Le télégramme /
- Date: Thu, 17 Dec 2009 04:36:29 +0100
[PJ] Paul très
mal
*
To:
Roland Moreno
* Subject:
[PJ] Paul très mal
*
From:
Roland Moreno
* Date:
Thu, 29 Dec 2005 19:02:16 +0100
Title: [PJ] Paul très mal
ACHILLE
CAMPANILE
Né à Rome en 1900, auteur de nombreux romans et
nouvelles comiques,
journalistes, Achille Campanile a multiplié
les preuves de son talent
dans un genre qui atteint souvent la
loufoquerie
sans lui faire perdre pour autant son
humour.
« PAUL
TRÈS MAL »
QUAND le pauvre Paul fut mort
- en l'absence de sa femme, qui passait justement quelques semaines
chez ses beaux-parents - ses amis se regardèrent avec
épouvante.
« Maintenant, dirent-ils, il va
falloir prévenir sa femme, son père, sa mère, ses s?urs, pour
qu'ils puissent assister à l'enterrement.
- Vous vous rendez compte du
coup que ça va leur porter ! dit Olympio.
- Il y a de quoi leur flanquer une attaque d'apoplexie
si nous leur télégraphions de venir parce que Paul est mort,
déclara Ernest.
- Naturellement, on ne peut
pas leur télégraphier brutalement la nouvelle du décès, reprit
Olympio. Ces pauvres gens doivent affronter la fatigue du voyage ; il
serait inhumain de notre part de les exposer à le faire, torturés
par cette certitude. Nous allons télégraphier, comme il est
d'usage dans des cas semblables : « PAUL TRÈS MAL VENEZ TOUT DE
SUITE. »
- Alors, dit Louis ; autant leur télégraphier : «
PAUL DÉCÉDÉ. »
- C'est pour ne pas les alarmer.
- Mais, malheureux ! on sait très bien que lorsqu'on
télégraphie « très mal », ça veut dire «
décédé ».
Tu viens de le dire toi-même, c'est l'usage dans ces cas-là. Tout
le monde sait que la mort s'annonce par télégramme de cette
façon.
- Alors télégraphions : «
PAUL MAL. » C'est moins alarmant.
- Non. Ils comprendront que
nous ne voulons pas les inquiéter en télégraphiant
« très
mal »,
c'est-à-dire « mort ».
- Alors, télégraphions :
« PAUL PAS BIEN. VENEZ TOUT DE SUITE. »
- Tu crois que c'est possible ? Si quelqu'un est si peu
bien que son état exige l'arrivée immédiate de ceux qui lui sont
chers, ça veut dire qu'il va très mal et nous retombons dans la
même difficulté. Il y a de quoi tuer ces malheureux. Ou bien ils
nous prendront pour des fous.
- C'est juste. Alors, télégraphions : « PAUL PAS
AU MIEUX. VENEZ TOUT DE SUITE. » Ou bien : « LÉGÈRE
INDISPOSITION, PAUL DEMANDE VOTRE ARRIVÉE IMMÉDIATE.»
- Cher ami, le difficile
n'est pas le « pas bien », ou l' « indisposition ». C'est le « venez tout de
suite »,
je défie n'importe qui ayant un tant soit peu d'affection pour Paul
de ne pas s'alarmer. C'est plutôt à la seconde phrase que nous
devons veiller pour éviter de les inquiéter. Il ne faut pas leur
lancer la nouvelle en pleine poitrine !
- Cependant, dit Olympio,
soucieux, il nous faut les faire venir ici pour l'enterrement. Nous ne
pouvons pas leur télégraphier : « PAUL NE VA PAS BIEN. RESTEZ LA
OU VOUS ÊTES. »
Il y eut un silence.
Le vieux Georges eut une inspiration :
« Et si nous leur télégraphiions : « PHILIPPE TRÈS
MAL (au lieu de Paul). VENEZ TOUT DE SUITE. »
- Qu'est-ce que Philippe a
bien à voir avec la mort de Paul ? demanda Olympio.
- Comme ça, ils ne s'inquièteraient pas, insista
Georges.
- C'est une solution idiote !
Ils ne s'inquièteraient pas, mais ils ne comprendraient pas
davantage ! Qui est-ce, ce Philippe ? Le concierge ? Ils diraient que
nous sommes devenus fous.

Le vieux Georges n'avaient pas l'habitude de renoncer facilement à
ses idées, même quand elles étaient extravagantes.
« Tu devrais comprendre, dit-il avec insistance, que,
comme cela, nous pourrions télégraphier sans nous gêner, de la
façon la plus brutale : « PHILIPPE MORT, PHILIPPE ENTERRÉ ;
VENEZ TOUT DE SUITE.»
- Mais quel serait le résultat, sacré Georges ?
s'écria Ernest. Je reconnais bien que l'expédient résoudrait un
problème, puisque la mort du concierge ou d'un inconnu dénommé
Philippe ne les alarmerait pas le moins du monde. Mais ça
n'arrangerait rien du tout. Tout au plus diraient-ils : Philippe est
mort ? Bon. Mais nous, nous sommes vivants.
- Je ne les crois pas aussi
cyniques. Et je maintiens mon idée.
- En quoi le cynisme entre-t-il là-dedans ? À quoi
bon télégraphier la mort d'un inconnu ? Tâche de te faire entrer
ça dans la tête ! »
Le vieux Georges s'obstinait :
« Bien qu'ils ne comptent aucun Philippe parmi leurs parents ou
leurs amis, je n'en suis pas moins convaincu qu'ils ne peuvent pas ne
pas éprouver, pour la mort d'un de leurs semblables, ce minimum de
pitié humaine qu'on ne refuse pas même à un chien.
- Mais pas au point de partir en voyage pour venir ici
!
- C'est vrai ! fit Georges,
finissant par se rendre. Mais alors, comment allons-nous faire ?
»
interesting pictures
(a lot) e.g. 2007 + all necessary
information (2720) :
http://www.deliro.net
interesting broadcast
(one) :
http://www.radiodeliro.net
interesting musics
(some) :
http://www.rolandmoreno.com
google.fr/videosgmail