Quelqu'un pour m'entendre ?



Title: Quelqu'un pour m'entendre ?
Marie-Odile



COREY FORD



Y A-T-IL QUELQU'UN POUR M'ENTENDRE ?


JE POSE SIMPLEMENT la question parce que non seulement les gens ne semble pas me voir, mais ils parlent à travers moi. Je ne peux jamais finir une histoire. Au moment psychologique, quelqu'un renverse un verre, on sonne à la porte, voilà ma femme qui, alertée par une odeur de brûlé, se lève. Sans arrêt, je suis interrompu, et au moment où je crois pouvoir me faire entendre de nouveau de mon interlocuteur c'est lui qui commence à me raconter une histoire (inutile de continuer la mienne, il la connaît).
Il y a certainement quelque chose dans ma voix qui doit faire crier les enfants. Ou qui les incite à tirailler la manche de leur père au milieu de mon histoire. A travers le chuchotement, je perçois : « Mais j'ai besoin d'y aller TOUT DE SUITE ! » Mon hôte peut être également obligé de se lever pour laisser sortir le chat, ou pour faire entrer le chien. Parfois on entend un crissement de freins dans la rue, et tout le monde regarde vers la fenêtre, attentif au bruit de la collision (cela bien entendu lorsque je VEUX que les gens écoutent une bonne histoire. En revanche, si je commence à raconter à un ami une petite histoire sans importance, il se fait dans la pièce un silence de mort, et tout le monde me suit attentivement pendant que je patauge en cherchant un moyen de finir en beauté).
Tout ce que je dis semble rappeler aux gens ce qu'ils avaient à me dire. Hier soir, au dîner, je voulus raconter la chose la plus drôle qui nous fût arrivée quand nous sommes allés en voiture dans le Maine. La dame qui me faisait face m'interrompit pour me dire qu'elle était allée elle-même dan le Maine l'été dernier : nous étions nous-même arrêter à Ogunquit ? Il y a un petit coin à Ogunquit où l'on peut acheter les meilleurs homards du monde?Ah ! si seulement elle pouvait se souvenir du nom !?Cela incita la dame qui était à ma droite à parler d'un restaurant de Boston où l'on peut commander les meilleurs clams frits, tandis que ma voisine de gauche affirmait, à propos de clams, que si l'on veut vraiment manger les meilleurs fruits de mer il faut aller dans un restaurant de Long Island. Enchaînant, notre hôtesse pria tout le monde de se lever pour passer au salon et regarder la télévision.


