Une mauvaise toux
Title: Une mauvaise toux
STEPHEN
LEACOCK
Canadien né en Angleterre, Stephen Leacock fut
d'abord maître d'école, puis professeur d'économie politique à
l'Université Mc Gill de Montréal. Rien ne semblait devoir le
consacrer comme humoriste lorsqu'en dépit de l'avis de ses meilleurs
amis il publia son premier livre de sketches. Ce fut un succès.
Pendant trente-quatre ans, il publia chaque année un
ouvrage.
Il est mort en 1944.
A,B ET C OU L'ÉLÉMENT HUMAIN EN
MATHÉMATIQUES
LORSQUE l'écolier s'est familiarisé avec les quatre
premières règles de l'arithmétique, et débattu tour à tour
avec des sommes d'argent et des fractions, il se heurte à
l'étendue démesurée des questions connues sous le nom de
problèmes. Ce sont de courts récits d'aventure et d'action dont on a
coupé la fin, et qui, bien que possédant un air de famille très
marqué, ne sont pas dépourvus d'un certain romanesque.
Les protagonistes de l'intrigue sont trois
individus appelés A, B et C. La question se présente
généralement sous cette forme :
« A, B et C accomplissent un certain travail. A
travaille en une heure autant que B en deux ou C en quatre. Combien de
temps ont-ils travaillé ? »
Ou encore :
« A, B et C
creusent un fossé. A creuse autant en une heure que B en deux, et B
creuse deux fois plus vite que C. Combien de temps? »
etc.
Ou bien aussi :
« A parie qu'il peut marcher plus vite que
B ou C. A marche une fois et demie plus vite que B, et C n'est qu'un
médiocre marcheur. Trouvez la distance? »
Et ainsi de suite.
Les occupations de A, B
et C sont nombreuses et variées. Dans les vieux livres
d'arithmétique, ils se contentaient de faire « un certain travail
». On a jugé cette façon de présenter les faits évasive
et
sournoise
autant que dépourvue de charme. La mode s'est donc établie de
définir le travail des trois personnages avec plus de précision et
de leur faire creuser des trous, empiler des stères de bois,
disputer des courses à pied et des régates. Quelquefois ils
entrent dans les affaires et fondent des sociétés, possédant,
avec cette vieille manie du mystère, un « certain capital».
Toujours et avant tout, ils sont en plein mouvement. S'il est fatigué
par une épreuve de marche, A monte à cheval ou emprunte une
bicyclette et fait la course avec l'un de ses associés moins
favorisé qui demeure à pied. Tantôt ils luttent de vitesse en
locomotive ; tantôt ils rament ; ou bien le goût de l'ancien le
prend et ils louent des diligences. Quelquefois l'eau les tente : ils
nagent. S'ils se livrent à un véritable travail, ils préfèrent
alors pomper de l'eau dans les citernes, dont deux ont le fond
percé
alors que la troisième est étanche. A, naturellement, a la bonne ;
il s'adjuge aussi la meilleure bicyclette, la meilleure locomotive, et
le droit de nager dans le sens du courant. Quoi qu'ils fassent, nos
trois héros parient de l'argent, ayant chacun le goût du jeu. A
gagne toujours.
Pour celui qui a suivi l'histoire de ces hommes
à travers d'innombrables pages de problèmes ; qui les a vus,
pendant leurs heures de loisir, batifoler avec des stères de bois ;
qui est resté témoin de leurs efforts pour remplir des citernes
percées, A, B et C deviennent plus que simples symboles : ils
apparaissent comme des êtres de chair et de sang, avec leurs
passions, leurs ambitions, leurs aspirations. Examinons-les tour à
tour.
A est un pur sang plein de feu, d'un
tempérament énergique, violent et résolu ; il plie les autres à
sa volonté. C'est un homme de grande force physique d'une endurance
phénoménale. On l'a vu marcher quarante-huit heures d'une traite
et pomper quatre jours de suite. Sa vie est pénible, pleine de
périls. Une erreur dans ses calculs peut l'obliger à creuser quinze
jours sans dormir. L'omission d'une décimale peut le tuer.
B est un garçon tranquille, accommodant. Terrifié
par A qui le brime, il est très gentil, fraternel même, pour le
petit C, le minus. Il reste d'autant plus sous la coupe de A qu'il a
perdu tout son argent au jeu.
Le pauvre C est un petit bonhomme
frêle, au visage pâle. À force de marcher, de creuser, de
pomper, il a compromis sa santé et détraqué son système
nerveux.
Sa vie sans joie l'a poussé à
boire et à fumer plus que de raison ; sa main tremble quand il
pioche. Il n'a pas la force de travailler autant que les autres ; en
fait, comme l'énonce fort bien le professeur Hamlin Smith :
« A peut faire plus de travail en une heure que C en
quatre. »
La première fois que j'ai vu ces
hommes, c'était un soir après les régates. Ayant beaucoup
ramé, ils étaient tous trois en nage - mais ce qui transpirait le
plus clairement de cette affaire, c'était que A pouvait ramer en une
heure autant que B en deux, ou que C en quatre. B et C étaient
rentrés épuisés. C, au surplus, avait une mauvaise
toux.
« Ne t'en fais
pas, mon vieux, dit B à C, je vais t'installer sur le sofa et te
faire du thé chaud. »
À ce moment précis, A entra en coup
vent et hurla :
« Hamlin Smith m'a montré
trois citernes dans son jardin et il dit que nous pouvons y pomper de
l'eau jusqu'à demain soir. Je parie que je vous bats tous les deux
Venez ! Vous pouvez d'ailleurs très bien pomper en tenue de rameurs?
