que le plus fort en gueule d'entre eux, un nommé Michel Maincent, me rie au nez et me renvoie sans appel à un support  standard auquel tous les banquiers sont habitués : une carte en plastique normalisé ; [Je reviendrai plus loin sur la carrière terriblement particulière de M. Maincent.]
 3 tant que le projet n'eut pas chez moi atteint une certaine crédibilité (quelques semaines), il resta réuni sur mon bureau en un mince dossier rouge marqué BB (pour "bague bancaire")
 4 le roman cité a été publié en 1968, ce qui antériorise l'idée d'une bague comme support de la puce.


Incidente sur le Crédit Lyonnais

Lors de la toute première réunion interbancaire convoquée (par moi) sur le sujet de la future "mémoire", le délégué du Crédit Lyonnais, nommé Maincent, se distingua tout de suite de la cohorte plutôt discrète de ses confrères.
Sur un sujet dont chacun ignorait tout, une élémentaire honnêteté intellectuelle conduisait en effet à n'exprimer que des opinions prudentes, à n'émettre que des jugements modérés, à interroger plutôt qu'à affirmer.
Au contraire M. Maincent plaida-t'il des causes fortes, dont les deux suivantes apparemment contradictoires :
 -  vous nous importunez avec votre bague, nous ne sommes pas en science-fiction mais en banque contemporaine : parlez donc un langage que nous comprenons, une carte plastique comme celle dont les américains tapissent leur portefeuille. 55 millimètres de large sur 85 de haut, et 0,7 mm d'épaisseur. Primo.
 -  comme ça, les hommes ne pourront pas s'empêcher de mettre leur carte dans la poche revolver de leur pantalon. Du coup, en s'asseyant sur un coin de table la carte fléchira, ce qui cassera le circuit intégré. Et on pourra parler d'autre chose.
 -  Troisio, vous nous cassez les oreilles avec le discours anti-fraude que vous nous tenez. Vous prétendez que votre invention résiste à la fraude et à la contrefaçon. Mais la contrefaçon et la fraude sont des risques, et contre les risques il y a des assurances. Un conseil : laissez donc les banquiers gérer comme ils en ont l'habitude les risques et la malveillance par des contrats d'assurance. Ça coûte un peu d'argent à la fin, mais votre voiture n'est-elle pas assurée ? Et votre maison ?

[Choquante, plutôt, cette idée que même publique, une banque doit laisser le mal avoir lieu, du moment que comptablement elle s'y retrouve. Non ?
Le Crédit lyonnais ne pourrait-il pas, aussi, laisser trucider ses guichetiers, du moment le coût de leur remplacement reste inférieur au niveau des frais occasionnés par leur enterrement ?]

Cette hostilité profonde à la technique de la mémoire ("puce", "chip", etc.) se manifestera longtemps chez les deux frères (l'un au Crédit Lyonnais, l'autre depuis sa base à la Société générale) et prendra même une forme extrêmement raffinée au début des années 80, quand l'ensemble de la profession bancaire française décide de faire conjoindre ses efforts en un double mouvement :

Et à la stupeur de toute cette profession, des pouvoir publics, des milieux industriels, l'ennemi juré de cette technique, Michel Maincent, en est institué comme chef absolu : patron du GIE Carte à mémoire.


Moreno n'a donc rien inventé du tout, et tout cela ressortit-il au domaine public, fermez le ban CII-HB ne doit rien à personne.

Comme l'aventure est strictement contemporaine de cette campagne menée par Bull à cette époque en vue d'une gratuité pure et simple de cette licence (voir plus haut : Miraldaire), et compte-tenu des chiffres astronomiques complaisamment annoncés par Bull pour l'exploitation future de cette technique, on comprend enfin que Barjavel soit pour eux stratégique.

Misère pathétique de l'industrie française   (au moment même où Bill Gates crée Microsoft et Sony le walkman)...

Et pourtant, pourtant, ils n'étaient pas si loin d'une vérité un peu plus substantielle, chez CII-HB : voir, un tout petit peu plus loin, l'histoire, autrement plus excitante, de Croisière sans escale.

Quelques temps plus tard en effet, circonstances semblables, rebelotte Barjavel.
Puis, cela se généralisa, et Bull finit par associer toute communication relative à la carte, aux incontournables Mahacondas. Le charabia devenait donc limpide : ce Moreno dont on commençait à avoir entendu parler, avait extrait de ce roman capital une idée adroitement transformée en "brevet".
Double bénéfice :
~ Moreno ne sert à rien ;
~ en exergue d'un exposé scientifique, citer le texte d'un des plus grands auteurs contemporains.

"Généralisation", ce n'est pas par exagération : que ce soit par oral ou par écrit, brochure, dépliant, prospectus, -- le phénomène s'accéléra sans cesse à partir du début des années quatre-vingt (et jusqu'à aujourd'hui, inclusivement).
Le phénomène s'accéléra donc, et s'amplifia : sauf que ça ne s'arrête pas là, et quand Bull s'attaque à forte partie, ils font les choses en grand. Une passerelle officielle est bientôt établie entre le constructeur informatique (ainsi que ses rare alliés), et le romancier : Bull se mit à entretenir une correspondance avec René Barjavel puis, comme celui-ci répondait manuscritement à leurs lettres, à reproduire dans sa documentation commerciale le fac-similé des lettres de Barjavel (aussi précieux, vu par Bull, qu'un codex de Léonard de Vinci).

Je n'avais pas lu ce bouquin, dont j'ignorais (à l'époque) tout autant le titre que l'auteur. (Ce nom me disait quelque chose, mais je l'associais -- pourquoi donc ? -- à celui d'un animateur de radio matinal, RTL je crois bien.)
La stratégie de Bull était donc nulle, et même non avenue (c'est là que se place le gag-dans-le-gag). Mes premières années de pratique littéraire à l'âge adulte avaient en effet révélé, rapidemment, trois allergies :
J'avais pourtant aimé passionnément le plus célèbre des Huxley (Le Meilleur des Mondes) et trouvé une certaine curiosité au Voyage fantastique d'Asimov. Encouragé par ce que je croyais être de premières pépites, j'en avais essayé d'autres (sur leur réputation ou les conseils de mes amis, exclusivement) :
aussi bien H-G Wells (La Machine à Explorer le Temps) que 1984 (Orwell), et que la plupart des Jules Vernes, tout simplement**, je m'ennuyais, je n'y croyais pas, je ne croyais d'ailleurs à rien, pénibles corvées suivies d'abandons précoces (bien avant la cinquantième page). Je ne découvrirai que trente ans plus tard (et ce grâce au chef-d'oeuvre de Kubrick, exclusivement), le prodigieux 2001 d'Arthur Clarke.

Mais c'était compter sans Marie-Christine Wittmer (Macha Serdetchny), une de mes plus proches amies, qui m'imposa la lecture du chef-d'oeuvre -- elle était prof de lettres -- qu'elle venait de découvrir : Croisière sans Escale, du britannique Brian Aldiss. Cette proposition n'était pas négociable.
J'y eus d'autant plus de mérite que les quatre-vingts premières pages me furent un pensum, mais après ce volumineux prologue, Marie-Christine avait une fois de plus raison : de façon vertigineuse, et jusqu'à la dernière ligne, l'idée principale puis les innombrables idées-dans-l'idée me tirèrent des frissons tellement elles étaient grandioses ; le pauvre Huxley n'était qu'un amateur.
[Incidemment, un des principaux personnages portait au doigt une bizarre bague, grâce à laquelle il pouvait desceller certains points de certaines cloisons, pénétrant ainsi à volonté dans tels et tels lieux connus comme inaccessibles. Bref, sa bague faisait clef -- et ce détail ne joue d'ailleurs aucun rôle central, ni même particulier.]
Le bonheur que m'a procuré B. Aldiss ne fut pas éphémère : depuis 1969, je relis Croisière... au mois une fois l'an ; comme la version française du livre est épuisée, j'en fais acheter à prix d'or plusieurs exemplaires supplémentaires au cas où je perdrais tous les miens. À mon tour, j'en impose depuis trente ans la lecture à tous mes proches (pour cela, aucun autre moyen que de le prêter d'office).

Bref, si Bull tenait à ce point à faire croire que mon mérite était nul, puisque l'idée de la bague avait été publiée dans un -- et dans combien d'autres ? -- roman six ans avant mon invention, ils s'étaient encore une fois trompés de cheval :

Incidemment, et vingt ans plus tard (début XXIe siècle) j'ai profité d'une corvée pour me déniaiser et découvrir enfin Barjavel (cinq jours de "repos" dans un luxueux hôtel marocain) : l'idée n'est d'ailleurs pas venue toute seule, le bouquin était tout simplement en vente au Relais H de Roissy, à côté de Biba, de Femme Pratique et de "Lycéennes en chaleur".
Cinq jours de chaise longue, dont deux en compagnie des Mahacondas : l'allergie initiale (voir plus haut) reprenait du poil de la bête, et le livre me tombait des mains, quelle que soit ma -- médiocre -- bonne volonté. Je n'ai jamais dépassé la page 20, avant de me rabattre sur le newstand de l'hôtel qui, surprenemment, regorgeait de nouveaux Desproges.
Cette affaire (que je pardonne au lecteur de trouver beaucoup trop longue), justifiant tardivement la note 52 (page 108 de La Carte à puce  -  Histoire secrète), a eu pour moi un bénéfice imprévu : lorsque je rencontre quelqu'un mentionnant Barjavel (ou encore quand je lis "Analyses et Synthèses" où notre grand auteur est omniprésent, jusque et y compris la reproduction des lettres écrites par Barjavel à Bull !), je sais avoir en face de moi quelqu'un d'endoctriné : anti-Schlumberger sûrement, anti-Gemplus sans doute, en tout cas mortellement prévenu contre Moreno-et-sa-bande. Bull est passé par là, laissant son indélébile signature.

Innovatron, exploitant de pure IP (intellectual property), sans équipements, sans outils, fabless avant la lettre




L'influence des indiens

Le CM2 marquait la fin d'un cycle idyllique, celui de l'école pour les petits enfants, et ouvrait une période redoutable : celle du lycée.
La preuve, il fallait affronter une épreuve, le fameux Examen d'entrée en 6e, pour changer de cycle.

Pétri de culpabilité vis à vis de ma mère (qui se sacrifiait chaque jour pour l'éducation de son enfant et incidemment payer le salaire des nourrices), je me mis à flipper devant cette épreuve de fin d'année, un "examen" comme je n'en avais jamais subi. Je devinais comment pile et face étaient déjà l'issue du jeu :

Il fallait absolument que je ne rende pas ma mère malheureuse en échouant à cet examen, il fallait absolument que je réussisse.
C'est comme ça que m'est venue l'idée de mettre dieu de mon côté.

Je lisais à cette époque un illustré ('BD' n'avait pas été inventé) qui montrait clairement un petit indien, Hyawatta, priant au pied du totem et concluant le rite en ces termes :
 -  Que la volonté du Grand Manitou soit faite.

C'était ça, l'incantation magique, celle qu'on ne m'avait pas apprise puisque, juif, je n'avais pas connu le cathé.

Occidental que j'étais, j'adaptai ce dialogue à mon cas.