Les femmes sont des « stoppeuses » d'histoire nées. Il y a l'interruptrice bénévole qui tue l'effet de bon c¦ur et me demande en plein récit si je suis sûr d'être à mon aise dans ce fauteuil. Ai-je besoin d'un cendrier ? Un peu plus de sucre ? Son regard ne cesse d'errer dans la pièce pendant que je parle, et au moment précis où j'atteins le point culminant de mon récit, la voilà toute radieuse qui salue d'une main enthousiaste des invités qui viennent d'arriver. «Mais on dirait Mr. et Mrs. Alvord ! Vous arrivez bien ! Georges était en train de nous raconter la chose la plus drôle qui lui soit arrivée quand il est allé dans le Maine en voiture. Je suis sûre que cela vous amusera de l'entendre aussi. Recommencez, Georges?oh ! si? »
Il y a aussi l'interruptrice nerveuse qui, sans arrêt, entend des bruits. Quelqu'un marche au-dessus? Ou bien c'est une fuite d'eau. « Écoutez ! » chuchote-t-elle en levant la main. Le temps au mari de la convaincre qu'il s'agit seulement du réglage des radiateurs - et votre effet est mort et enterré.
Un bon massacreur d'histoire n'a pas besoin de parler pour vous interrompre. Il pénètre dans le salon sur la pointe des pieds quand vous en êtes à mi-chemin, se joint au groupe avec un sourire d'excuse, et, d'un signe de la main, vous invite à poursuivre sans vous préoccuper de lui. Quand sa chaise a fini de craquer, vous recommencez l'histoire . Il écoute avec intérêt trop intense pour être vrai, ses yeux ne quittent pas votre visage, cependant qu'il fouille ses poches à la recherche de sa pipe, la tape élégamment contre le cendrier de porcelaine et souffle dedans une ou deux fois, en faisant un bruit déplaisant. Tout en vous regardant attentivement, il sort sa blague, bourre sa pipe et cherche ses allumettes à tâtons. Elles ne sont pas dans les poches de son veston, il tâte alors le gilet, puis ses poches de pantalon, se tapotant un peut partout jusqu'à ce que vous lui présentez, en désespoir de cause, la flamme de votre briquet. Votre histoire est cuite, mais vous avez au moins la satisfaction de brûler sa moustache.
Les choses tuent les histoires aussi sûrement que les gens. Vous commencez à raconter votre affaire à un fondé de pouvoir. Vous avez à peine prononcé la première phrase que sa secrétaire passe la tête à la porte pour annoncer qu'elle à Londres, Mr. Threep. Threep termine avec Londres et reprend une position confortable dans son fauteuil tournant en disant : 'Bon, alors où en étions-nous ? » quand sa secrétaire apparaît de nouveau pour dire qu'elle a Chicago. La meilleure solution dans ce cas est de prendre son manteau et son chapeau, de se diriger vers la première cabine téléphonique dans la rue et de téléphoner au fondé de pouvoir en faisant payer la communication par le bureau.


Il y a enfin le freineur d'histoire qui vous corrige à chaque mot. Je prendrai par exemple la chose la plus drôle qui nous soit arrivé quand nous sommes allés en voiture dans le Maine. Ma femme aime beaucoup cette histoire ; elle me demande toujours de la raconter quand nous sommes invités à dîner.
« Raconte l'histoire qui nous est arrivée quand nous sommes allés dans le Maine, Georges, insiste-t-elle. Écoutez bien, tout le monde, vous allez mourir de rire ! Dis-la avec l'accent, Georges. »
je commence :
« L'année dernière, nous étions en route pour le Maine?
-   Ce n'était pas l'année dernière, Georges, dit ma femme pour m'aider, c'était l'année d'avant, puisque l'été dernier nous étions au Cap.
-        C'est vrai, mais ça ne fait rien?(Je recommence.)
Nous essayons d'arriver à un endroit qui s'appelle Simsbury?
-  Sudbury, interrompt ma femme, je suis sûre que c'était Sudbury, puisque nous devions rendre visite aux Twitchell.
-      Je connais des Twitchell, remarque l'hôte, manifestant sa première marque d'intérêt, mais ils habitaient la Pennsylvanie.
-       Non, le New Jersey, certifie sa femme. D'ailleurs, ils s'appelaient Twigger.
-   Continue ton histoire, Georges ! Ne t'arrête pas à chaque instant !
-    Tout d'un coup, nous nous apercevons que nous avons pris la mauvaise route. Nous frappons à la porte d'une ferme?
-      Nous n'avons pas exactement frappé, note ma femme. Nous avons donné deux coups d'avertisseur, car le fermier travaillait dans la cour. Tu ne te souviens pas, Georges ? C'est le plus important de l'histoire.
- Je disais donc? »
-      Mais je constate que personne ne me regarde. Ils regardent derrière moi, vers la porte. La femme de chambre fait un signe de la tête.
« Le dîner est servi, annonce l'hôtesse, se levant vivement. Je suis sûre que vous mourez de faim ! »
un jour, tout de même, j'aimerais vous raconter la chose la plus drôle qui nous est arrivée quand nous sommes allés en voiture dans le Maine. Nous nous étions donc arrêtés à cette ferme. Le fermier dit :


(Note de l'éditeur : Désolé de vous interrompre, monsieur Ford, mais c'est tout ce que nous pouvons vous donner comme place.)  





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