Ah ! C, je te signale que ta citerne fuit un peu? »
J'entendis B grommeler que
c'était bien dommage et que C n'en pouvait plus. Mais ils y
allèrent, et aussitôt je déduisis, au seul bruit d'eau, que A
pompait quatre fois plus vite que C.
Pendant des
années après cette affaire, je continuai à les voir dans la ville,
toujours aussi occupés. Je n'ai jamais entendu dire que l'un d'eux
eût mangé ou dormi. M'étant absenté pendant une longue
période, je les perdis de vue. À mon retour, je fus surpris de ne
pas trouver A, B et C vaquant à leurs occupations habituelles ;
renseignement pris, je sus que celles-ci avaient été dévolues à
N, M et O, et que certaines personnes employaient pour les travaux
algébriques quatre étrangers appelés Alpha, Bêta, Gamma et
Delta.
Un jour, par
hasard, je croisai le vieux D qui binait au soleil son petit jardin. D
est un vieux journalier appelé à l'occasion pour aider A, B et
C.
« Si je les connaissais, monsieur ? me
répondit-il. Mais quand je les ai connus, ils n'étaient que de
petits binômes, pas plus hauts que ça ! Monsieur A était bon
garçon, c'est sûr, mais j'ai toujours dit que pour la gentillesse
il n'y en avait pas comme monsieur B. On en a abattu de la besogne
ensemble, monsieur. Tout ce que je peux faire, c'est bricoler un peu
dans le jardin, faire pousser quelques logarithmes, élever un commun
dénominateur ou deux? Mais M. Euclide m'emploie toujours pour ses
postulats? »
Le bavardage
du vieillard m'appris la triste fin de mes anciennes connaissances.
Peu après mon départ de la ville, C était tombé malade. A et B
avait ramé sur la rivière à la suite d'un pari ; pour les
rattraper, l'infortuné C avait couru sur la berge et, à bout de
souffle, s'étais assis en plein courant d'air. Rentrés à la
maison, A et B trouvèrent C au lit, déprimé. A le secoua
rudement et dit :
« Debout,
C ! Nous allons empiler du bois ! »
C avait l'air tellement épuisé et
misérable que B ne put s'empêcher d'intervenir :
« Écoute, A, je ne
supporterai pas ça ! Tu vois bien qu'il n'est pas en état
d'empiler du bois ce soir ! »
C sourit faiblement et
dit :
« Peut-être
pourrai-je
en empiler un peu assis dans mon lit ?? »
B, très
inquiet, intervint de nouveau :
« Tu entends ça, A ? Je vais chercher un médecin
; il est mourant ! »
A s'emporta et répondit :
« Et le
médecin, avec quel argent le paiera-t-il ?
- Je saurai, dit B fermement,
réduire ça à sa plus simple _expression_ ! »
C aurait pu avoir la vie sauve si l'on n'avait
pas commis une erreur de dosage dans un médicament. Celui-ci se
trouvait dans une parenthèse à la tête du lit. Par mégarde,
l'infirmière le sortit de sa parenthèse sans changer son
signe.
Après cette erreur fatale, C sombra. Le lendemain soir, tandis que
l'ombre envahissait la petite chambre, il apparut à tous que la fin
était proche. Je crois que A lui-même fini par être ému ;
tête basse, il essayait vaguement d'engager des paris avec le
médecin sur les ultimes battements de c¦ur de son compagnon. C
murmura dans un souffle :
« A, je sais que je n'en ai plus pour longtemps?
- Combien de temps
environ, mon vieux ? demanda A.
- Je ne sais pas,
mais je m'en vais positivement. »
La fin arriva peu après. C reprit ses sens un instant pour
réclamer un certain travail qu'il avait dû interrompre. A le lui mit
dans les bras, et il expira. Tandis que l'âme de C s'envolait
vers les cieux, A la regarda monter avec une admiration
mélancolique. B éclata en sanglots et dit :
« Range sa petite citerne et
sa tenue de rameur? Je sens que je ne pourrai jamais plus creuser !
»
Les funérailles furent
simples et sans obtention. Elles n'eussent été en rien
différentes des enterrements ordinaires si, par déférence envers
les sportifs et les mathématiciens, A n'avait loué deux
corbillards. Les deux véhicules partirent à la même heure, B
conduisant celui qui portait le parallélépipède noir contenant
la dépouille mortelle de son malheureux ami. A, sur le siège du
corbillard vide, lui consentit généreusement un handicap de cent
mètres, mais arriva le premier au cimetière, conduisant quatre
fois plus vite que B. (Trouvez à quelle distance était le
cimetière.) Le cercueil descendit dans la tombe, pleuré par
les figures mélancoliques du premier livre d'Euclide.
Après la mort de C, A devint un autre homme. Il perdit le
goût de ses courses avec B et creusa mollement. En fin de compte, il
abandonna son travail et prit sa retraite, vivant sur les intérêts
de ses paris. B ne se remit jamais du choc que lui avait causé la
mort de C ; son chagrin altéra son entendement. Il devint maussade,
irritable, et ne parla plus que par monosyllabes. Sa maladie s'aggrava
rapidement ; il finit par n'employer que des mots dont l'orthographe
ne présentait aucune difficulté pour les débutants. Se rendant
compte de son état précaire, il se laissa interner dans un asile,
où il
abjura les mathématiques pour s'employer à écrire L'Histoire du
Robinson suisse en mots d'une syllabe.
C B A
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D
É L I R
O
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