Et voilà donc comment je me mis donc à prier tous les soirs, au pied de mon lit :
 -  Mon dieu, faites que je réussisse à mon Examen d'entrée en 6e.
Incantation qu'inspiré par Hyawatta je concluais aussitôt ainsi :
 -  Que votre volonté soit faite.
On observera qu'à la différence de Hyawatta, je voussoyais dieu. Le petit indien, plus banal dans son _expression_, se perdait entre des Ils, des Elles, et autres infinitifs qui évitent d'avoir à prononcer Tu et Vous :
 -  Il lui faudra une escalope dans les 200g ?
 -  Il a pas la monnaie ?

C'est donc ça que j'avais inventé. Non pas la prière, mais prier.

Exactement comme on dit à son voisin :  -  Je vous prie de me passer le sel,j'avais inventé de solliciter dieu :  -  Je vous prie de me faire réussir à ce  examen.


En tous cas, l'examen en question fut l'occasion d'une découverte de taille puisque, même apparemment insignifiante, je m'en souviens encore.



Gide

C'est une dictée (quelques mois avant celle de Nordmann), c'est la dictée d'André Gide.

Je résume. En vacances dans le mas familial où il s'ennuie un peu, André observe qu'une épaisse porte entre chambre et salon est caractérisée par une grosse cavité, bien profonde, tout mystérieuse.
Pourquoi mystérieuse ? Parce que personne ne sait, ni n'a d'ailleurs la moindre idée, de ce qui s'entasse au fond de ce tunnel.
On a beau enfoncer son petit doigt dans le trou, au plus profond qu'on puisse, on ne sent rien, rien ne vient.
C'est énervant.

Année après année, vacance après vacance, on en parle aux uns et aux autres, à la vieille cuisinière, au jardinier, personne ne sait rien et d'ailleurs : tout le monde s'en fout.


Quand le jeune André (quatorze ans peut-être ?) a un jour une idée : il se laisse pousser l'ongle du petit doigt, évite soigneusement de le couper et au bout de trois semaines l'ongle fait deux centimètres de long.

André aborde alors la deuxième phase de son plan : introduire le petit doigt dans la cavité, enfoncer tout au fond bien bien, et ramener à la surface ce qui fatalement remontera.

Ce qui remonte ? Une petite bille métallique, harponnée par l'ongle hypertrophié.

C'est là -- pas avant -- que commence l'histoire : impatient d'abord de se précipiter auprès du reste de la famille pour montrer sa trouvaille, proclamer son triomphe, recueillir les louanges, André se rend subitement compte que cette petite bille est totalement dépourvue d'intérêt.

Une bille ? Et alors ?

Le fond du trou ancestral ? Quelle belle affaire !

Trois semaines d'effort ? Pas de quoi être fier !

Et notre narrateur fini par garder pour lui tout seul cette histoire avérée creuse. Le mieux qu'il en fera c'est, vingt ans après, une dictée.




À Lionel :

Marche arrière toute !

Je viens de survoler la zone judaïté de ton texte Word, et instantanément je flippe.

Je relève en effet qu'il y est question (tout de suite et souvent) de Spinoza -- et même de spinozisme.

On y parle du « regard de l'autre ».

Enfin, la « communauté juive » est également mentionnée.


Je déclare donc forfait : ce n'est pas mon heure.



Je préfère aborder sans plus attendre un cas (dans le domaine du beau) qui m'enthousiasme depuis une quinzaine de jours.


Subject: Glasgow (Écosse), 10/2007 - on a retrouvé le Léonard disparu !
Eh bien c'était pourtant simple : ils n'avaient qu'à se procurer un livre (si possible beau) et arracher la page où le tableau est reproduit pour l'agrafer à la place du tableau disparu.

Et voilà qu'à propos de Léonard je tombe au hasard de mon bloc-notes sur cette magnifique image (où je veux voir Marianne et Antoine mais ma fibre paternelle n'est pas convoquée, silence !) :

Il y a la télévision sur mon géant Macintosh, un tuner branché en permanence sur La Chaîne Parlementaire (Assemblée nationale / Sénat), un autre sur Arte / La 5. C'est pratique ça parle tout le temps, et ça parle en boucle. (En pleine nuit : la 2.) On peut enregistrer des images ou des bouts de films et bien sûr, si l'on a manqué une syllabe un mot ou une phrase, on peut revenir en arrière. (Si l'on y tient absolument, on peut se dire qu'on remonte le temps.)

Ici, donc, quelques images d'un petit film sur Léonard de Vinci
D'ailleurs, juste en dessous, un fragment de Mona Lisa m'enthousiasme tout pareil :  je ne connaissais pas l'expérience du recadrage ET LE FAIT EST qu'ainsi cadrée, la Joconde est plus belle que d'habitude.
(On se passe volontiers de son buste et de ses mains, ainsi que du paysage touristique lambda en arrière-plan tout au fond.)

Or, que remarque-t'on, en commun sur ces deux détails captés sur la TV numérique du Macintosh ? Le 2 de la télévision publique, pétant d'indiscrétion, aussi moche que brutal, garant -- c'est son rôle -- du droit d'auteur en cas de copie d'écran.

Et dans l'image supérieure, celle avec le boutchou, ce 2 trouve même le moyen de niquer la bouche du petit jésus : il va jusqu'à en fausser la joue (pourtant joufflue).

Alors quelle va donc être la réaction, naturelle, de l'amateur d'art exposé à ÇA ?
Sûr et certain qu'il va trouver intempestif ce 2.
Même, poussé à admettre que le tout est quand même d'une bouleversante beauté, il résumera sa pensée en concédant qu'il gêne, le 2 de France_2.

Et sur le bout de Joconde il gêne aussi ? Eh ben c'et pas grave, chochotte !

Il gêne ! Ça gêne un peu, oui, mais nous avons la chance d'être dotés d'un cerveau prodigieux, un cerveau qui filtre ce genre de parasite.
Un coucher de soleil, une boule rouge qui au fond d'un ciel limpide frôle l'extrémité du monde, et le tout gâché par une grue de chantier en plein dans le coup d'oeil -- pas de problème : le nerf optique transmet au cerveau ce qu'il faut, et ce coucher de soleil il est quand même superbe !

J'ai bien dit chochotte : gosse de riche habitué au confort et aux domestiques ; c'est justement le rôle des serviteurs que d'enlever ce qui fait tache, corriger les faux plis, réduire le désordre.

Ce qui nous amène, le plus naturellement du monde, au point-clé de la question finalement posée, ce lièvre qu'il faut absolument soulever : toute l'industrie du Beau livre en dépend, et une bonne partie de la muséographie.
Je veux parler -- c'est ainsi -- de la qualité des reproduction d'art :

Autant fournir tout de suite ma réponse à toutes ces questions. Je n'en ai qu'une seule :  NON !
 -- certes la Joconde (1) est cadrée très serré, mais ça présente l'avantage de concentrer 100% du regard sur la bouche et le nez, tout en escamotant le le morne paysage en arrière-plan
 -- on ne voit pas grand chose du chérubin (4), mais au moins le regard n'est-il pas dispersé sur ses formes d'angelot grassouillet
 -- la lumière sur l'image 3 est plus orthodoxe, on voit mieux la chevelure et le buste de la madonne, mais le bois du cadre occupe une place disproportionnée
 -- on ne voit pratiquement rien du paysage sur (2), mais le contraste est favorisé, et on bénéficie d'un meilleur éclairage.

Comme on peut le voir, je bénéficie de conditions exceptionnellement favorables au niveau du confort : TOUT me plaît, et le 2 de France Télévisions ne me gêne en rien.

C'est dire si la substitution d'une simple photocopie au tableau originel me serait profondément indifférente.
Je parle ici, pour plus de clarté, de peintures parmi celles que j'aime :
Renoir, Les parapluies
Géricault, Le radeau de la méduse
Van Gogh, La nuit étoilée
La Tour, Le tricheur
Cézanne, Joueurs de cartes
Velasquez, Los Borrachos
Poussin, Les bergers d'Arcadie
Juan Gris, Violon et guitare
Modigliani, Nu
Goya, Les fusillés du 3 mai
Manet, Bar aux folies Bergère
Dali, Christ de St-Jean
Bosch, Le Jardin des délices
Picasso, Guernica, Le rêve
Léonard, L'Annonciation
Michel Ange, La Sybille de Delphes
(plus une cinquantaine d'autres ?)

(Non compris ici Balthus, Münch, Chirico, Turner, Hopper, Bacon, Bruegel, etc. etc. etc.)

Pour la même raison exactement, pas question un seul instant d'aller au musée, quel qu'il soit et à quelque mouvement qu'il soit rattaché. Exception faite pour Beaubourg et le Moma, à cause des gags.

Hésitant par contre entre deux livres d'art, je choisirai sans doute la qualité d'impression (du moins telle que celle-ci peut m'apparaître entre les rayons de la Fnac, ainsi qu'évidemment le plus grand format.

Et à propos de musée, voyons un peu le cas de la vraie peinture.

Il m'est déjà arrivé de faire hurler ceux de mes amis, plus amateurs d'art que moi (c'est facile) et surtout authentiquement muséophiles, hurler à l'écoute de tel ou tel propos franchement iconoclaste.
Deux exemples :

1. Los Borrachos
J'ai évoqué, ailleurs dans cette édition, le cas du Velasquez. En voici les principaux temps :
 -- dans la salle d'attente du dentiste, je feuillette un jour Marie-Claire (que je préfère largement à Elle : moins de mode, moins de pub) ;
 -- je commence par me concentrer sur l'horoscope, victime d'un phénomène subliminal dont l'ingéniosité me frappe et que je m'en vais raconter ici (sans aucun rapport avec Velasquez) :
*désolé par l'absence de toute attraction rédactionnelle, je feuillette à toute vitesse, sans lire, les pages du magazine
*d'un grand coup de moelle épinière, je freine pile ce défilement des pages : « manger des yaourts » est entré dans un coin de mon oeil, et ça m'intrigue
*je reviens en arrière, feuille par feuille, balayant en diagonale chacun des articles survolés
*ça marche ! au milieu du Nième article, je reconnais « manger des yaourts » ; je n'avais donc pas été victime d'une hallucination
*et c'est là que l'histoire devient amusante, ou plutôt ingénieuse : « manger des yaourts » se situe en plein milieu d'une page astrologique, parmi le texte suivant : « cette semaine, faites de l'exercice et surtout n'oubliez pas de manger des yaourts ».
*c'est donc le rédacteur d'horoscope qui, habilement, glisse au milieu de ses recommandations quelques formules sans conséquences, des conseils qui ne mangent pas de pain en somme : à qui donc pourrait-il être contre-indiqué de manger des yaourts ? à personne ; chacun, donc, consultant son horoscope, a ainsi l'occasion de trouver les conseils de celui-ci particulièrement pertinent, et même peut-être, croit-il, rédigés au cas par cas.
 - faire de l'exercice
 - prudence au volant
 - manger des yaourts,
voilà qui vous authentifie un horoscope aussi bien que si Mme Irma vous le murmurait à l'oreille.
*on peut d'ailleurs pousser le procédé plus loin : faire croire que l'on a des informations de première main, et que le médecin de Nicolas Sarkozy lui a justement prescrit, lors d'un récent check-up, de forcer sur les yaourts.
etc.


