[PJ] L'incendie



Title: [PJ] L'incendie
ACHILLE CAMPANILE


                                                Né à Rome en 1900, auteur de nombreux romans
                                            Et nouvelles comiques, journaliste, Achille
                                             Campanile a multiplié les preuves de son talent
                                        dans un genre qui atteint souvent la loufoquerie
                                                sans lui faire perdre pour autant son humour.






L'INCENDIE DU PALAIS FOLENA



J'ÉTAIS à l'époque directeur d'un quotidien. Une nuit, un incendie éclate. J'appelle l'huissier.
« D'Artagnan ! »
À vrai dire, l'huissier se prénommait Jules ; mais, travaillant dans un journal politique, il avait jugé bon d'adopter un pseudonyme.
« Appelez-moi le rédacteur chargé des incendies !
- Il est rentré chez lui, Excellence. »
Je ne suis jamais arrivé à faire perdre à mon huissier l'habitude de m'appeler Excellence ; en revanche, je n'ai jamais pu donner cette habitude aux autres.
Esclave de sa montre, le rédacteur des incendies rentrait chez lui à dix heures, le monde eût-il croulé. Tant pis pour les incendies qui survenaient en dehors de l'horaire.
« Alors, dis-je, appelez-moi le rédacteur spécialisé dans les catastrophes.
-       Il est malade.
- Mais alors qui se trouve à la rédaction ?
-      Le chroniqueur mondain.
-        À la bonne heure, faites-le venir ici. »
Une minute après, le chroniqueur mondain entrait, en frac.
« Vite ! lui dis-je. Allez me faire le compte rendu de l'incendie du palais Folena.
-    Mais je suis le chroniqueur mondain !
-  Il n'y a pas de « mais » qui tienne. Je n'ai personne d'autre à envoyer. Allez, allez, prenez des notes et, dès que vous serez revenu, vous me ferez un long compte rendu.
-     Je ne saurais même pas par où commencer.
-       Écrivez ce que vous verrez. Vous n'avez pas d'yeux ? Faites vite, prenez un taxi, courez !
-       Mais l'invitation ?
-    Quelle invitation ?
-    L'invitation à assister à l'incendie.
-  Ça ne se fait pas sur invitation, N?de D?. ! Allez ! »
Le chroniqueur mondain partit.
Voici le compte rendu qui parut le lendemain :
Un éblouissement de lumière et de scintillement, un inoubliable tourbillon de nudités féminines, tel est le spectacle que la vie mondaine offre de temps en temps au monocle las du chroniqueur blasé. Hier soir, un grandiose, un inoubliable incendie, auquel ont participé tous les habitants de la luxueuse demeure, s'est déroulé dans les somptueux salons su palais Folena. Nous avons noté dans l'assistance le corps des pompiers au grand complet ; la comtesse Folena, chaussé de magnifiques souliers d'homme, une descente de lit voilant ses formes sculpturales ; le comte, moulé dans un caleçon long qui lui serrait la cheville ; etc.
On a beaucoup admiré la jeune comtesse dans un délicieux petit pyjama rose, et sa gouvernante anglaise en chemise de nuit. Également remarqué le concierge du palais Folena entouré de sa famille, et les portiers des immeubles adjacents. Nous nous excusons de ne pouvoir publier leurs noms, faute de place. Beaucoup de décolletés ainsi qu'un très grand nombre de pantoufles. L'incendie s'est prolongé jusqu'à  l'aube au milieu de la plus grande animation. Alors les pompiers et le reste de l'assistance ont pris congé, emportant le souvenir impérissable du beau spectacle que, nous en sommes bien certains, la traditionnelle courtoisie des comtes Folena se fera un plaisir de renouveler pour la plus grande joie de leurs amis.






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D   É   L   I   R   O
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