Aujourd'hui vu d'hier, c'était demain



Title: Aujourd'hui vu d'hier, c'était demain


HANS REIMANN




Hans Reimann, né à Leipzig en 1889, aujourd'hui résidant
à Hambourg, a bien souvent montré ses dons d'observateur
et d'humoriste au théâtre et au cabaret. Il est également l'auteur
de plusieurs romans.



LE BRISE-NERFS



C'était un garçon de quatre ans ; s'appelait Paulo. Je ne sais plus à quelle gare il monta dans notre compartiment de troisième classe, mais il tirait  derrière lui une dame aisée d'allure bourgeoise. Elle sentait très bon et possédait - comme je devais avoir bientôt l'occasion de le constater - un timbre de voix ravissant.
Le petit garçon, s'étant confortablement installé sur ma serviette, commença à poser des questions, mille questions. Avec sans-gêne remarquable et en criant, il disait les choses les plus intimes ou les plus invraisemblables. Je n'étais probablement pas le seul voyageur à me demander au bout de quelques minutes comment la dame parfumé n'avait pas encore grossi les effectifs des asiles d'aliénés. Peut-être était-elle entraînée. A coup sûr, elle était l'esclave soumise du petit garçon dont elle connaissait les qualités cachées à nos yeux, sinon à nos oreilles.
La plus grande part de leur conversation s'est effacée de ma mémoire. Mais ce qu'ils dirent peu de temps avant de descendre me frappa tellement que je me rappelle encore de chaque mot de leur dialogue.
« Non, plus aujourd'hui, Paulo », dit la dame, croyant en avoir terminé.
Pause.
 Puis le garçon, vif et sonore :
« Alors, tante Lucie, aujourd'hui, c'est la même chose qu'hier ?
-pourquoi cette idée, Paulo ?
-    parce qu'hier tu as dis qu'aujourd'hui, c'est demain.
-  Non, Paulo. Hier j'ai parlé d'aujourd'hui. Si j'ai dit demain, c'est parce qu'hier aujourd'hui n'était pas encore aujourd'hui, mais demain?vu d'hier.
-  Alors, tante Lucie?hier, c'est la même chose que demain ?
-      Non, Paulo, aujourd'hui, c'est aujourd'hui !
-   Ah ! oui?.mais demain ?
-       Demain, Paulo, c'est demain ! seulement demain on dira que c'est aujourd'hui. Exactement comme aujourd'hui vu d'hier, c'était demain.
-  Alors, demain, c'est la même chose qu'aujourd'hui ?
-    Non, Paulo. Demain, si on dira que c'était avant-hier. Et après-demain on dira d'aujourd'hui que c'était avant-hier. Le jour suivant, Paulo, c'est toujours demain. Mais quand il est arrivé, c'est aujourd'hui.
-       Et quel jour c'est aujourd'hui ?
-       Aujourd'hui, c'est jeudi.
-      Mais jeudi, c'était la semaine dernière !
-      Il y a un jeudi chaque semaine, Paulo.
- Un mercredi aussi ?
-    Un mercredi aussi, Paulo.
-      Alors, mercredi et hier, c'est la même chose ?
- Oui, Paulo, mais aujourd'hui seulement. Demain, jeudi, ce sera la même chose qu'hier. Et comme demain c'est vendredi, on dira que c'est aujourd'hui. De même que samedi, c'est après demain?. mais samedi, c'est aussi aujourd'hui quand le samedi est arrivé. Seulement, vu d'aujourd'hui, samedi, c'est après-demain?
-        Le dimanche, alors, ça peut aussi être aujourd'hui ?
-   Bien sûr, Paulo, quand c'est dimanche. Chaque jour peut être aujourd'hui !
-     Demain aussi ?
- Demain aussi.
-  Alors demain sera aujourd'hui ?
-        Mais oui, Paulo, aujourd'hui c'est aujourd'hui, et demain, c'est demain qui sera aujourd'hui. »
À cet instant, un monsieur d'un certain âge, qui avait somnolé dans son coin, commença à hurler :
« Et ici nous sommes dans un train, et si vous continuez je tire la sonnette d'alarme ! »
Cette crise de colère ne produisit pas l'effet que l'on aurait pu escompter. Sans être le moins du monde intimidé, le petit garçon demande :
« Tante Lucie, que fait le train, la nuit ? Il dort ?
-     Non, Paulo, répondit la tante qui avait conservé elle aussi son calme. Pour dormir, il faut avoir des yeux.
-    Ah ? Et le train, il n'en a pas ? Qu'est-ce qu'il a, alors ?
-   Il a des roues, Paulo.
- Et les bicyclettes, elles ont des roues ?
-      Oui, bien sûr.
- Alors, les Pfeifer, qui ont des bicyclettes, ils dorment quand même ?
Nous n'avons jamais su si les Pfeifer dormaient, car la dame et le petit garçon nous quittèrent. Tous les voyageurs soupirèrent puis s'indignèrent. À tort, sans doute. Car enfin?qui sait si Schopenhauer, Kant et Spinoza n'ont pas commencé de la même manière ?



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D   É   L   I   R   O
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