* fin de l'incidente yaourts, qui nous a distrait de la peinture baroque.


 -- je tombe en arrêt devant une image qui me fascine : des vagabonds au bord d'une route, jouissant de la vie. Ça s'appelle Bacchus, Los Borrachos, et c'est une toile de Velasquez ;
 -- la reproduction n'est pas bien grande (une dizaine de centimètres) mais les couleurs viennent bien et le regard du vagabond principal est assez fascinant ;
 -- je fais donc ce dont j'ai l'habitude en pareil cas : je déchire la page et la fourre dans ma poche.
 -- de retour chez moi je découpe l'image proprement et cherche un endroit où l'exposer ; appelé par d'autres urgences je finis par coller l'image sur la porte de mon frigo, avec deux magnets.

Et voilà, le Velasquez y est encore. (En réalité, ayant entretemps déménagé deux fois et changé de frigo, les magnets ont été greffés sur de nouvelles surfaces blanches, et le bout de journal s'en est trouvé un petit peu chiffoné.)

Ce tableau continue à me plaire, comme au premier jour ; m'arrive de le montrer à des visiteurs et d'ailleurs le voici :
http://avinglish.files.wordpress.com/2009/03/diego_velasquez_los_borrachos_the_feast_of_bacchus.jpg

En résumé, et une fois pour toutes :
 -- variante moins quadragénaire : Louise Bourgoin



Qu'est-ce à dire ?
Que l'émotion, terme clé dans la problématique générale de l'art (notamment pictural, surtout classique) m'est un sentiment tout à fait étranger. Cette insensibilité jouxte de très près l'omniprésente question du prix des oeuvres d'art.



2. Bataille près d'une forteresse
Indépendamment du montant souvent extravagant qui caractérise les plus visibles des acquisitions (100 M$ pour De Kooning ou pour Van Gogh), il convient selon moi de critiquer dans un même souci de salubrité certaines transactions de second plan mobilisant à leur échelle des moyens disproportionnés s'agissant de dépenses publiques.
C'est ainsi que la ville de Nancy a voté l'acquisition, pour 475.000 euros (soit 0,6 M$) d'un tableau du Lorrain : Bataille près d'une forteresse.

            
Plutôt que d'investir une telle somme, la ville de Nancy aurait pu

Quant au tableau du Lorrain, le musée de Nancy aurait pu le remplacer par une photocopie de bonne qualité, aux dimensions requises. En outre, s'agissant  de cette dernière mesure, celle-ci aurait pu être l'occasion d'une moins-value sur le poste de gardiennage.

Comme alternative au financement d'art moderne, la ville de Nancy aurait pu financer

Vous ne pouvez pas vous défendre face aux imprécations de ceux qui ont faim, et qui vous maudissent.

MM. les tenants de l'art authentique, ce fait divers vous accable.

(Prévoir une sévère prise de bec avec Marie.)





_______________________________________________________________________
14/12 7h30 - Interruption pour consolidation
Posté à Lionel en l'état. Manquent
  *      
        *       beaux livres
        *       musées


controverse sur experts, paternité certaine
_______________________________________________________________________















De moins en moins juifs


Donc, je n'avais pas fréquenté le catéchisme.

Il faut ici raconter pourquoi et comment, puisqu'on l'a vu avec l'histoire du petit indien : une certaine foi (ou du moins sa simulation) peut aider à démerder un problème.

Dès le début de la classe de 6e, mon voisin de pupitre, un gros garçon nommé Jacques Portal, me demanda à titre de confidence quelle était ma religion.


Incapable de répondre à sa question, j'interrogeai ma mère à l'heure du goûter.


Je crois me souvenir que sa réponse (ou ce qui en tint lieu) fut emblématique de ce que j'ai toujours apprécié chez elle (ainsi que chez mon père, d'ailleurs) : une profonde indifférence à l'ensemble de ces questions, religion, foi, rite, spiritualité, etc. etc.


Mon souvenir est donc qu'elle répondit : nous sommes juifs (ou plutôt : je crois bien que nous sommes juifs).


Ah ! Et qu'est-ce que ça veut dire, qu'est-ce que je dois répondre à Portal ?

Là, elle ne sut pas m'aider.

C'est, encore une fois, tout ce que j'ai toujours apprécié chez elle : ne m'avoir jamais emmerdé avec kippa, bar-mitzvah, circoncision, kippour, etc.


Elle ne savait pas vraiment si « nous » étions juifs, et avouait ne pas vraiment savoir ce que ça voulait dire.

Portal, destinataire de toute cette incertitude, exploita immédiatement le filon :

1. Il faut que tu deviennes catholique
2. pour commencer, tu réciteras tous les soirs avant de t'endormir la prière que voici

Le post-it n'ayant pas été inventé, c'est au dos d'une vieille enveloppe que le copain avait calligraphié son Notre-père :
Notre père qui êtes aux cieux
Que votre nom soit sanctifié
Que votre règne arrive
Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel (...).

Encore reconnaissant à dieu d'avoir arrangé mes bidons s'agissant de l'Examen réussi, je me mis au Notre père le soir même.
Une fois la lumière éteinte, sous les draps, c'est pas bien long il y en a pour deux minutes.
Encouragé par le succès de son initiative, Portal ne tarda pas à me fournir le Je vous salue Marie :
Je vous salue Marie
Pleine de grâce
Le seigneur est avec vous
Vous êtes bénie entre toutes les femmes
Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni (...).

Au mois de mai les élèves du lycée Montaigne déambulent dans la cour avec leurs aubes (un détail du rite de la Communion), je ne suis pas concerné mais Portal ne manque pas de me les désigner.

Puis, les années se mettent à passer et mon souvenir devient confus. Ce que je sais c'est qu'en classe de 3e je suis au Cours Montaigne à Herblay (Val d'Oise, nord-ouest de Paris), ayant quitté depuis deux ans le lycée Montaigne et Choisy-le-roi, plein sud de Paris.


Ce que je sais aussi c'est que Portal n'a pas lâché le morceau et le voilà qui vient parlementer avec le curé d'Herblay afin que celui-ci me prenne en cours particuliers ; objectif baptême et surtout communion au mois de juin, comme tout le monde.
Portal établit à cette fin une liaison avec le copain que je me suis fait en 3e : Jean-Pierre Delalande (qui deviendra célèbre vingt ans plus tard, une fois élu député RPR, avec un amendement régissant les licenciements collectifs).

Pendant près d'un an, donc, je suis allé chaque soir chez le curé d'Herblay qui m'a exposé l'ancien testament (plutôt rigolo) puis le nouveau (ennuyeux à mourir).

[L'incessante actualité d'aujourd'hui oblige à préciser ici que malgré ce contact rapproché avec un néophyte en pleine puberté, le curé ne m'a jamais rien tripoté et son initiation à la foi catholique fut de bout en bout menée en tout bien tout honneur et les mains sur la table.]


Avril arriva, Delalande, Portal, mon père ma mère et ma tante assistèrent à mon baptême. Aujourd'hui encore j'ai honte de ce rite imbécile auquel je me suis prêté.


Puis, quelques jours après ce furent la communion, la confirmation, puis la communion solennelle. (Ne suis plus certain de l'ordre de ces festivités.)

Aujourd'hui bien sûr je me bafferais d'avoir ainsi, à quinze ans, pataugé dans la chrétienté, au lieu d'aller draguer des filles.


Portal et le curé pouvaient être contents, mission accomplie : j'étais devenu un rat d'église.

Prières le soir, confession le samedi, communion le dimanche, tout ça dura de juin à août 1960.

Requinqué par les excellents enseignements (privés) dispensés au Cours Montaigne, je réussis brillamment (je réussis) l'examen d'entrée en seconde, voilà comment début septembre je deviens élève de seconde C au lycée Condorcet.

[Mes copains licenciés ou diplômés ont en général fait le collège d'Argenteuil ou le lycée de Saint-Cloud : moi, autodidacte, c'est lycée Montaigne + lycée Condorcet.

Mérite une discrète jalousie.]

Glissements progressifs de l'esprit critique, progrès de la rationalité, puberté tardive ?
Un certain dimanche de septembre à l'église d'Herblay, je fus pris d'un fou-rire en observant le curé élever l'encensoir : voilà qui fut fatal à ma foi toute neuve, athée je devins instantanément comme aujourd'hui et comme si ça ne suffisait pas j'embrassai aussi l'anti-cléricalisme, l'agnosticisme, la libre-pensée.

Je conchie le pape (tous les papes), les rabbins, les imams, ,aussi bien que le dalaï-lama. Et je souscris complètement à ce que disait il y a quelques jours un people invité par Thierry Ardisson : je déteste et je méprise toutes les fois, toutes les religions.

[Fin de mon idylle avec la religion catholique.]





À l'instant même (décembre 2009), je ricane apprenant que pour satisfaire leur clientèle musulmane, les restaurants QuickBurger vont désormais servir de la viande halal. Ce qui fait ricaner ? C'est d'apprendre en quoi une viande peut être certifiée halal : c'est quand le boeuf a été égorgé le regard tourné vers la Mecque.
Alors comment, comment ai-je pu communier ?
La communion c'est l'eucharistie, et ça consiste à ouvrir la bouche (avec laquelle on n'a rien mangé depuis la communion, en général la veille), et à recueillir sur sa langue une rondelle blanche en pain non levé, puis à avaler la rondelle sans la mâcher.

Comment ai-je pu, moi qui ricane devant les couverts casher avec lesquels on ne peut manger ni viande ni laitages ; ou bien ces coussins en plastique remplis d'eau, sur lesquels s'assoir dans le métro afin de ne pas enfreindre la loi judaïque proscrivant de ne pas se déplacer, sauf sur l'eau, pendant shabbat.

Selon ma mère, donc, « nous » sommes juifs. C'est qui, « nous » ? La famille ?

Ce que j'apprécie avec la mienne, c'est qu'eux non plus n'ont jamais invoqué quelque détail rituel que ce soit. Ma mère a et avait six frères et soeurs :
*       aucun de mes cousins n'a procédé à la moindre bar-mitzvah, aucune montre n'a été offerte à aucun de leurs fils
  *       nulle part sur le linteau d'aucune la porte on ne trouve de mezouzah
    *       nul ne mange casher, les crustacés sont les bienvenus
   *       nul ne va à la synagogue (jamais)
       *       nul ne célèbre rosh hashanah (nouvel an juif), ni yom kippour
   *       nul ne célèbre shabbat, vendredi et samedi sont des jours comme les autres
      *       nul ne parle hébreu ou yiddish
        *      

J'ajoute que les croyants dans cette famille (j'en prends le pari) sont quasi-inexistants et ceci est plus délicat que nul n'a été déporté pendant la seconde guerre.


Qu'est-ce qu'un croyant, incidemment ?

Je propose la règle suivante :
 -  y a t'il un créateur de l'univers, et que devenons-nous après la mort ?
Répondre NON et UN PETIT TAS DE POUSSIÈRE trahit un non-croyant. Moi par exemple.

Alors juifs, « nous » serions ?

