[PJ] Le couple idéal
Title: [PJ] Le couple idéal
TADEUSZ
ROZEWICZ
Tadeusz Rozewicz, né à Radomsk en 1921, poète
et prosateur, n'a manifesté ses dons d'humoriste que pendant une
brève période, en les faisant valoir notamment dans des scènes de
la vie courante.
LE COUPLE
IDÉAL
UN JOUR,
quelqu'un vint frapper au logis du vieux ménage Kowalski. Des coups
énergiques, presque officiels. La vieille femme pâlit, mais ne
bougea pas. Son mari était allé faire un tour ; elle avait peur de
se trouver en face d'un bandit ou de quelque malandrin. Elle se
décida tout de même à ouvrir lorsqu'elle entendit la voix
familière de l'employé de la mairie. Il portait un uniforme à
boutons d'argent et une casquette ronde. Devant l'effroi de la femme,
il sourit et déclara de sa voix la plus solennelle :
« Vous êtes
convoqués à la mairie demain à dix heures du matin. On vous
remettra une médaille pour célébrer vos cinquante ans de vie
conjugale exemplaire. Voici l'enveloppe avec l'invitation. »
Puis, sur un ton
plus cordial :
« Permettez-moi d'ajouter mes félicitations
personnelles. »
Il exécuta un salut
militaire et s'en fut.
Quand son mari rentra de
promenade, la vieille femme lui tendit sa joue et dit en souriant
:
« J'ai reçu un avis de la
mairie. Nous avons gagné la médaille de la vie conjugale
exemplaire. On nous invite pour demain matin.
-
Je
n'irai pas ! bougonna le vieux en haussant les épaules.
-
Qu'est-ce qui te prend ?
-
Ma vie
privée, exemplaire ou non, ne regarde personne. Nous n'avons pas
l'habitude de nous donner en spectacle. Qu'ils ne comptent pas sur moi
!
-
Voyons,
mon ami, ils sont capables de se fâcher. Pourquoi avoir peur de nous
faire voir ? Je mettrai ma robe bleu marine à col blanc. Il y a cinq
ans que je n'ai pas eu l'occasion de la porter.
-
Tu n'as
qu'à y aller toute seule, si tu en a envie.
- Toute seule ? Tu n'y penses
pas ! J'irais seule chercher une médaille qui consacre notre vie
commune ?
- Bêtises, que tout cela ! Je me demande à
quoi te servira cette médaille dans tes vieux jours !
- Je t'en prie? quand tu t'es mis quelque
chose en tête ! Elle est à quelle heure, cette cérémonie ?
- À dix heures, paraît-il.
»
Le vieillard se rembrunit.
« Tu sais pourtant qu'à dix
heures je vais faire mon tour. Je me fiche pas mal de la
médaille.
- Mais si, il faut y aller. Tu te raseras, tu
mettras une chemise propre, des souliers bien cirés. Moi, je mettrai
ma robe marine et peut-être mes gants au crochet, qu'en penses-tu ?
»
Le vieillard se mit à nettoyer son fume-cigarette sans répondre.
Après avoir soufflé dans le conduit, il sortit de son mutisme.
« Toi, vas-y si ça te chante ! Mais
sans moi. Que veux-tu que je fasse de cette médaille ? Que je
l'emporte dans la tombe ? Ma vie personnelle n'intéresse que moi.
Traîner dans les bureaux, et quoi encore ? Je ne tiens pas me rendre
ridicule. Je les connais, va ! En face on t'épingle la médaille,
dans le dos on te tire on te tire la langue !
-
Ne
cherche donc pas de prétextes ! Nous irons ensemble demain matin,
sans nous presser, comme en promenade? Et puis, nous rentrerons?
On passe des jours entiers sans parler à âme qui vive?
- Tu n'as qu'à me parler, à
moi ! Je n'ai pas besoin d'étrangers. Si tu en as envie, vas-y
seule.
-
Ne
t'entête pas. Je te laisse réfléchir jusqu'à demain. Tu
changeras sûrement d'avis. Nous sortirons ensemble et marcherons
doucement, puis nous nous reposerons un peu sur le banc en regardant
les gens passer avant d'aller assister à la cérémonie. Il faut
bien se distraire un peu, tu es trop sauvage. Oh ! ce n'est pas la
peine de me faire la tête, de te mettre en colère? D'ailleurs,
après tout, mets-toi en colère si cela te fait plaisir. »
La vielle femme sortit d'une
commode une chemise d'homme, recousit un bouton, puis décrocha sa
robe marine pour la brosser.
« Au fond, reprit-elle, tu
n'as pas changé. Tu n'as jamais voulu me sortir ! La promenade, le
café, le théâtre, c'était pour les autres. C'est comme ça
depuis cinquante ans. Je ne veux pas te faire de reproches, mais
reconnais-le ! Une seule fois tu m'as emmenée au café - c'était
un an après notre mariage - et tu n'as pas cessé de grogner parce
qu'on nous a servi des pâtisseries qui n'étaient pas fraîches.
