[PJ] Paul très mal
Title: [PJ] Paul très mal
ACHILLE
CAMPANILE
Né
à Rome en 1900, auteur de nombreux romans et nouvelles comiques,
journalistes, Achille Campanile a multiplié les preuves de son
talent dans un genre qui atteint souvent la loufoquerie sans lui faire
perdre pour autant son humour.
«
PAUL TRÈS MAL »
QUAND le pauvre Paul fut mort - en l'absence de sa
femme, qui passait justement quelques semaines chez ses beaux-parents
- ses amis se regardèrent avec épouvante.
« Maintenant,
dirent-ils, il va falloir prévenir sa femme, son père, sa mère,
ses s¦urs, pour qu'ils puissent assister à l'enterrement.
-
Vous
vous rendez compte du coup que ça va leur porter ! dit Olympio.
- Il y a de quoi leur flanquer
une attaque d'apoplexie si nous leur télégraphions de venir parce
que Paul est mort, déclara Ernest.
-
Naturellement, on ne peut pas leur télégraphier
brutalement la nouvelle du décès, reprit Olympio. Ces pauvres gens
doivent affronter la fatigue du voyage ; il serait inhumain de notre
part de les exposer à le faire, torturés par cette certitude. Nous
allons télégraphier, comme il est d'usage dans des cas semblables
: « PAUL TRÈS MAL VENEZ TOUT DE SUITE. »
- Alors, dit Louis ; autant leur
télégraphier : « PAUL DÉCÉDÉ. »
- C'est pour ne pas les alarmer.
- Mais, malheureux ! on sait très bien que
lorsqu'on télégraphie « très mal », ça veut dire «
décédé ».
Tu viens de le dire toi-même, c'est l'usage dans ces cas-là. Tout
le monde sait que la mort s'annonce par télégramme de cette
façon.
-
Alors
télégraphions : « PAUL MAL. » C'est moins alarmant.
-
Non.
Ils comprendront que nous ne voulons pas les inquiéter en
télégraphiant « très mal », c'est-à-dire « mort ».
-
Alors,
télégraphions : « PAUL PAS BIEN. VENEZ TOUT DE SUITE. »
- Tu crois que c'est possible ? Si quelqu'un
est si peu bien que son état exige l'arrivée immédiate de ceux
qui lui sont chers, ça veut dire qu'il va très mal et nous
retombons dans la même difficulté. Il y a de quoi tuer ces
malheureux. Ou bien ils nous prendront pour des fous.
- C'est juste. Alors, télégraphions : «
PAUL PAS AU MIEUX. VENEZ TOUT DE SUITE. » Ou bien : « LÉGÈRE
INDISPOSITION, PAUL DEMANDE VOTRE ARRIVÉE IMMÉDIATE.»
-
Cher
ami, le difficile n'est pas le « pas bien », ou l' «
indisposition ». C'est le « venez tout de suite », je défie n'importe
qui ayant un tant soit peu d'affection pour Paul de ne pas s'alarmer.
C'est plutôt à la seconde phrase que nous devons veiller pour
éviter de les inquiéter. Il ne faut pas leur lancer la nouvelle en
pleine poitrine !
-
Cependant, dit Olympio, soucieux, il nous faut les
faire venir ici pour l'enterrement. Nous ne pouvons pas leur
télégraphier : « PAUL NE VA PAS BIEN. RESTEZ LA OU VOUS ÊTES.
»
Il y eut un silence.
Le vieux Georges eut une inspiration
:
« Et si nous leur télégraphiions : «
PHILIPPE TRÈS MAL (au lieu de Paul). VENEZ TOUT DE SUITE. »
-
Qu'est-ce que Philippe a bien à voir avec la mort de Paul ? demanda
Olympio.
- Comme ça, ils ne s'inquièteraient pas,
insista Georges.
-
C'est
une solution idiote ! Ils ne s'inquièteraient pas, mais ils ne
comprendraient pas davantage ! Qui est-ce, ce Philippe ? Le concierge
? Ils diraient que nous sommes devenus fous.
Le vieux Georges n'avaient pas l'habitude de renoncer
facilement à ses idées, même quand elles étaient
extravagantes.
« Tu devrais comprendre, dit-il avec
insistance, que, comme cela, nous pourrions télégraphier sans nous
gêner, de la façon la plus brutale : « PHILIPPE MORT, PHILIPPE
ENTERRÉ ; VENEZ TOUT DE SUITE.»
- Mais quel serait le résultat, sacré
Georges ? s'écria Ernest. Je reconnais bien que l'expédient
résoudrait un problème, puisque la mort du concierge ou d'un inconnu
dénommé Philippe ne les alarmerait pas le moins du monde. Mais
ça n'arrangerait rien du tout. Tout au plus diraient-ils : Philippe
est mort ? Bon. Mais nous, nous sommes vivants.
-
Je ne
les crois pas aussi cyniques. Et je maintiens mon idée.
- En quoi le cynisme entre-t-il là-dedans ?
À quoi bon télégraphier la mort d'un inconnu ? Tâche de te
faire entrer ça dans la tête ! »
Le vieux Georges s'obstinait :
« Bien qu'ils ne comptent aucun Philippe parmi leurs parents ou
leurs amis, je n'en suis pas moins convaincu qu'ils ne peuvent pas ne
pas éprouver, pour la mort d'un de leurs semblables, ce minimum de
pitié humaine qu'on ne refuse pas même à un chien.
- Mais pas au point de partir en voyage pour
venir ici !
-
C'est
vrai ! fit Georges, finissant par se rendre. Mais alors, comment
allons-nous faire ? »

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É L I R
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