Même pas vrai !
Même pas (mai 2007) quand Patricia m'écrit ça :
Hier soir j'avais un dîner à Los Angeles, je portais un " bracelet Déliro "  et  à  table  un  des invités  m'a dit : < ça c'est incroyable j'écoute justement cette radio !  c'est  un juif  Fançais assez  sympa ! >

Conclusion provisoire de la démonstration qui va suivre :
* il faut abandonner le mot juif, qui ne sert qu'à Hitler (et à lui seul) lorsqu'il est question de génocider quelqu'un
* il faut employer le mot israélien, pour qualifier un citoyen de l'état d'Israël.

Et il faut conséquemment réhabiliter le mot
israélite, qui désigne ceux dont la RELIGION est le judaïsme (israélite est certes un peu vieilli, et ce mot n'est plus en pratique utilisé que par certains esprits frileux craignant de passer pour racistes en employant le mot juif).



Alors moi et ma famille « nous » serions juifs ?

Toujours pas, sauf si l'on se réfère (ce qui est défendu) à la définition du judaïsme, que voici :
 -  est juif tout individu né d'une mère juive.
Pourquoi donc est-il défendu de professer une telle chose ?
 -  parce qu'elle procède de la religion
 -  parce que profondément foireuse : elle ne fonctionne pas, ainsi qu'on va en faire la démonstration.

Religion : ici spiritualité 100%, rationalité 0%
Pour une simple question de standing intellectuel , il faut absolument proscrire de la conversation tous éléments prélevés dans le champ de la religion, du spirituel (métaphysique, dogme, rite, etc.) car :


Foireuse, allons-y : cette définition est auto-référente, péché contre l'intelligence depuis longtemps identifié.

Comment s'évalue donc le judaïsme de la mère juive ? Eh bien, c'est une question fatale qui établit l'inanité de ce problème.

Question fatale que je revendique avoir inventée.


Rappel sur une anecdote qui m'est chère.
En 2005, en réunion privée avec 24 intellectuels du monde de l'édition, de l'administration, des médias, etc, un invité de premier plan (l'ambassadeur d'israël en France) mentionna les nombreuses personnalités juives connues de la France récente, telles que Blum, Mendès-France, Servan-Schreiber, Fabius, Attali, Elkabbach, Anne Sinclair, etc.
Sans aller l'embêter avec les chers disparus, je lui demandai s'il avait vérifié qu'Elkabbach était juif.
Comme on devine, il fut incapable de répondre positivement. Et qu'il balaya la question d'un éloquent revers du bras :  -  Tout le monde sait cela. (Genre : ne pinaillez pas, je vous en prie.)

L'ambassadeur n'a donc pas pris la peine de soutenir que la mère d'Elkabbach était juive, et s'est (désinvoltement) limité à ce qu'il faut bien appeler une
rumeur.

Or la question est d'importance puisque, pour la majorité des sensibilités [comme on dit], le judaïsme est peu ou prou une race, ou une sorte de race. On dit par exemple : le peuple élu.

On dit aussi les ashkenaz, pour désigner ceux des « juifs » originaires d'Europe centrale, ou les sépharades (à propos de ceux qui viennent de la Méditerranée).

Mais cela fait belle lurette qu'ethnologues (et anthopologues) ont éliminé la notion de race chez l'homme. On retient je crois, dans certaines conditions, les noirs et les jaunes.

Dans d'autres contextes, la caractérisation religieuse est consubstantielle, sinon exclusive.
Le Monde titre par exemple un numéro spécial : Être juif en France en 2008.
L'illustration représente deux petits enfants, portant tous deux une kippa :
 -  la kippa, attribut spécifiquement RELIGIEUX (trait renforcé par l'interview d'un rabbin)
 -  les petits enfants signifiant une naissance juive, donc une RACE.
Attribut spécifiquement religieux ? Tous les gestes ne sont pas porteurs de la même fonction :
* circoncision, opération pouvant être considérée comme hygiénique
* kippa, accessoire 100% religieux

Le président du CRIF (Roger Cukierman, patron de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild) prend ainsi position, à propos d'un assassinat : 
 -   Si la victime de ce crime horrible n'avait pas été juive, nous aurions appelé de la même façon à descendre dans la rue.
À propos d'un autre crime, l'Observatoire du communautarisme note que la malheureuse victime n'était pas juive mais d'origine bretonne : dans les deux cas, les juifs sont donc bien des étrangers (ni bretons ni auvergnats), de véritables hors-venus au passeport indéfinissable.



On conçoit facilement l'origine qui est celle de la définition du judaïsme : c'est tout simplement la loi des maris cocus, cette loi éternelle, universelle, qui veut qu'on peut être raisonnablement sûr d'une maternité, tandis qu'on n'est jamais certain -- jamais -- d'une paternité.


Ensuite, la mécanique même de cette définition est fantaisiste : supposons que la mère même de Jean-Pierre Elkabbach soit juive, carrément juive : naissance à Jérusalem, shabbat, cacher, kippour, etc.

Comment pourrait-on affirmer que son arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère (née aux environs de 1790, ayant vécu sous le premier empire) n'a pas eu une grossesse secrète, n'a pas enfanté clandestinement, ne s'est pas attribué l'enfant d'une domestique, d'une voisine et que c'est précisément d'une telle naissance irrégulière que descend Jean-Pierre Elkabbach ?

Un tel raisonnement est insusceptible de faute, et si 1790 ne suffit pas remontons à François 1er ou à Périclès : le judaïsme date d'Abraham, ce serait bien le diable si aucune mère fautive n'avait enrayé une lignée de 5300 ans.


Exemples cités :
        *       J. Attali, « 200 M juifs nécessaires à la sécurité d'Israêl »
        *       C. Lanzman, « 11 400 enfants juifs de France » (noter la précision du recensement)


Notes sur Wikipedia


Je voulais aussi vous demander un petit service, si cela ne vous ennuie pas. Comme je vois que vous avez la plume alerte et apparemment facile, est-ce que vous seriez d'accord pour raconter en quelques lignes ce que vous aimez de Wikipédia ? L'association Wikimédia France (je renonce donc ici et maintenant à vous expliquer les subtilités, promis) tient un blog axé, bien entendu, sur Wikipédia. Nos billets sont le plus souvent informatifs, parfois un peu plus engagés sur la diffusion de la culture, mais manquent cruellement d'expériences racontées et d'avis "humains" venus d'autres personnes que de notre équipe, qui a tellement le nez dans le guidon de Wikipédia qu'il nous est parfois difficile de nous placer dans l'angle de vue du visiteur ou d'un contributeur novice. Je crois qu'il serait très sympathique d'avoir un retour d'une personne comme vous...
Le blog est ici : http://blog.wikimedia.fr/

Si cela vous ennuie, dites le moi très simplement. Sinon, ça serait vraiment un plaisir pour nous.

Pour les i , c'était parfait :-)
On les oublie trop souvent... Cela dit, je fais assez régulièrement des fautes d'orthographe. Mais, atavisme d'ex-prof, je vois toujours mieux celles des autres que les miennes, ce qui me permet de pouvoir corriger assez facilement les textes sur Wikipédia...
Amicalement,

C'est assez simple, en somme.
Wikipedia représente pour moi rien moins que l'inaccessible, le but ultime de toutes choses auxquelles j'aurais rêvé de consacrer ma vie.


 -  Wikipedia est une véritable cathédrale du XXIe siècle (c'est de son fonctionnement électronique que je parle ici) : la gestion de l'onglet HISTORIQUE doit représenter quelques millions de lignes de code
 -  qui dit bénévole dit pas un rond : ça, c'est le miracle
 -  que ça se puisse
 -  que ça ne soit pas éphémère
c'est donc utile (le contraire de futile)
pérenne (je n'ai plus aucune inquiétude à ce sujet)
et c'est un succès -- indiscutablement le mot est un peu faible !

À la beauté et à l'intelligence, il faut absolument ajouter la gratuité, encore plus belle que celle de Google : non-profit organization, l'immarcescible Wikipedia n'a pas d'actionnaires à qui rendre des comptes, de gouvernement chinois ou iranien devant qui s'incliner afin que ne soient pas (justement !) contrariés lesdits actionnaires.
À la différence de Google (autre merveilleuse réalisation qui nous fait aimer l'humanité), Wikipedia n'est pas une cash-machine :

Ne subsistent bavant mollement dans leurs coins que quelques grincheux, les inévitables sceptiques-à-qui-on-ne-la-fait-pas, éructant d'une voix de plus en plus inaudible que l'information de Wikipedia n'est même pas vérifiée et qu'on ne peut d'ailleurs être sûr de rien.



At 11:04 am +0100 12/12/09, Myriam Smadja wrote:
Ce texte est très intéressant (amusant, rapide, bien écrit etc..)
Cependant, un texte plus ancien sur cet épisode
(envoyé il y a environ un an), assez laconique,
allait plus loin.
Si je me souviens des détails, il évoquait une longue préparation au baptême :
 cinq ans : beaucoup pour un très jeune.
Tu lisais (je pense avec attention) de nombreux  ouvrages sur la question,
étais sensible à la musique d'orgue des églises (comment ne pas résister ?)
Ces années décisives ont également été celles où tu as commencé à inventer.
Bref, une période centrale (à mon avis), très riche,
 dans laquelle le dénommé Portal, le curé, les rites
ne tenaient peut-être pas une place aussi prépondérante qu'ici.
Mais, bon.

Der des der des commentaires.

Après, bouche cousue.


Oui je vois de quoi tu parles, mais il y a certaines confusions.

C'est vrai que l'ensemble de la période croyante va du CM2 à la fin de la 3e.
(Dont trois moispas davantagede bigoterie.)

Je n'ai lu qu'un seul ouvrage, j'en suis sûr : c'est l'ancien testament (la bible ?) qui se lit effectivement comme un récit d'aventures.
Mais je n'ai lu ni le nouveau testament ni les évangiles, pénibles de chez pénible.

Je n'étais absolument pas sensible à la musique d'orgue (Bach, à qui Dieu doit beaucoup, selon Cioran), à laquelle je n'ai été initié que par Jean-Claude Guibert, classe de Math-Elem (1963).

Je pourrai si ça s'avère utile revenir sur la question musicale (étant donné mes relations extrêmes avec Bach), mais ce sera surtout pour dire que je n'en apprécie que la musique profane, aucune des cantates (75% de son oeuvre), ce avec trois exceptions :
        *       Magnificat
        *       Passion St-Mathieu
        *       Messe.




Date: Mon, 7 Dec 2009 07:32:43 +0100
Subject: Tordre le cou
Cc:

Copie pour vous, chers amis, de quelques réflexions (ces derniers jours) au sujet d'une de mes marottes que vous connaissez bien.

La rédaction proprement dite a pris moins de deux heures cette nuit, soyez donc remerciés pour votre indulgence.

Tout cela sera développé dans Le Retour de la Théorie du Bordel Ambiant, actuellement à la rédaction, publication octobre 2010.

Ceux que ça amuse peuvent obtenir un extrait du manuscrit, via FTP car un peu gros (200 M) because les illustrations.

Roland








En pièce jointe La Chaîne parlementaire : on félicite chaleureusement l'ex-ministre de la culture, J-J Aillagon, pour avoir magnifiquement marié l'art contemporain et le château de Versailles : expo Koons dont on parle encore.