Comme si c'était ma faute ! Les autres hommes emmènent leur femme
au théâtre, en promenade, mais toi tu sortais seul, en garçon.
Un costume clair, une canne, des souliers vernis, et te voilà parti.
À moi le fourneau, le ménage, la lessive ! »
Le vieux lisait un journal en
faisant la sourde oreille.
« Pendant
ce temps, continua la vieille, mes amies m'enviaient. « Voilà un
ménage heureux ! » disaient-elles. Et moi, je serrais les dents et
je pleurais en cachette. Quand tu rentrais de tes parties fines, tu
réclamais ton dîner, tu grognais encore un peu et tu te couchais.
Les usuriers qui te prêtaient de l'argent ne juraient que par toi. «
Un homme épatant, votre mari, un vrai trésor ! » disaient-ils en
hochant la tête. Et l'argent filait. Tu en dépensais des eux
mains? Pendant que ta femme s'escrimait pour joindre les deux bouts,
tu faisais des moulinets avec ta canne en sifflotant et en faisant de
l'¦il aux jolies filles. Tu penses bien que les voisines n'ont pas
manqué de me raconter des choses, mais j'ai tout gardé pour moi en
continuant à pleurer?
- Quelle mouche t'as donc piquée,
aujourd'hui ? s'écria le vieux en laissant tomber son journal. Tu ne
cesses pas de ronchonner ! Impossible de lire seulement tranquille !
Tu me reproches maintenant d'avoir cherché de la compagnie ? Et
qu'est-ce que j'aurais dû faire ? Rester tout le temps avec toi pour
t'écouter radoter ? Tu n'as jamais eu de conversation. Une cervelle
d'oiseau ! De quoi aurais-tu voulu que nous parlions ? Autant parler à
un chat ! Je risquais de m'abêtir, à la longue. Quand j'étais
jeune homme, j'étais plein d'ardeur, le monde m'appartenait. Et
voilà ce que tu as fait de moi ! Un vieux b¦uf. Rien ne
t'intéressait : dormir, manger, voilà tout, comme une bête. À
part les chiffons ! Quant à l'argent que le dépensais, c'était
mon argent à moi, non ? Qu'est-ce que tu m'as apporté en dot ? Tu
avais tout juste ta chemise sur le dos, quand je t'ai épousée. On
m'avait bien parlé d'un immeuble, mais moi, jeune et
inexpérimenté, je ne m'étais pas aperçu qu'il y avait six
héritiers là-dessus, et qu'en fait d'immeuble c'était une baraque
! Tu n'as qu'à la boucler ! C'est trop fort ! Me reprocher d'avoir
pris de temps en temps un apéritif avec des collègues ! Tu aurais
voulu que je reste là toute la journée à te regarder digérer ?
As-tu seulement, pendant ces cinquante ans, prononcé une seule
parole intelligente et drôle ? Ce n'est pas que tu te privais de
parler, oh ! non. Tu n'as jamais cessé de me casser les oreilles
avec des sottises !
-
Ah !
toi, toi ! dit la vieille en pleurnichant. Tu ne crains donc pas Dieu
pour parler ainsi ? Et c'est pour cet homme-là que j'ai gâché ma
vie, sans jamais quitter mes casseroles ! Car, pour bouffer, tu
étais un peu là ! Un vrai cochon. Je passais mes journées à te
mijoter des petits plats, et toi tu avalais tout sans un mot, sans
même me dire merci. Monsieur aurait voulu que je lui tienne des
discours brillants ! Et toi, m'as-tu, jamais dit quelque chose
d'intelligent ? Plus d'une fois, la nuit, j'ai voulu te demander de
m'expliquer quelque chose? j'étais jeune? toutes sortes de
pensées me passaient par la tête. Je regardais les étoiles et
j'avais envie de pleurer sans trop savoir pourquoi. J'aurais voulu
savoir ce qui se passait dans l'au-delà et d'autres choses encore?
Bref, j'aurais bien voulu parler à quelqu'un, mais toi, dès que je
t'adressais la parole, tu me rabrouais : « Laisse moi tranquille, il
est temps de dormir. » C'était tout ce que tu savais me dire.
Jamais une parole humaine. Peut-être que tu n'avais rien à dire
parce que tu ne savais rien ? Le 1er du mois, tu me lançais quelques
pièces sur la table, comme à une bonne. Et quelles exigences ! Il
m'est arrivé de manger une croûte de pain, tout juste salée avec
mes larmes, pour te garder les bons morceaux. Tout cela pour que tu
sois content. Mange donc, mon roi, mon chevalier, mon mari en or ! Et
cela pendant cinquante ans. Dieu seul était témoin de mes larmes?
»
Elle avala un sanglot puis, levant la tête :
« Alors, on va la chercher, demain, notre médaille
?»
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D
É L I R
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