Mais la question ne concerne pas la seule "peinture" (ou arts plastiques / picturaux etc.). La preuve : John Cage.


Ce compositeur américain de tout premier plan (Joachim Pissarro est un de ses thuriféraires) nous est connu de différentes façons :

     *       par sa célèbre pièce (4 minutes 33 de silence)
  *       par ce qu'en dit Rauschenberg
(on ne s'attardera pas ici sur le concert de 639 ans, voir tout en bas)

1) Commençons par 4'33''
Ce qui est formidable (autant le dire tout de suite) c'est que rien de tout cela n'est ni inventé ni exagéré ; plusieurs centaines de versions sont disponibles sur YouTube, dont j'ai isolé (au hasard) les quatre performances suivantes :

piano (by David Tudor) en 3 mouvements.
http://www.youtube.com/watch?v=HypmW4Yd7SY&feature=related

genre d'orgue (3 claviers)
http://www.youtube.com/watch?v=73ULw7RlNBE&feature=related

grand orchestre
http://www.youtube.com/watch?v=hUJagb7hL0E

pédagogique
http://www.youtube.com/watch?v=8LJFJyvZA94&feature=related


 -  La première version pour piano est sous titrée en japonais. Le pianiste commence par fermer le clapet de son instrument.


 -  La seconde version (genre d'orgue à trois claviers, aucun son) est banale. Rien à signaler.


 -  La version pour orchestre est particulièrement spectaculaire :

   *       grosse formation (~ 30 musiciens) assis ou debout les bras ballants (cordes, vents, tymbales, etc.). Ils ne font rien pendant quatre minutes et demi.
        *       quand le chef (il y en a un) tourne les pages de la partition (blanche) pour passer du 1er au 2nd mouvement, tous les musicos tournent la page de leur partoche.
        *       copieux applaudissements à la fin (il y a un important public), rappel du chef qui salue.

 -  La version dite pédagogique est interprétée par un jeune mec, équipé d'une pendulette (pour savoir quand c'est fini). À noter cependant, deux incidents :

  *       au bout d'une minute de silence environ, il frappe un fa dièse, et s'excuse aussitôt
        *       plus tard, il touche une autre note note, et s'excuse derechef.



Il ne faut surtout pas croire que YouTube ne présente que QUATRE films relatifs à cette oeuvre : il faut en réalité dénombrer 280 vidéos, dont
240 relatives à la seule 4'33'' pour toutes sortes d'instruments, dont la guitare classique, le cor, ainsi que maints hommages :
Soit plus de dix huit heures de silence sur le seul média YouTube.



NB Histoire de réunir les mauvais entre eux, mentionnons ce jugement de Yoko Ono (artiste conceptuelle, auteur notamment d'escaliers) : « John Cage considérait que le silence devenait une véritable musique ».




2) Rauschenberg maintenant
Selon une anecdote complaisamment racontée, d'interview en interview, par ce peintre-phare de l'art américain, John Cage l'avait hébergé chez lui quelques temps.
Afin de le remercier, Rauschenberg (qui travaillait alors sur ses Black paintings) a repeint tous ses tableaux en noir.
Or, Cage manifesta sa fureur : « On pouvait penser qu'il aimait n'importe quoi, mais pas du tout. »
Enfin, vous y avez aussi rencontré
le compositeur John Cage,
qui travailla notamment
sur la notion de hasard.
Rauschenberg Effectivement. Il a d'ailleurs
acheté un de mes tableaux. Un
jour, je lui ai fait une drôle de
faveur. Alors que je séjournais
dans son appartement pendant
son absence, pour le remercier -- j'étais
alors en train de travailler
sur mes Peintures noires -- , j'ai
repeint tous ses tableaux en noir. Il
était furieux. On pouvait penser
qu'il aimait n'importe quoi, mais
pas du tout.

7 août 2005, 20h44


Mais le facétieux Rauschenberg ne s'en tient pas là : il aborde une autre icône de la peinture américaine, De Kooning, et lui propose d'effacer un de ses dessins. Devinez quoi ? De Kooning « n'a pas aimé ce geste ».
Et, encore une fois, YouTube atteste de ces délires  :



http://www.youtube.com/watch?v=tpCWh3IFtDQ




Il est particulièrement important de noter, à propos de ces deux initiatives (J. Cage noirci, W. De Kooning effacé), que Rauschenberg n'est pas une sorte de Noël Godin qui entarterait des trucs criticables. Rauschenberg est au contraire sur la même ligne que
      *       Pollock
        *       Rothko
  *       Warhol

bien devant, même, des gens comme Twombly, Hirst ou Koons (pourtant très très cotés et/ou réputés) :

Hirst

Oeuvres en vue :
   *       vache tronçonnée dans le sens de la longueur, accompagnée de son très jeune veau, le tout dans une caisse transparente [il faut quand même voir !] immergée de formol
   *       crâne serti de 8601 diamants, récemment acheté pour 110 M$.

Warhol

Sans aller jusqu'à le présenter, il faut quand même mentionner l'une de ses récentes performances commerciales :
 -  sérigraphie d'un plan sur lequel sont collés 200 billets de 1 dollar ; notable sous un double regard
       *       il s'agit par nature d'un multiple (qui croirait-on vaut forcément moins cher, sur le marché de l'art, que des oeuvres uniques) ; eh bien pas du tout :
*       vendu 100 M$, soit le même ordre de prix que l'immense majorité des grands chefs d'oeuvre quels qu'ils soient (Untitled, De Kooning, 140 M$) (Les iris, Van Gogh, 90 M$) (*)
De Kooning
 
Le peintre, par excellence, du n'importe quoi. Au contraire d'un Klein (bleu), Soulages (noir), Ryman (blanc), ou encore de Pollock (une grande quantité de peinture qui coule) voire Rothko (un carré flou encadré par un carré flou plus grand, éventuellement de mêmes couleurs). Richard Serra exclu également (plaques d'acier monochromes de 30 tonnes, actuellement au Grand-Palais, une variante de 100 tonnes à la défense).
Twombly
Gribouillages stricts, voire monochromes (blanc)


À noter qu'on théorise souvent Pollock :
        *       Le performatif pollockien : la reformulation de l'acte de peindre et l'investissement du corps de l'artiste vont modifier la relation artiste/oeuvre/spectateur.

        *       Le Body art pris dans le performatif pollockien :
le corps projeté dans l'oeuvre, une relation convulsive et passionnée à son public : Carolee Schneemann.

Ce qui, dans le cas de Schneemann, aboutit à vomir la peinture, ou (Martin Creeds), à la chier :
 

Ne jamais perdre de vue l'avertissement de David Lodge, cité par Alain Niverd :
"Rien ne pouvait mieux illustrer ma thèse selon laquelle l'essentiel de l'art contemporain est soutenu par un immense échafaudage de discours sans lequel il s'effondrerait tout simplement et ne posséderait plus rien qui pût le distinguer des détritus".
Tout cela nous éloigne de la pure perfection du silence (4'33'') d'où l'on était parti, et vive John Cage !

7/12/2009


__________________________________
(*) À propos de prix et de ventes, savoir que toutes ces bêtises ne sont propres
        *       ni à la peinture (on l'a vu avec un compositeur méconnu : John Cage, on va le voir avec la poésie),
     *       ni au contemporain.
Car les musées jouent un rôle indispensable : cette semaine à Paris, une importante vente a dispersé divers éléments ayant constitué l'environnement de Baudelaire. Pour 3.300 euros, une facture de son tailleur a trouvé preneur.

(le lendemain de ces « quelques réflexions »)
D'abord il n' a pas que Warhol, Koons, Hirst, De Kooning, Rauschenberg, Serra, Rothko, Klein, Soulages.
Il y a aussi Balthus, Münch, Bacon, Chirico, Hopper.
Mais il y a surtout Galliano, Ferré, Gaultier, Joyce, Lacan
Sans oublier John Cage, élève de Schönberg.

J'espère qu'on l'a compris (avec le cas Baudelaire), il ne s'agit pas de chanter une fois de plus :  -  Un enfant de trois ans en ferait autant.


Ce dont il s'agit c'est de convaincre :

   *       de l'omniprésence du « Paradoxe fondateur »
     *       de l'impossibilité de s'y soustraire, pour cause de pensée unique.

Un bref exemple, pour comprendre le processus général :
 -  le grand créateur italien Ferré présente sa collection, constituée de shorts blancs (en bas) et de chambres à air de camion (en haut).

Est disqualifié d'avance celui qui objecte au "vêtement impossible à porter".

Critique typiquement plouque, juste autant que celles consistant à critiquer :

     *       le communisme, invivable pour cause de tyrannie (dictature du prolétariat)
      *       la psychanalyse, inopérationnelle (car pas inventée ni pratiquée pour guérir)
   *       l'art contemporain généralement moche (pas fait pour être décoratif)

Or toute la question, pour survivre en ce bas monde, consiste à ne jamais être qualifié plouc. (Critère disqualificateur Universel).

Ne pas être qualifié (de plouc), puisque dès la qualification prononcée, le plouc est dispensé de participer plus avant à la discussion : nous venons par sa faute d'être ramenés à une discussion de bistrot (les brèves de comptoir ne vont pas tarder à jaillir), fin du débat.


Je me souviens d'une étape dans une île italienne entre Elbe et Corse, fin juillet 1982 avec Maryse par un merveilleux après-midi : tous délicieusement vautrés sur le pont du luxueux 22 mètres de mon oncle Jacques, un verre en main, rien n'était plus beau au monde dans l'ordre de la marine de plaisance.

On descend tous dîner sur le port, retour en fin de soirée. À côté de notre bateau, stationne maintenant un yacht de 90 mètres, avec trente hommes d'équipage.
Le vaurien ne notre oncle n'est plus qu'une chaloupe.
Les bateaux, par nature, ça bouge, dit Jacques. Ça glisse, ça se glisse : quel dommage (pour nous) que ces deux là se soient raboutés !


Eh bien j'ai connu une expérience similaire, il y a peu, avec Picasso et Vouet.

Vouet, c'est une magnifique nana que j'avais épinglée un jour dans un journal, format 5 * 8 cm, noir et blanc, belle à tomber par terre. (Une Vierge au rameau de chêne, pour être précis.)

C'est un peu comme pour Velasquez : ayant une fois pour toutes fixé avec des magnets sur la porte de mon frigo Los Borrachos (un découpage de 8 cm * 12 découpé dans Marie-Claire), je me rince l'oeil chaque fois que je l'ouvre, cette porte, et ne me gêne pas pour penser que j'ai un Velasquez. (Je pense, je ne dis pas. Sauf à des gens de confiance.)

Il se trouve que par le jeu des copié-coller, ma Vierge s'est trouvée un jour soudée avec un fragment cubiste de Picasso : l'emblématique Dora Maar au chat. [Important de noter ici que je ne suis pas fâché avec Pablo, et j'aime même plutôt beaucoup certaines de ses expériences : le Rêve ou le Nu au fauteuil noir (1932), par exemple (sans compter Guernica).]

Eh bien c'était le même phénomène pile-poil, que sur l'île italienne avec le vaurien de 22 m amarré près du yacht : il ne fallait pas les juxtaposer, ces deux images. La proximité est fatale à Picasso, on est bouche bée, révolté, devant cette démonstration de laideur ; vertigineux de penser que Pablo a pu aimer cette femme -- c'est grâce au titre qu'on sait que c'est une femme -- qu'il ait pu (nous dit la chronique) se passionner pour cette chose ; et désolant de constater qu'il n'existe aucune Association des Amis de Picasso, dont le rôle pourrait consister à planquer pour toujours, tout au fond d'un trou et sous plusieurs bâches, un tel parti-pris de mocheté.




Le Paradoxe Fondateur frappe bien sûr encore, ici plus que jamais : Picasso n'a sans doute pas prétendu faire quelque chose de joli, de beau, de gracieux (Cf. Renoir) avec sa Dora Maar, et ce rapprochement (fruit du seul hasard) est rigoureusement incongru.
Peut-être, mais comme elle est belle, magnifique, somptueuse la bonne femme de Simon Vouet !
Et toujours aussi magnifique serait-elle, sans cette promiscuité fâcheuse.

Et il faut alors rappeler cette importante définition, qu'on n'hésitera pas à appeler par son nom, c'est la  Loi de Renoir :
« [un tableau] doit être une chose aimable, joyeuse et jolie, oui jolie. »
Une loi ignorée par le cubiste en 1941, et surtout conchiée par les enchérisseurs qui, à New York l'ont élue au tarif standard des chefs d'oeuvre [voir plus haut, épisode Warhol] : 95 M$.
Encore une illustration, pour conclure provisoirement sur cette fatale juxtaposition. On peut voir que, malheureusement pour Picasso, la polychromie ne fait rien à l'affaire :

Quant à la Loi de Renoir, surtout ne pas la confondre avec ce propos du même, dont Déliro a fait son objet social :
« Je fais de mon mieux, je ne dessine pas pour ennuyer les gens mais pour les amuser,
pour attirer leur attention sur ce qui vaut la peine et qu'on ne voit pas toujours. »


8/12/09  @  13h12

 
Voir Ch. Girard, à propos du perroquet contesté : fixer des limites à l'art, c'est le début du fascisme.


Développer
      *       Richard Serra
        *       perroquet Christophe Girard

Pensée unique dans le cas de Richard Serra :
        *       lui consacrer le Grand Palais
   *       évènement annoncé à la Une du Monde (8/5/2008)
  *       et développé en une pleine page intérieure


Richard Serra au Grand Palais, parafon au maximum

 -  dix plaques d'acier (couleur brute) totalisant 375 tonnes
 -  impossible d'invoquer joli ou décoratif
 -  est-ce artistique ?

Variante de l'état plouc : l'état fasciste. (Ici : celui qui croit qu'on peut fixer des limites à l'art, qu'on peut le délimiter.)

        *       une 'partition' supportant 4 minutes 33 secondes de silence est-ce de l'art ?
        *       un perroquet vivant juxtaposé à un magnétophone est-ce de l'art ?
        *       dix plaques d'acier (couleur brute) totalisant 375 tonnes est-ce de l'art ?
        *       une 'partition' supportant un accord (la do fa dièse) tenu pendant 639 ans est-ce de l'art ?
        *       le fait d'ajouter un second accord (sol dièse si) deux années après le début, est-ce de l'art ?
        *      

Résumé sur John Cage (accord tenu) :
1) création en 1985 pour piano (20 minutes)
        *       mais l'oeuvre est falsifiée car un accord ne peut être tenu vingt minutes au piano
2) transcription en 1987 pour orgue (639 ans)
        *       des poids sont chargés de maintenir enfoncées les deux notes de l'orgue.

En faisant l'impasse sur la phase de création (1985, piano, 20 minutes) : le geste de transcrire pour orgue en précisant une durée de 639 ans, est-ce un geste artistique ?

Un accord tenu (au piano) pendant 20 minutes, est un geste qu'on peut considérer comme artistique (surtout si on le compare à la création d'une séquence de silence d'une durée de 4 minutes 33 sec.).
Si la transcription pour 639 ans n'est pas un geste artistique, ce n'est donc pas de l'art.

Une limite à l'art se situe donc entre 20 minutes (piano) et 639 ans (orgue).
Le fait d'établir ce constat procède d'une démarche fasciste (estimera le délégué à la culture au Conseil de Paris).

___________________________________________

Discourir sur l'art offre quasi-constamment une caractéristique embêtante : on passe son temps à employer des mots tels que « beau », « moche », « affreux », « ravissant », « d'une beauté discutable », « d'une laideur insoutenable », etc.
D'où l'imense intérêt de Richard Serra et surtout de John Cage (1) et (2).

Les mots beau ou moche ne s'appliquent pas. Ils sont résolument hors sujet. (Ou plutôt : impertinents.) Autant que « pétrolifère », « râpé » ou « général » par exemple.
Il est hors de question de qualifier un morceau (?) qui dure 639 ans.
Qui plus est, un morceau silencieux tel que Cage (1) ou quasi-silencieux (une note tenue pendant plusieurs siècles ne relève pas du son).

Un peu de même façon, il n'y a rien à dire d'un ensemble de plaques de tôle pesant 375 tonnes : vaguement identiques (il s'agit d'acier brut), celles-ci ne sont en effet ni décorées ni même colorées. (Pour autant, on ne peut parler à leur propos de monochromes.)

Ces pourquoi dans cette discussion Serra est beaucoup plus pertinent que Soulages, Klein Ryman ou Twombly : il se trouvera toujours des commentateurs pour juger que le noir de Soulages est profond, que le blanc de Ryman est lumineux, ou que le bleu de Klein est paradoxal.

À propos de Serra, seul lourd et monumental s'appliquent.

Et, a contrario, les 6,39 siècles de John Cage (2) ne sauraient à peine de truisme être trouvés longs.



Il faut ici rappeler l'importante jurisprudence qu'a constitué l'acquisition en 2002, par le Conseil de Paris, du perroquet Broodthaers.
L'oeuvre n'a jamais été nommée, et n'est désignée en cas de nécessité que comme « perroquet Broodthaers ». [À rapprocher évidemment de tous les Untitled, Sans titre, etc, d'artistes tels que Twombly, De Kooning, Pollock Klein, etc.]

Tout de suite, à consulter la chronologie, la question-clé que pose cette affaire est-elle promptement balayée : l'artiste belge (Broodthaers) est « le deuxième en importance après Magritte », comme le scande aussitôt Christophe Girard, véritable héraut de cette histoire :
        *       adjoint à la culture au maire de Paris
        *       militant vert
        *       militant homosexuel acharné (on verra que détail n'est pas étranger à la controverse)
        *       cadre dirigeant du groupe de luxe Louis Vuitton Moët Hennessy (idem)

Sans même s'interroger sur ce rang particulier qui semble caractériser
 -  Broodthaers (le second après Magritte)
 -  autant que Magritte (le premier, avant Broodthaers)
la cause est entendue : le perroquet, c'est de l'art.
(Mais où situe-t'on Béjart et Brel ?)


Perroquet de Broodthaers = art conceptuel
En effet, l'oeuvre est constituée
        *       d'un perroquet (vivant ou empaillé)
        *       d'un couple de palmiers factices
        *       d'un magnétophone et/ou d'une feuille de papier.

Peinture
Il ne s'agit à l'évidence pas d'une peinture.

Poésie

Malgré le texte, lui-même incomplètement déterminé (« Moi je dis moi je dis »,  « Dites partout que je l'ai dit », « Ne dites pas que je ne l'ai pas dit », censé être « lu par l'artiste avec à chaque fois une intonation différente »), la qualification de poésie semble inadaptée

Sculpture

Relativement à la sculpture, la présence d'un magnétophone en fonctionnement et/ou d'un animal vivant semblent en exclure cette qualification.

La qualification la mieux appropriée semble donc être celle d'INSTALLATION, le perroquet Broodthaers est donc une oeuvre d'ART CONCEPTUEL (au sens que donne à ce terme un artiste tel que Rauschenberg, par exemple).
Voir aussi R. Jackson, Pump Pee Do (2004) :

ou X. Veilhan Sans titre - Les policiers (1993) :



Il ne s'agit pas en effet
        *       de critiquer le choix d'un animal vivant pour être une oeuvre d'art
        *       ni de s'interroger sur le choix d'un perroquet (animal plus ou moins parlant)
        *       ni de mettre en question la cohabitation entre un perroquet et un magnétophone
        *       ni de contester la lecture automatique d'un 'poème' intitulé
 -  « Moi je dis moi je dis »
 -  « Dites partout que je l'ai dit »
 -  « Ne dites pas que je ne l'ai pas dit »
"lu par l'artiste avec à chaque fois une intonation différente".

Débat gravement perturbé par une association de défense des animaux, soutenant le combat d'un véritable chevalier blanc : la veuve de l'artiste !
Il s'agit du Groupement de Réflexion et d'Action Animal Libération, soutenu par l'association nord-américaine PETA, « indignée » :
        *       l'oeuvre en question n'est pas l'oeuvre originale de Broodthaers
        *       celui-ci en effet aimait les animaux
        *       et n'aurait par conséquent pu forcer un animal à jouer un rôle contre son gré
        *       l'oeuvre originale était donc un perroquet EMPAILLÉ.
Pire encore :
        *       la promiscuité sonore avec un magnétophone lisant en boucle une bande enregistrée constitue à l'évidence un élément supplémentaire de mal-traitance envers un animal
        *       le texte associé à l'oeuvre originellement n'était donc pas enregistré mais imprimé.
Une matrice à quatre cellules peut résumer la combinatoire propre à cette oeuvre :
« L'esprit de l'artiste » est donc totalement détourné, plaident-ils. Selon l'association animalière, « l'oeuvre acquise par le musée d'Art moderne de la ville de Paris est donc une composition hybride étrangère à ce qu'a voulu l'artiste, et non l'oeuvre originale que Marcel Broodthaers a créée voilà 35 ans ».
Ha ha ! nous y voilà : Ce qu'a voulu l'artiste.
Philippe Val établit donc d'ailleurs un dangereux distinguo :  « Si l'artiste n'est pas capable de présenter l'enfermement autrement qu'en enfermant réellement un être vivant contre son gré, qu'a-t-il de plus que ceux qui ne sont pas artiste ? »
Et insiste pourtant :  « les animaux encagés n'ont rien à faire dans une ?uvre plastique, et c'est la négation de l'art que d'ajouter de la crudité à la barbarie ».


    *       Quelle opinion ont donc, sur ce point très précis, les « professionnels du monde artistique » qui guident la pensée de M. Toubon (ancien ministre de la culture).

Ce n'est pas tant le hasard qui fait bien les choses maisincidemmentces gens finissent par se recontrer : juste avant de penser à Frédéric Mitterrand, Nicolas Sarkozy n'avait-il pas songé à Christophe Girard pour siéger au ministère de la culture ?, ce M. Girard, oui, « qui n'en finit pas d'être cité comme future prise dans les filets sarkozystes de l'ouverture, à l'occasion du remaniement gouvernemental qui se profile ? » (Rue89, juin 2009).



Une composition étrangère à ce qu'a voulu l'artiste ?

Ce qu'a voulu l'artiste ! La voilà bien la pensée unique : si John Cage a voulu transcrire pour orgue, sur 639 ans, une oeuvre qu'il avait initialement conçue pour le piano (vingt minutes), ce qu'il a voulu c'est 639 ans.
Peut-être un mystificateur s'est-il glissé dans le circuit et a t'il spécifié 639 siècles, mais n'est pas ce qu'a voulu l'artiste : point de geste artistique ici, seulement un canular.
Et si un malfaiteur parvient à imposer pour un poids de 375 tonnes, des plaques d'acier colorées en vert pistache, ce n'est pas non plus (pas du tout) ce qu'a voulu Richard Serra.
Référons-nous a ce qui était dit à propos du perroquet et répétons : une composition étrangère à ce qu'a voulu l'artiste.

Il existe, comme le défend Toubon, « des professionnels du monde artistique » dont la compétence permet de décider si 200.000 euros correspond au prix du marché et surtout, si c'est un magnétophone (plutôt qu'un post-it) qui a bien été voulu par l'artiste.

À la fin, Girard invoque justement cette volonté, celle de Broodthaers, tellement forte qu'une immixtion dans les choix qui sont ceux de l'artiste est tout simplement « la porte ouverte au fascisme. » 
Voilà, le mot est lâché : sans que rien dans cette controverse, ne puisse justifier une telle référence (artistes ayant été contraints par Hitler, Mussolini ou Franco), une efficace barrière est subitement posée, au-delà de laquelle tout contradicteur sera automatiquement positionné.
2) À mon sens, il y a confusion entre "beau" et "art" ; de mon côté, je dirais et argumenterais bien que "l'idée d'art a évolué" et qu'à partir de la modernité, du XXe siècle -- siècle de la critique où on renverse les canons dans bien des domaines --, disons, l'art n'est plus nécessairement à la recherche du beau et de l'harmonie.


L'art moderne est évidemment de gauche, ne respecte pas l'ordre établi, repousse les frontières : on pourrait même ajouter qu'à la portée (technique) de tous, il ne procède d'aucun élitisme et met tous les candidats artistes sur un pied d'égalité.

L'art moderne, aussi, n'exige pas de matériaux nobles (marbre de carrare, vermillon malgache, vernis vieux au lin pourpre, indispensables à l'art classique conservateur par nature [sauf Bosch !]) : selon Déliro hier au soir (n°3595), lui suffisent détritus, urine, sang, papier-toilette, ongles rognés, quelques ampoules tombant du plafond et attirant l'attention sur des détails : une bouteille de vin abandonnée dans un coin ; une brèche lacérant le mur ; du café, surtout, épandu sur le sol

At 2:11 pm +0100 18/12/09, Marie wrote:
Tu vois, mon Roland,  il y a des trucs où je te rejoins dans l'art contemporain. Les installations par exemple. C'était novateur il y a 40 ans et ce genre de "situation" comme il dit est nulle de nulle ! Enfin on note qu'il ne veut pas laisser de trace dans l'histoire de l'art. louons donc son réalisme...
Bisou
Marie




Dans le même mouvement, exactement le même, il crève les yeux que les pédés sont solidaires de l'art contemporain qui rabote les frontières, amoindrit les distances, multiplie la diversité, fait accepter l'inacceptable.
Ce n'est bien sûr pas un hasard si Christophe Girard, cette véritable tante justifiant sa présence sur cette terre parmi les futilités de chez LVMH :



Une oeuvre d'art peut-elle être nourrie ? (perroquet Broodthaers)

Une oeuvre d'art peut-elle déféquer ? (M. Creeds, perroquet)


Solidarité de principe, de la part des homos, avec le destin (un peu) controversé de l'art contemporain, si possible le plus extrême : le moins figuratif, le plus conceptuel, le plus paradoxal.

Il s'agit en effet de changer la société, changer le regard de la société sur
     *       le sexe ?
       *       l'amour ?
       *       le beau ?

(...)
Voici en effet l'idée que défendent les prosélytes de Broodthaers : « beaucoup de détracteurs de l'art contemporain se situent très à droite, n'ayant toujours pas compris que l'idée même de beauté a évolué depuis que Lautréamont a chanté "[beau comme] la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie", ou depuis André Breton annonçant que "la beauté sera convulsive ou ne sera pas" »
Objection ! La réalité résiste solidement à cette démonstration du name dropping le plus naïf : merde à Breton et Lautéamont !
Aucun d'entre eux n'a célébré la beauté d'un plateau de fruits de mer ni celle -- magistrale -- du boulet de canon marqué à la limite du hors-jeu.




Notes brouillonnes


Le Grand-Palais + une pleine page du Monde 8/5/2008

"Slat", cinq plaques d'acier de près de 20 tonnes chacune, d'une hauteur de 11 mètres, avait été graffitée, puis démontée. Elle vient d'être réinstallée à la Défense. ANTONIN LAINÉ/FÉDÉPHOTO

Ce qui est intéressant avec Slat, c'est que le budget pour dé-graffiter, démonter puis réinstaller est certainement très supérieur aux 210.000 euros du perroquet Broodthaers (mairie de Paris).

C'est à dire qu'une fois commis le premier péché

        *       considérer le perroquet Broodthaers comme un geste artistique, valeur 200. 000 euros
    *       la pensée unique est capable de réitérer procédant à un autre geste artistique :
        *       acheter et installer Slat : 100 tonnes d'acier brutal, tout aussi disjoints d'une démarche artistique que la composition (John Cage) d'une pièce monotonique de 639 ans
*       puis procéder à un troisième geste artistique, en dépensant une nouvelle forte somme destinée à perpétuer l'oeuvre de Richard Serra.



Oeuvres monumentales. Ici trois champs d'_expression_ artistique (peinture, sculpture, musique) :

     *       Jackson Pollock Number 31 (14 m2) et Cy Twombly Bacchus series Untitled VII (15 m2)
     *       Richard Serra Slat (100 tonnes) et Grand Palais (375 tonnes)
    *       John Cage ASAP (639 ans)

Twombly de base :




C'est en raison de ses dimensions que ce Twombly est le plus propre à enrichir notre examen de l'art dégénéré :  3 mètres de large sur 5 de long, soit 15 m2.

Où, à l'évidence 15 cm2 suffiraient : essai d'un stylo rouge sur une petite surface jaune.
(La plupart des humains confrontés à ce dessin croient qu'il s'agit précisément de l'essai d'un stylo.)

Convergence lumineuse entre Twombly et John Cage :
1. moyens minimaux dans les deux cas :
        *       deux couleurs
        *       deux notes
2. dimensionnement démesuré :
        *       quinze mètre carrés, soit vingt fois plus que Les Nymphéas
        *       six cent quarante ans, soit cinq millions de fois la Passion selon St-Mathieu


Une autre convergence apparaît à l'examen, cette fois entre Twombly et lui-même :
 -  Bacchus serie, Untitled VII
 -  Untitled 2007
        *       tous deux d'une surface de 15 m2
        *       tous deux en tracé rouge sur fond jaune

Le premier critère relève de la facilité avec laquelle des artistes tels que Twombly créent des oeuvres monumentales, dont les extrêmes dimensions sont évidemment comprises par les esprits les plus simples comme un indice de mérite, à tout le moins de performance.
        *       Ainsi  Richard Serra, et ses dix plaques d'acier totalisant 375 tonnes
Le second critère, relève du support médiatique dont bénéficient ces artistes : dans les médias les plus prestigieux, un travail aussi simple que Untitled VII (petites betteraves sur fond neutre, la peinture coulant en longues traînées rouges sur la toile de couleur jaune) est ainsi présenté sur six colonnes par le journal français le plus influent : « Twombly explose de couleurs »
" Untitled ", 2007, de Cy Twombly, acrylique sur bois, 252 ? 552 cm. AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE L'ARTISTE/GIORGIO BENNI


Twombly explose de couleurs
L'artiste américain, qui s'expose peu,
a fait une exception pour la collection Lambert à Avignon
 
L'Américain Cy Twombly
est un artiste mythique
et fait tout pour l'être. Il
l'est par son histoire personnelle :
né en 1928 en
Virginie, il a été, dans les années
1950, l'ami de Robert Rauschenberg
et de Jasper Johns avant de
quitter les Etats-Unis pour Rome,
où il a longtemps vécu avant de
s'établir à Gaète, cité elle-même
mythique, fondée par les Grecs.
[?] héros dont il inscrivait au crayon
les noms sur la toile et le papier, de
son inimitable écriture oblique et
tremblée.

 -  artiste mythique
 -  ami de Rauschenberg et J. Johns
 -  inimitable écriture
Quelques traits ou collages se rapportent au motif.

 -  "motif" (ça s'appelle Untitled)

Une feuille d'arbre, une
tache de couleur qui fait songer au
sang ou au vin, une coulure blanche
de sperme ou d'écume, un
brouillard de pastel écrasé et tout
autour le vide pur de la feuille :
rien de plus.
 -  une coulure blanche de sperme
 -  le vide pur de la feuille

Celui d'aujourd'hui a conservé
quelques-unes de ces habitudes. Il
écrit toujours, des haïkus du poète
Kikaku qui célèbrent la splendeur
des pivoines fleuries. Tel est le
sujet désormais, qui rappelle  
autant l'impressionnisme que le
japonisme : des fleurs, rouges sur
fond jaune, blanches sur fond vert
clair. Elles sont énormes, sur des
panneaux de plusieurs mètres de
haut et de long.

 -  énormes
 -  panneaux de plusieurs mètres

Le voici du côté de Joan Mitchell
et de Sam Francis, avec le
même goût pour les grands formats et
pour les rapports chromatiques
très intenses.

 -  rapports chromatiques très intenses

La peinture, très fluide, a coulé
et tracé de très fines lignes, tels les
plis d'une draperie soulevée par
un souffle.

 -  les plis d'une draperie soulevée par un souffle

La couleur, que Twombly
employait jadis avec tant de
parcimonie, éclate en explosions,

 -  la couleur éclate

comme les pétales des pivoines.
L'accord entre le motif et la peinture  

 -  "le motif" (ça s'appelle Untitled)

s'affirme sans équivoque, comme [...]
(Le Monde, 25/6/07)




Baiser de Twombly

restaurations (Fontaine, Twombly), indemnisations
contexte légal : experts, avocats
perroquet vivant, magnétophone : fixer des les limites à l'art, c'est le début du fascisme
 
« Je méprise toutes les croyances et toutes les religions. »

(Ph Starck chez Ardisson, 5/12/09)



S'étant converti au catholicisme après avoir quitté le pouvoir, l'ancien chef de gouvernement [Tony Blair] a par ailleurs assuré que sa nouvelle religion n'avait pas eu d'influence sa décision : «Je pense que les gens croient parfois que ma foi a joué un rôle direct dans certaines de ces décisions. Cela n'a réellement pas été le cas».










At 9:55 am +0100 11/12/09, Myriam Sewane wrote:
Cher Roland,
Ta conférence est annoncée.
(Descriptif du cours, et Cours détaillé en fichiers joints).

A peine deux jours après la mise en ligne du cours, le plein d'étudiants a été fait : 20.

A bientôt
Myriam

Puisque tu ne cesses de m'escagasser avec tes commentaires incessants relativement à ce que je t'envoie depuis quinze jours, voici un petit (?) rab tout spécialement orienté vers certaines questions artistiques. (Je sais que -- pour de bon -- ça te fait parfois soulever une paupière, la preuve c'est toi qui m'as enseigné la règle fatale de David Lodge.)

Presque tout dans ce texte est neuf (inédit), et/ou profondément corrigé et/ou remanié depuis quarante-huit heures.

Ton indubitable réponse me permettra d'ouvrir, aux côtés du dossier Jean-Luc, du dossier Myriam, du dossier Julia et du dossier Lionel, un dossier Niverd qui s'enrichira bientôt (c'est ce que j'espère) de contributions plus substantielles que les notules de 3 lignes dont tu m'honores habituellement.

Si ton PC professionnel le permet (ce dont je doute), tu pourras consulter ce mail confortablement installé dans un de ces Paris - Thionville dont tu as le secret, sans déranger les autres voyageurs avec tes questions.

Roland



Voici un mail un peu long, que je te conseille de regarder dans l'avion ou le train.


Tiens Thierry, je me suis mis depuis quelques jours au Retour de la Vengeance de la Théorie du Bordel Ambiant (ou Vingt ans après, TBA tome 2)

Peut-être seras-tu amusé par la genèse de sa suite, puisque ce bouquin -- l'opus de ma vie -- t'avait intéressé il y a vingt ans. C'est d'ailleurs grâce à cette lecture que nous nous sommes connus, étant donné les gentilles choses que tu en avais dites dans 7 à Paris en 1991.
[À propos de notre rencontre : je te rappelle qu'en septembre 68 nous partagions déjà une même scène de télévision française. Tu apparais brièvement (moi : longuement) à partir de 6'42'' dans ce mémorable film tourné par Gérard Sire et disponible sur YouTube.]


Comme point de départ du manuscrit, j'ai décidé de recycler mon discours de réception (ce speech que je vais devoir prononcer le 21 décembre au musée des Arts & métiers en réponse à André Santini).

Santini, le merveilleux Santini -- trouves-lui UN concurrent dans la classe politique française ! -- qui a commencé par décliner la demande que je lui faisais, s'agissant d'une promotion au rang d'Officier de la Légion d'honneur, et lui-même n'étant que Chevalier. Finalement, il a choisi de faire valoir son statut (tout provisoire) d'Ancien ministre : ayant quitté le gouvernement en juin dernier, le 22, c'est donc ainsi qu'a été fixée pour cette cérémonie la date du 21 décembre 2010. Ouf.

Merci Boby Lapointe, je type le topo que avec une histoire tout-à-fait exclusive (Circuit de La Fraise sur le chemin du Bourreau), mais tu verras que les anecdotes en enchaînent d'autres, et que je suis finalement en train de compiler des souvenirs. (Je crois pouvoir annoncer que ce ne sera pas à l'eau de rose.)



Cette compil, tu peux en parcourir un brouillon en téléchargeant l'adresse suivante :

http://dl.free.fr/cSRwUSI67

Tu pourras légitimement être indigné par le volume de ce doc (environ 1600 notes), mais ça se parcourt très vite, il suffit d'appuyer sans arrêt sur la flèche DOWN de ton clavier.


marron et orange facultatifs


Où je découvre les musées scientifiques

Toute la légitimité de ce lieu.

Vous allez croire que j'ai fait les choses en grand, que rien n'est décidément trop spectaculaire pour célébrer l'invention de la carte à puce que vous savez.
Eh bien vous vous trompez.
Notre premier projet consistait à organiser cette petite cérémonie à la mairie du VIe (dont l'édile UMP ne dissimule pas sa fierté d'héberger le centre historique de cette carte universelle, dont chacun a paraît-il au moins un exemplaire dans sa poche, y compris les habitants du VIe).

Il y a certes d'autres objets universels, je veux dire dont le succès semble comparable à celui de ma petite carte :
mais ce n'est qu'une apparence :  d'aucun on n'a fabriqué, cette année, cinq milliards d'exemplaires, qui plus est dispersés sous toutes les longitudes ou aux quatre coins de cette boule qui nous sert de planète :

Et puis Claude à eu l'idée des Arts & Métiers : quelle bonne et bonne idée, s'agissant de l'établissement qui a permis en 1935 à un certain garçon de café de prendre des cours du soir et de faire marcher l'ascenseur social en devenant ingénieur chimiste.

Finalement, c'est en négociant finement avec l'intendance du musée que nous avons appris ce qui légitimise ce lieu, et qui me comble de fierté : depuis peu, mon invention est illustrée dans cette même salle (ou dans celle d'à côté) par un enregistrement sonore de la voix de votre serviteur exposant gravement, à la fin du siècle précédent, ce qu'est la carte à puce et comment m'en est venue l'idée.

On chausse un écouteur, on appuie sur le bouton Moreno, et un témoignage vocal authentique vous jaillit dans les oreiles : il paraît que je suis le 2e inventeur à bénéficier d'un mécanisme aussi multimédiatique.
(Mieux que YouTube, pas besoin de souris, les non-voyants peuvent en profiter.)

Alors n'est-ce pas, pour ceux qui doutaient de la légitimité des Arts & Métiers pour qu'André Santini promeuve l'inventeur de la puce (comme on dit) : on peut dire que la mairie du VIe est bel et bien dans les choux. (Alors que j'ai une tendresse de principe pour cette municipalité : c'est là qu'en juin dernier j'ai marié Julia (ici présente) et Alexandre. Le reste du temps, c'est là que je réside.) Et que s'épanouit la carte à puce du futur (j'ai nommé la carte sans contact, dite aussi :  RFID, représentée ce soir par François et Frédéric : pour une invention née dans le Sentier, adolescente gare de l'est et adulte à Strasbourg St-Denis, quelle promotion !

Cette histoire de musée me rappelle quand même une visite mémorable que je fis il y a une dizaine d'années au Deutsches Museum, le musée allemand des sciences et techniques : je me souviens qu'une vitrine particulièrement réussie montrait, éclaté, un produit vedette de l'industrie électronique allemande : un magnétoscope Grundig.
Une vue éclatée ça veut dire qu'on voit le bloc des moteurs, le bloc RF (celui qui reçoit les ondes), le bloc d'alimentation, ET PUIS la carte mère : celle où il y a tout le reste (affichage, boutons, avance rapide, pause, etc.). Le magnétoscope, c'est elle.
Et c'est là que se situe le gag :  cette énorme plaque bourrée de composants, de transfos, de circuits, de connecteurs -- le magnétoscope, c'est elle -- on lit nettement et en gros caractères PANASONIC.
Eh oui, le produit emblématique de l'industrie électronique allemande est made in Japan, simplement dans un musée ceux qui choisissent les objets à montrer ne sont pas les mêmes que ceux qui décident de la façon dont on les montre.

Dominique, qui m'accompagnait à Münich lors de cette visite, se souvient sûrement de cette spectaculaire bavure de communication, certainement invisible du plus grand nombre (sauf moi), sachant q'un simple morceau de ruban vert eût suffi à masquer la marque infâmante.



Puisque vous n'avez pas, Cher André, suffisamment insisté sur les qualités propres de mon invention, c'est à moi de le faire : sans aucune modestie (ce n'est ni le jour ni le lieu), reprenant en l'occurence une typologie établie il y a peu par un journal.

D'abord, cet article me crédite de plusieurs créations là où, bêtement, je croyais n'en avoir fait qu'une : celle du 28 janvier 1974 (vous savez, la fameuse DATE dont je parlais tout à l'heure, celle qui me poursuit et me poursuivra), l'idée de la puce, quoi.
Ils font apparaître la carte de paiement, la carte de santé, la carte d'accès aux transports en commun (en France, connue sous le nom 'Navigo'), et enfin la carte d'abonnement au téléphone mobile, la fameuse SIM :  la seule carte à puce carrément mondiale !

Et ces objets, poursuit le journal, se distinguent de nombreuses innovations portées par la mode et parfois aussi futiles qu'éphémères par trois traits caractéristiques :
 - la pérennité (la carte bancaire par exemple est utilisée depuis plus de vingt ans)
 - l'utilité (ces cartes apportent à leurs usagers une fonction aux antipodes de la futilité, - moi qui ai horreur des jeux de mots en voilà un comac)
 - le succès industriel et commercial :  à ce jour près de huit milliards de cartes produites et exploitées aux neuf dixièmes hors de France, pays natal. Ne serait-ce qu'en France, près de 15.000 emplois.

À propos du pays natal, on me demande souvent si ma carte aurait eu le même succès si je n'avais pas été citoyen français, par exemple italien ou portugais. Et la réponse est : non.
Avec le recul, je suis certain en effet que je n'aurais pas bénéficié des même aides de la part du gouvernement et des différents agents officiels s'ils avaient eu à juger d'une invention étrangère. Le cocorico a donc bien joué son rôle, même s'agissant de l'invention d'un juif né en Égypte d'un père apatride : ministère de l'Industrie, ministère des Finances, Banque de France, Direction générale des télécommunications (ancêtre de France-Télécom), Agence de valorisation de la recherche, tous ont bien eu à coeur de promouvoir une invention fran-çaise.
J'eusse été suisse ou polonais, leur intérêt pour ce projet technique aurait été considérablement amoindri, voire annulé. (Dans le cas de l'Anvar, par exemple.)

Bon alors pourquoi André Santini me décore-t'il officier, est-ce que la légion d'honneur ça ne suffisait pas ? Je crois que j'ai la réponse : c'est à cause de l'opiniâtreté.
Ça c'est le trait qu'on me reconnaît.
Et attention, ça ne veut pas dire têtu, buté. Simplement, qui met en oeuvre tous les moyens qui lui sont accessibles et qui ne se laisse pas décourager.

Ceux ici qui connaissent la chronique de mes relations avec les digicodes peuvent en témoigner. Ce n'est qu'un exemple.

Et c'est cette opiniâtreté qui fait que c'est moi l'inventeur, et non pas tel brevet IBM, déposé deux ans avant le mien, tel japonais, tel allemand, tel californien.
Eux n'ont pas eu l'occasion de la démontrer, leur volonté d'innover pour de bon, de transformer en réalité un bout d'idée mal griffonné sur un papier officiel.




En tous cas, merci à André Santini pour les commentaires qu'il a bien voulu faire, et qui me rajeunissent.

Car c'est ça le propre de l'inventeur : toute sa vie, il trimballe une date.
Alors que si vous comparez avec un homme politique, un chanteur ou un cheval de course, leur carrière n'est pas spécialement associée à une date.

Moi c'est 1974, ce mémorable 21 janvier où initié à une substance (légale en Hollande) j'ai eu l'idée d'enchâsser une puce dans une bague, d'enfiler la bague sur un doigt et puis pour payer il suffit de poser la main sur le terminal du commerçant. Un geste de la main, quoi.

Chronique entendue, vue, lue, captée sous toutes ses formes à la télé et à la radio, en direct et en différé, en fa dièse et en si bémol ; le comble étant qu'à chaque fois le journaliste raconte l'histoire comme si c'était une exclusivité.

Alors justement ! En exclu pour les 150 invités à notre petite cérémonie, voici l'histoire de mon professeur de français-latin à Montaigne, Roger Nordmann, quand j'était en 6e, une histoire vous le verrez qui n'a aucun rapport avec ma  carte à puce.